‹ MoehlerChapitre 2 sur 27 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

lit' M. Lâchât, nous concevrions tout autrement, anjonrli'/iiti, /es devoirs d'un traducteur.

En prenant pour hase les traductions existantes, en les confrontant sans cesse az>ec le texte et en les corrijreant par le texte, nous n'avons eu d'autre ambition que celle d'offrir de P œuvre de Moehler une analyse satisfaisante. Cette analyse, tantôt n'est qu'une z*ersion littJrale, tantôt un résuma, et tantôt au contraire, pour les f)esoins drintelli^ibilitê, elle devient une paraphrase ; nous espérons qu'az^ec quelque indulgence, telle quelle, on la répute r a fidèle, et qu'az^ec quelque patience on la trouvera toujours claire.

La vie de Moehler fut courte et sans incidents ; on peut parler de tous les grands faits de l'époque, sans être conduit à nommer ce grand homme. Aurait-il, s'il eut vécu, triomphé de cette sorte de timidité nerveuse (i) (|ui lui rendait les polémi(iues haïssables? Se serait-il laissé entrainer par l'esprit de lutte ardente et dévorante, (jui s'épanouissait à Munich dans le cercle de Josej^h Goerrcs (2)?L'àpreté surveillée, contenue, mais pourtant vibrante, que l'on discerne, par exemple, dans son article contre les partisans du mariage des prêtres (3), aurait-elle fait violence au

(i) Beda Wcher, Charakterbilder, p. 12. (Francfort, Saucr- I.iniliT, i853.) Le hcncdictin tyrolien Ik'da WcIkt, qui devint aprôs 1S4.S curé de Francfort, avait vu Moehler aux eaux de Mcran ; les pajjfs dans lescjuclK's il raconte ce souvenir sont d'une précision et d'une richessf de vie <jui en font un « tiocument » précieux.

(2) Voir Goyau, L' Alletna^n^ religieuse : le calholicisme {tSoo-ttS'^Sj, livre III, chap. v. (Paris, Perrin, i<)o5.)

(3) Moehler, Oesantpnelte Schri/len uni Aufsàtzc, I, p. 177- 257. (Katisl)onne, Manz, 1839.) Moehler, dans cet article, discute point par point les ar>;^uments en faveur du mariage des prêtres, tels <|ue k's exposait avec fracas un Mémoire fort bien accueilli par une partie du clergé hadois. Cf. Goyau, op» cit., livre III, chap. iv.

lo ■ mc>khli:r

)Toùt (lu'il .iv.iit pour l'effacement et pour la réserve? Durant cette ère de combats dans latjuelle s'enj[ra;reait le catholicisme allemand l'année même où disparaissait Moeliler, cet homme de pensée fùt-il devenu un homme d'action ? là les deux articles qu'il écrivit^ peu de temj)S avant sa mort, sur les nouveaux combats contre l'I^glise catholique (i), n'auraient-ils marqué, dans son existence, cju'un épisode éphémère, ou bien au contraire le début d'une période nouvelle ? Libre aux imaginations de résoudre à leur gré ce problème. Tout ce que l'histoire nous dit, tout ce qu'elle nous peut dire (2), c'est que Jean- Adam Moehler, né en 1796 dans une famille rurale de Fran— conie, devint prêtre en 1819, qu'il se fit, en 1822, étudiant dans les facultés protestantes du nord de l'Allemag-ne, enseigna l'histoire ecclésiastique à l'université de Tubingue, d'abord comme privât doceiit de 1823 à 1828, puis comme professeur de 1828 à 1835, q'j'il fiit appelé, en 1835, ^ l'université

(i) Moehler, Gesavtmelte Schriftcn, II, p. 229-243. C'est l'affaire de Cologne (Goyau, op. cit., livre III, chap. 11) (jui fut l'occasion de ces deux articles. Moehler signa, avec Doellinger et les canonistes Moy et Phillips, la consultation en faveur de l'archevêque Droste-Vischering, publiée par Goerres dans V Athanasius . Cf. Yx\ç.Ax\ç.)\^Joh'inn-Adam Moeliler der Symboliker, p. 54-56. (Munich, Beck, 1894.)

(2) La meilleure monographie d'ensemble à consulter est le livre de M. Alois Knoepfler \ Johann- Adam Moehler, ein Gedenkblatt zu dessert hundertstent Gebtirtstag. (Munich, Lentner, 1896.) — On y trouvera, aux pages 143-149, une excellente bibliographie de Moehler.

PRFJ AQi:»'. I I

de Munich, pour donner K^' même enseJ^L^nement (i), et qu'il mourut le 12 avril Xi^T^S, moins d'un mois après (}ue le roi Louis I"'^ de "Havière l'avait, en raison de sa déplorable s.fnté, honoré d'une sinécure dans le chapitre de \\'ur/l)Our<4-. L'illustre juriste Robert de Molli prétend savoir, dans ses Soiivoiirs (2), (ju'un tourment de ccrur, dont une femme mariée aurait été l'objet, aurait douloureusement ravagé la vie de ce prêtre, sans d'ailleurs la ternir : c'est là un on-ditijui, lorscjue parurent les Souvenirs, ne fut pris au sérieux par personne ; et les lecteurs de cet ouvra<ye — le plus récent en date où il soit question de Moehler — ont préféré s'arrêter au hea» portrait que Mohl nous a tracé, et contempler à sa suite, avec un respect mêlé d'attendrissement, cette haute et mai^^re silhouette, où tout décelait une profonde souffrance, et cette tète de classicpie beauté, d'une expression douce, pâle, mélancolicjue. « Jamais je n'ai vu personne, ajoute Mohl, avec cette physionomie d'un saint Jean. » Moehler eut goûté cette ressemblance, lui qui considérait la foi comme un message d^e ri^sprit d'amour.

On ne saurait mieux définir l'originalité spéciale de Jean -Adam Moehler, qu'en disant qu'il fut Ir théo-

(i) Sur 1.1 nomination (U* Moehler à Munich, c'est M. Friedrich qui, — ^ràce à sa connaissance des papiers de Doellingcr, très nièlé à cette nomination, — donne les rcnseij^nements les plus sûrs et les plus complets.

(2) Lcbenserinnertnii^fn von Robert von Mohl, i79()-i875, I, p. 205-200. (Stuttgart, Deutsche Vcrlags-AuNtalt, i(»02.)

lo;^icn le plus .lutofliçl.lcte des temps modernes. C'est avec une méthode d'inventeur, avec des qualités d'invent(nir, (pKî MoelilcT recnerche et retrouve la théolo^i(! traditionrfelle ; il n'a rien d'un novateur, mais il rej^ense, il revit le christianisme de tous les siècles.

Sa jeunesse sacerdotale avait coïncidé avec l'une des crises les plus graves qu'ait traversées l'I^^lise d*Allema<Tne. C'était l'époque où, de crainte d'offusquer la raison humaine, beaucoup d'esprits dans le clerçé inclinaient à cacher une moitié du do^me ; où l'on mettait entre les mains des clercs, pour leur instruction, (luelcjucs manuels ternes et secs, condamnés parfois par l'Index, mais approuvés toujours par l'I^tat ; où le pouvoir civil, enfin, se conformant aux précédents de l'empereur Joseph II, transformait le prêtre en un maître de bonne morale et de saine économie rurale. Il y avait une sorte de complicité entre les puissants du monde et un certain nombre d'hommes d'Église pour restreindre, dans la foi chrétienne et dans la vie chrétienne, la part du surnaturel : les enseignements les plus profonds et les plus essentiels du dogme étaient souvent amoindris ou effacés ; on se flattait, ainsi, d'aplanir les difficultés entre les diverses confessions ; sous le prétexte de tolérance, de concorde civique, de rétablissement de l'unité religieuse, on appauvrissait et l'on annihilait les consciences ; et la raison d'Etat joignait ses ordres aux suggestions du rationalisme pour imposer aux dépositaires du dogme, à défaut de concessions formelles, certaines prétéritions qui

diminuaient la foi, certains silenees.(iuf démantelaient ri^ijflise. La sécularisation avait détruit les universites catholi(iues de l'Allemagne ; pour l'étude de la relij^ion, des institutions nouvelles étaient à créer. Moehler com[)ta parmi ses professeurs, à I^ll\van<^en et à Tubins^ue, au moins deux savants de valeur : liirscher, célèbre plus tard comme catéchiste et comme auteur de théologie morale (i), et Drey, juste ment réputé pour avoir introduit dans l'ensei^neimtnt d()<^mati(iur l'histoire même du dogme (2) ; m.u\ il mancjuait à ces hommes d'être entourés et d'être encadrés. Pourla formation sacerdotale, toutes traditions étaient rompues ; et l'on peut dire (jue Moehler fut prêtre avant d'avoir une idée exacte de ri^glise et une notion complète du catholicisme.

Après un passag^e assez bref dans le service paroissial, on l'api^ela à l'université de Tubingue pour enseii^ner l'histoire de l'I^orlise. Mais l'I^L^lise, (ju'était-ce au juste ? et son histoire, où la trouver ? Moehler sentit le besoin d'apprendre ce ipi'il avait à enseigner. Il y avait à Rome, depuis le seizième siècle, un établissement d'instruction religieuse supérieure dans le(iuel les Jésuites distribuaient la foi romaine aux clercs (|ue leur expédiait l'Allemagne : on l'aj^pclait le collège (iermanique. Au cours de ce dix-huitième siècle où le catholicisme allemand avait donné le spectacle de beaucoup de mes(|uineries et de frivolités, c'est de là (pi'étaient sortis les

(i) Sur liirscher, voir Cîoyau, op. cit., livre III, chap. iv. (2) Sur Drcv, voir (lOvau, op. cit., livre II, ( h.ip. iv.

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meilleurs administrateurs flê,s diocèses, comme en sortira, bientôt, lélite dé l?èpiscopat bavarois. Mais si la pensée fut venue à Jean- Adam Moehler, en l'année i(S22, d'all(!r chercher dans ce séminaire, provisoirement réinstallé à 1^'errare, ce qui lui mancjuait de science et ce cjui lui mancjuait de foi, le gouvernement de Stuttgart, (expert à préserver contre l'influence romaine cette l^^lise wurtemberg-eoise (ju'il traitait en institution territoriale, aurait opposé son 2'cl() ; et d'ailleurs, Moehler avec les idées qu'il avait alors sur Rome et sur les Jésuites, et que dans la suite il corrigera, ne devait éprouver aucun attrait pour la discipline intellectuelle du collège Germanique. C'est vers le Nord qu'il remonta : il se fit étudiant dans les facultés de théologie protestante pour devenir professeur dans une faculté de théologie catholique ; chargé d'instruire de futurs prêtres, et tout juste assez savant pour sentir qu'il était fort ignorant, il s'en alla près des professeurs qui avaient mission d'instruire les futurs pasteurs, et se mit à leur école.

Schleiermacher (i), qui régnait à cette date sur l'Allemagne protestante, avait ramené la foi au Christ à être l'expérience de la communauté chrétienne. Neander, professeur à l'Université de Berlin, était l'élève de Schleiermacher ; il se faisait, à proprement parler, l'historien de cette expérience ; et lorsque plus tard Strauss, l'auteur célèbre des deux

(i) Voir, sur Schleiermacher, Goyau , L' Allemagne religieuse , Le protestanlisme, p. 76-85. (Paris, Perrin, 1895.)

l'RKFACR ir»

Vies de Jésus, écrira cjûê Moehler fut en (luelcjue mesure pour le catholicisme ce (jue fut Schleiermachcr pour le protestantisme (i), il y aura, clans cette orij^inaU* formule, une ï)art de vérité. Ce fut sous rintluence de Neander (2), cjUc Moehler fut conduit à étudier de près la communauté chrétienne primitive, où les croyants étaient unifiés par ri^si)rit d'amour. Il avait ainsi trouvé, dans l'enseignement même du I)rotestantisme, la notion fondamentale à la faveur de huiuelle il allait s'acheminer vers la découverte du catholicisme.

« Ce (jui, d'apri's les prcsumplions humaines, diral-il phis tard, «'lait de nature à détacher de la cause catholique mon esprit, indécis encore, devint précisément, entre les mains de Dieu, un moyen pour (jue le cathoHcisme se révélât a moi dans sa robuste et indestructible force, dans son éternelle élévation, dans sa ditrnité : de sorte (jue mon séjour à Berlin doit être réputé le moment le plus décisif et le plus important de ma vie (.>). »

C'est cju'en effet, entre le vieil individualisme protestant (jui dressait en face du problème religieux: la pensée solitaire de cha(iue fidèle en l'émancipant de toute tradition, de tout lien et de toute ambiance, et

(i) David Friedrich Strauss, Kleinc Schri/Un, Ncue Kolge, p. 353. (Merlin, Duncker, 1.S60.)

(2) Sur Jean-Au^uste-Ciuillaume Neandcr (ijSq-iSSo), Israélite converti au protestantisme, voir Lichtcnbcrjjer, Histoire des idées reliirifuses en Allemagne depuis le XV'JIl' siècle jusqu'à nos jourSy II, p. 240-265. (Paris, Fischbacher, 1888.)

(3) Bcda Webcr, op. cit., p. 8.

r(» MOKIII.KR

CCS théories nouvelle^ d'après Icscjucllcs la collectivité chrétienne devenait un or;^ane indispensable d'* la foi et (l(î la vie réîi^^ieuse, il n'y avait rien de commun ; ce (jui s'introduisait dans le protestantisme sous l'action de Schteiermacher, c'était cette affirmation (jue le fait religieux a un caractère social, et (jue la pensée chrétienne est une pensée sociale ; et c'est ainsi (jue l'on pouvait emprunter à ce protestantisme récent cjuchiues ar^^uments pour une théorie de ri^^g^lise. Une fois reconnu le fait de la communauté chrétienne, une fois entrevue l'idée de TM^Iise, deux attitudes sont possibles, et c'est Schleiermacher lui-même qui nous en donne quelque pa/t la formule : « Le catholicisme, dit-il, fait dépendre le rapport de l'individu avec le Christ de son rapport avec l'Eglise ; le protestantisme fait dépendre le rapport de l'individu avec l'Eglise de son rapport avec le Christ. » (i) Schleiermacher et ses disciples affectèrent d'observer la seconde attitude ; Moehler, après étude des Pères, s'attacha délibérément à la première.

Qu'on ne peut aller au Christ que par l'Eglise, qu'on ne peut connaître le Christ que par l'Eglise : telle est la thèse fondamentale qu'expose son premier livre : De T unité dans T Eglise ou du principe du catholicisme d'après l'esprit des Pères des trois premiers siècles (2).

(i) Goyau, L' Allemagne religieuse, le protestantisme^ p. 83.

(2) Die Einheit in der Kirche, oder das Princip des Katholicistnus, dargestellt im Geiste der Kirchenvàter der drei ersten Jahrhunderte (Tubing^ue, Laupp, 1825.)

l'RIùFACE 17

« [.edivinnepcutètreconniKliiclehorsd'unemanièrc j)urcinent abstraite et log'iciuo. I.a connaissance du divin ne peut se développer que selon la mesure des progrès de l'amour. » \'oilà deux plirascs qui pourraient servir d'épigraphe à cette ccuvre de jeunesse de Moehler ; or nous les extrayons de X Histoire de l'ctahlisscincut et de la direction de l' Ej^lise c/irétienne fia r /es Apôtres (1), publiée par Xeander en 1832 ; et l'cEuvre entière du théolo<4"ien protestant n'est (jue le commentaire de ce principe. In opuscule antérieur intitulé : Traits de la vie des fireiniers clirétiois, (\\.\\\vait publié Xeander en iSi 7 pour l'anniversaire de 1:. société biblicpie de Prusse (2), nous montre, en termes pénétrants, les chrétiens des premiers siècles parlant, par leur propre expérience, des effets du christianisme. 1^'ermons Xeander pour ouvrir Moehler ; ces chrétiens, nous allons les entendre : Moehler les fait s'épancher devant nous.

Ainsi le théologien catholitjuc semble s'eng^ager dans le sillage de son maître protestant ; et c'est à l'exemple de Neanderque Moeliler, ressuscitant un procédé de recherche que les catholicpies allemands semblaient avoir oublié, se tourne vers l'étude des sources. Dans un article de l'année 1827, Moehler

( I ) Xeander, Histoire de l'établissement et de la direction dt' l' Ec^lise chrétienne par les Apôtres, traduction Fontanès, II, p. 1 10. (Paris, Chcrlmliez. iS.V).)

(^iNeaiuirr, i:crits pratiques et chrétiens, principalement exéi^étiques et historiques, traduction L. A., p. 17-20. (Valence, Marc-Aurèle, 1842.)

UOEHLEK 2

I> MDlAil.hR

déplorcrr.i hautement (\ur ses coreli;^ionnaires, en Allema;^ne, n'aient jamais eu le goût d'envisager les sources de l'histoire ecclésiastique, et qu'à cet égard ils se soient toujours laissé dépasser parles Français, même par les Italiens (i). Avec Moehler, une période nouvellecommençait : il rapportait de son séjour dans les facultés de théologie protestante une méthode de travail qui allait permettre de renouveler la science catholi(|ue allemande. De Berlin, il revenait érudit ; et lui-même va nous dire, en une page infiniment curieuse, pourquoi c'était en lui, pour l'érudit qu'il était, une nécessité d'être consciemment et pleinement catholique.

M. Friedrich, l'historien « vieux catholique », a publié un premier projet de préface qu'avait écrit Moehler, en 1825, pour son livre sur /'6';///6' ^^z/^' l'Eglise ; il nous parait intéressant, à maints égards, de le traduire intégralement (2).

« On a l'habitude de dire, en une préface, comment l'on fut induit à composer l'écrit qu'elle accompagne. Voici ce qui m'induisit : le sujet que je traite avait déjà donné lieu aux exposés les plus contradictoires : j'avais donc abandonné l'espérance de pouvoir arriver à un résultat qui put prétendre à plus de valeur que celle d'une conception purement subjective. Ce qui devait se

(i) Knoepfler, op. cit., p. 5o-5i.

(2) Friedrich, op. cit., p. 3-7.

PRÉrACi: 19

produire à la suite d'une aussi triste conception,, fie conclut de soi-même. vSur ces cntrefailcs, j'entrepris de travailler à une partie de l'histoire <le ri-!«^Iisc du moyen Ai^c ; mais une construction historiciue me devenait impossible. Sans nulle synthèse, sans aucune idi'e supérieure susceptible de contenir et de pcnétrer l'histoire, sans aucun point de vue fixe, il aurait fallu, pour traiter quand mrmc mon sujet, que je me résitjnasse à ne trouver aucune liaison n«'cessaire avec l'cpoquo prc'crdente, (jue je renonçasse à admettre un di'veloppement permanent. Maiscomment m'v résoudre, puiscju'en ce point important l'ancienne histoire de riCj;lise m'apparaissait comme quelque chose d'inachevé, non susceptible d'achèvement ? vSi une m'ci-ssitc intérieure me conduisait à présupposer la nécessité d'une liaison plus profonde dans l'ensemble de l'histoire, je devais savoir quel était le point d'attache des apparitions historiques postérieures ; si j'aimais mieux ne rien savoir de l'ensemble de l'histoire, que de ne I)as croire à un développement interne permanent, il me fallait cc^nnaître le point de départ du développement, le «^rcrme solide et durable. Or cette connaissance me manciuail, dans cet état de flottement où je me trouvais relativement à la primitive histoire. Cependant je n'avais pas étudié les sources moi-même, mais j'avais seulement lu ce que d'autres croyaient avoir trouvé, (|ui pour la plupart, d'ailleurs, n'avaient pas étudié les sources. I.e meilleur parti, le seul secourable, semblait donc être, ici comme toujours, de voir moi-même et de chercher moi-même ; j'interrompis aussitôt mon travail, et je lus les écrits des anciens Pères. Ce qui en est résulté pour moi, je le communique ici au public, sur le conseil d'un connaisseur éclairé, à (jui j'ai soumis mon manuscrit.

Kn sachant l'ensemble de ma méthode, quelqu'un, peut-être, m'objectera les vers du poète : « Ce que vous

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.■ij)I)c-lcz l'cspril d'iinc" ('pociuc, ce n'est, au fond, que l'esprit propre do Messieurs les historiens, dans lerjuel IV'-poque s(! reHètç... » A cela, je répondrais à peu prés que je n'ai [)as seulement citr les sources avec soin, mais que je les ai mentionnées mot a mot, afin que chacun puisse ap[)récier lui-mOme la vérité ou la fausseté des jui^emeiits qui s'y rattachent. J'avais le j^rojet de laisser de cùtc beaucoup de citations, mais le pénétrant conseiller qui ju<(ea mon manuscrit m'en dissuada très sagement. Je répondrais, par surcroît, que, dans l'esprit de l'historien, les époques ou les personnalités dont il traite doivent se refléter ; car, autrement, comment en voudrait-il tracer un tableau ? Mais avec l'histoire de l'iv^^lise chrétienne, une autre particularité s'ajoute : non seulement, ici, nous devons avoir en nous une ima<i^e claire de notre sujet, comme celui qui voudrait écrire une histoire des Grecs doit avoir, de cette histoire, une ima<^e claire ; mais nous devons vivre dans le christianisme de l'époque, et ce christianisme doit vivre en nous, car le christianisme est surtout une chose de vie, et l'histoire de l'I^glise est un développement de la vie.

Quiconque a l'opinion que le christianisme puisse disparaître à un moment quelconque, ou qu'il soit disparu, ou que riiglise soit jamais devenue autre qu'elle n'était, ou qu'elle puisse être ou devenir autre, celui-là ne peut pas écrire l'histoire. A toute époque depuis que le Christ fonda l'Eglise, le christianisme et l'Iiglise furent toujours identiques et seront toujours identiques, parce qu'il était, et est, et sera toujours le même. Aussi, celui qui vit maintenant dans l'Eglise, qui y vit véritablement, celui-là vivra aussi dans le premier temps de l'Eglise, et le comprendra ; et quiconque ne vit pas dans l'Eglise actuelle ne vivra pas daus la primitive Eglise et ne la comprendra pas, parce que toutes deux sont une seule et même chose. Ainsi,

PREFACE 2ï

dans l'esprit personnel des historiens, non seulement les t(Mn[)s doivent se relléter, mais ils doiv«*nt v vivre.

Mais est-ce ainsi que nous pénétroos dans l'histoire (le r^trlise? Quiconque est issu de THo^lise n'y introduit rien d'i-iranj^er ; même, TM^lise l'a élevé, elle lui a inculqué son propre être à elle, sa propre essence à elle ; elle s'est donc, tout d'abord, installée en lui ; et ce que l'I'lj^lise a mis en lui, c'est cela seulement (pie, de son côté, il e.xj)riine au dehors ; il doit donc reproduire la véritable image de l'Iv^^lise, c'est elle-même (pu se décrit, (pii expose son essence. Celte essence, (pii la connaîtra mieux qu'elle ?

(^)uicon(pie, au contraire, croit devoir prendre son point (le vue hors de ri\L:lise, ou (piiconque a l'opinion qu'elle peut, (ju'elle doit même devenir autre qu'elle n'a été, ipiiconque, par 1«^ même, écrit l'histoire de l'Mi^lise hors de l'I^t^lise ou l'écrit dans une M«^lise devenue autre, celui-là devra v apporter quelque chose d'étranj^er, ou bien ne pas comprendre la personnalitérnêmederM^jlise... l{n admettant cpie ri^»j;lise puisse devenir autre qu'elle n'a été, on a, du même coup, exprimé l'impossibilité de pouvoir en écrire l'histoire véritable. Que je n'attache pas i^rantl prix au principe, d'après lequel quiconque voudrait écrire une histoire véritable devrait être sans relifjion, sans patrie, etc., c'est ce que déjà l'on voit. Car ce que par là l'on voudrait dire, cju'il faut être impartial, cela est vrai, mais on ne i)eut l'être que si on a de la rclii^ion, et ce doit être une reli;j^ion déterminée, parcequ'il n'v a pas de relij>ion indéterminée.

Le catholique donc écrira l'histoire en catholique, le protestant en protestant. Mais peut-être me dira-t-on : « Pour voire but, l'étude de la vieille Mi^lise était su[jer- « llue, car vous deviez avoir tiré au clair, préalablement, « ce que vous voulez, par le moyen de cette histoire,

JJ MDKin.EK

« lirer au clair, et vous ne pjuviez écrire que ce que « vous avez ('crit. » Cela est vrai en riucKjue mesure; mais, i)ar i'hisloirc, j'ai rendu c(jnscient, i)Our la première fois, ce que déjà je portais en moi sans une claire conscience : de là résultait le flottement, la possibilité de me sentir en contradiction avec moi-même.

Quclciues-uns trouveront peut-être étrange que j'aie commencé par le Saint-Ivsprit, alors que j'aurais pu jjrendre le Christ pour point de départ. J'aurais \)U dire, d'abord, que le Christ est venu comme messa^^er divin et qu'il a enseigné, mais je pensais que je pouvais le présupposer. La raison plus profonde d'un tel ordre des matières sortira du sujet lui-même : le Père envoie le Fils, et celuici l'Hsprit, mais c'est par l'Fsprit que nous venons au Fils et par le Fils au Père. \'oilà pourquoi j'ai commencé par le Saint-F>sprit (i;. »

Ces pages inédites font grand honneur à Moehler ;

(i) La préface qu'imprima finalement Moehler en tète de son livre ne fait à peu près que reproduire, en le développant un peu, ce dernier paragraphe. Il ajoute — et cette précaution témoigne (ju'il n'était pas complètement assuré de la correction parfaite de toutes ses propositions — : « Je prie les personnes qui voudraient quel(}uefois se donner la peine de publier une critique de mon travail, de la baser sur des raisons et de ne pas prendre un ton tranchant ; je ne le fais pas non plus, mais je cherche à prouver ce que j'avance. Ce cjui serait pour moi le comble du désagrément, ce serait de voir qu'en mettant l'essentiel de côté, on ne s'arrêterait qu'à l'accessoire, ou qu'on s'attacherait à relever quelques-unes de mes idées et de mes opinions, sans les considérer dans leur ensemble ; dans ce cas, elles peuvent paraître étranges, forcées ou vides de sens : toutes les parties sont dans un rapport intime avec le tout, du moins je le pense ainsi ; aussi faut-il examiner et peser le tout dans ce rapport. »

la luinicrc (lu'clles jettent sur sa personnalité a quel- (\[i(i chose d'imposant. Il aurait pu, à brùle-pourpoiiit, choisir un épisode de l'histoire de l'I^^^lise, et le traiter en savant correct : les beaux sujets ne faisaient pas défaut à ses rêves ; il songeait à une histoire de l'introduction du christianisme en Oermanie, dont son article de 1824 sur le synode de Mayence de l'année 1813 apparaît comme un fragment ; il souhaitait d'écrire — Beda W'eber en reçut plus tard la confidence (i) — une histoire de l'ordre des liénédictins; et les importants travaux: (ju'il nous a laissés sur saint Anselme, sur le rôle du christianisme dans l'abolition tle l'esclavage, sur les rapports du christianisme et de l'Islam, sur les origines du gnosticisme, sur la genèse du monachisme (2), subsistent comme des jiierres éparses, solides et bien taillées, pour l'édifice histori{}ue ([ue Moehler eut pu élever.

Mais pour lui, l'histoire de l'I^glise était la vie de ri^glise ; on ne pouvait s'attacher à une période de cette histoire sans avoir pénétré les arcanes de cette vie ; et, de toute nécessité, il fallait remonter au point de départ, au germe, pour être en mesure de comprendre, ensuite, l'épisode choisi s{)écialement pour sujet d'étude, et (jui ne pouvait être envisagé (jue comme une étape dans un « développement interne et permanent ». Ne fut-ce que pour se mettre à même de faire des monographies de détail sur l'histoire ecclé-

(i) Bcda Webcr, op. cit., p. 7-S.

(2) Tous CCS frajjments sont rcunis dans U>s deux volumes de Gesammelte Schriflen und Anfsâlze, pul>lics après sa mort par Doollinger,

MOKHLI.K

siasti.iim, Mochlcr, av.-c un.r admirable passion de sincérité, avec un impérieux <iésir de voir a fond, se précipitait dans l'étu.le des premiers l'éres, afin de reirard.r Vi-^Ai^i^, de la sentir, de vivre avec elle et en elle Ainsi la tâche <rhistorien <lu christianisme présupposait, à ses yeux, un contact personnel, familier, immédiat, avec les origines de l'institution chre-

tienne. .

Nous disons : un contact, et non point seulement une connaissance ; et c est là une nuance essentielle, par laquelle l'histoire de l'IigHse se distingue de toutes les autres histoires. Pour traiter de la République athénienne, ou bien de la Républiqueromaine, il suffit d'aller aux textes, et de nous faire, d après les textes, une idée de ces républiques. Mais quand il s'agit de l'Église, nous ne la pouvons comprendre, d'après Moehler, que si nous vivons en elle et s. sa doctrine vit en nous ; c'est en nous mettant au dedans d'elle et en la cultivant au dedans de nous que nous pourrons, avec compétence, la prendre comme Ltière de nos recherches ; et Moehler af.irme la nécessité d'une sorte d'immanence de 1 Lgl.se dans l'âme de l'historien, et d'une sorte de sensation mystique collective à laquelle l'historien doit forcement participer pour avoir du catholicisme une idée adéquate. La vie de l'Église crée comme une atmosphère en dehors de laquelle l'Lglise ne peut pas être discernée en dehors de laquelle l'optique de celui qui s essaie' à regarder l'Église est inévitablement vicieuse ; et par une ironie singulièrement frappante, Moehler, après avoir observé dans les facultés de théologie

PREFACK • 27)

j^rotestante comment devait s'enseigner l'histoire ecclésiasti(jue, en rapj^ortait une théorie toute personnelle, d'après Kuiuelle, logicpiement, on né j)eiit j)as prétendre connaître le passé de l'établissement catholiciue si l'on n'est pas catholique (i).

« Le livre sur l' i'tiitc dans r I\i^lisc, a écrit le bénédictin Gams (2), ne fut pas seulement un travail scientifujue, ce fut un acte moral. » L'expression est (Tune exactitude parfaite : nous avons sous les yeux, dans ces pages, une démarche d'àme. Avec un laborieux effort de recherches, avec unc! tension émue (jui est par elle-même une prière, Moeliler veut accjuérir le sentiment, et de ce (ju'est l'J^glise, et de l'ideii-

(i) Cf. dans les Gesiivimelte Sc/trijtrn uttd Au/sdicr, II, p. 384-2S5, une page dans laquelle Moehlcr, reprenant cette idée, ajoute (jue, même pour-bien connaître et bien pénétrer les autres religions ou les hérésies, il faut « partir du point de vue de la totalité de la vérité chrétienne », et (ju'inversemcnt le païen ou le chrétien t"raj;mentaire (ju'est l'hérétique ont un point de vue trop étroit, en soi, pour pouvoir pénétrer dans la compréhension (!<• l'ICji^lise catholi(|uc. Va l'on s'expli<|ue cette théorie si nous rapj)elons ici la délinition {|ue donne Moehler de la conception chrétienne de l'histoire (id., op. cit., II, p. 263) : « L'histoire est le plan de Dieu avec l'humanité, plan éternel se développant dans le temps : en vertu de ce plan, Dieu se prépare à lui-même, dans l'humanité, par l'intermédiaire du Christ, l'honneur et la ^glorification (|ui lui stîiit dus, honneur et glorification résultant des libres homma^j^es des hommes eux-mêmes. »

(2) Friedrich, op. cit., p. M. Le bénédictin Gams publia en 1866 une biographie de Moehler, écrite par Haltha/ar Woerner, et accompagnée de queKjues lettres de Moehler, et en 1807 trois volumes (V Histoire de i'Kglisr, d'après les papiers de Moehler et les notes de ses cours. (Katisbonne, Man/.)

2^ . MOICHLER

tit(! (le sa conscience de croyant avec la conscience collective de la primitive I',;^lise ; et je ne sache aucun livre dans le(juel l'étude de textes, érudite et criti(|ue, offre au même dei^ré la profondeur d'une méditation. Il y a de la joie dans ce livre ^rave ; une joie <|ui se laisse sentir plus cju'elle ne s'exprime, une joie (jui vibre lors même (ju'clle se tait, et (jui effectivement est trop profonde pour n'être pas silencieuse. « L'étude sérieuse des Pères, écrit Moehler à son ami Lipp, le futur évèçjue de Rottenbur^, a éveillé en moi beaucoup d'impressions : c'est en eux que j'ai découvert pour la première fois un christianisme si vivant, si frais, si plein ; et Christ a voulu que je ne lusse pas sans fruit ceux qu'il vivifia et qu'il fît surg-ir pour le défendre (i). »

Plus d'un demi-siècle après, Doellini^er se rappelait l'apparition de l'ouvrag-e de Moehler : « La chaleur et l'intensité de vie intime dont témoignait ce livre, écrivait-il en 1879 (2), le talent avec lequel l'auteur traçait le tableau de l'Eg-lise d'après l'esprit des Pères, était pour nous tous, jeunes g-ens, un véritable charme. Nous estimions que Moehler avait dégagé, des décombres et des végétations parasites des âges postérieurs, un christianisme frais et vivant. L'idéal de l'Eglise chrétienne semblait surgir, soudainement, devant nos yeux éblouis ; et plus il serait élaboré dans ses détails et pleinement épanoui dans sa beauté, plus il exercerait, pensions-nous, d'attirance et de

(i) Woerner-Gams, op. cit., p. 96.

(2) Friedrich, op. cit., p. 9.

PREFACE j;

séduction. Devant nos yeux planait, comme but, une li^lisc purifiée de ses lacunes et de ses abus, le plus proche possii)le de l'idéal de l'ancienne M^lise ; le développement de la science théolo^^icjue devait, à notre avis, entranier nécessairement la réforme de l'j'^glise. »

Doellin^^er, à l'épocjue où il traçait ces li<^nes, aimait à se donner l'illusion (pi'entre nS^s et 1879, ce n'était point sa propre conscience, mais le catholicisme romain, (jui avait chang-é. Définitivement détaché de ri^glise, il transporte, dans le récit (pi'il nous fait de l'impression produite sur lui par le premier essai de Moehler, ses préoccupations et ses tendances d'émig-ré ; mais ce cjue du moins nous en retiendrons, c'est le souvenir très net et très pénétrant (ju'il conservait des joies intimes procurées j)ar cette lecture, et Ton trouverait à plusieurs reprises, sous la plume du théologien Staudenmaier, un témoignage tout à fait analoguc(i) à celui <|ue* nous a()porte ici Doellinger. Le traité de l' Unité da)is l' Eglise fit véritablement vivre des âmes: en atteignant en certains lecteurs l'homme intérieur, il retentissait jusque dans ces sphères de l'être qui sont inaccessibles à l'oubli. Strauss, le jour où il rencontra Moehler, fut ébloui par la « faculté d'enthousiasme » (ju'il notait chez son interlocuteur (2) ; c'est cette « faculté d'enthousiasme, » que l'on voyait s'épancher et s'exalter, avec

(i) Lauchert, Ftanz Anton Staudi'nmaier, p. 40 et suiv. (Fribourjj, Herdcr, 1900.)

(2) David Friedrich Strauss, op. cit., p. 355.

2S MOEHLEK

une vertu cDPfjuérante, clans ce livre où Moehler découvrait, .ï proprement parler, l'I^^^lise etTlCsprit. Qu'on ne trouvât pas l'ir^sprit hors de l'i^^^lise, et (prinvcrscment, en sachant vivre dans l'Mji^lise, on y trouvât ri^sprit : cette le(,:on, (jui sortait de l'exi^érience même de Moehler, et cjui passait dans ses cours et dans ses livres, était très opportune pour le clergé souabeet j)our le clergé bavarois, sur lesquelss'exerça tour à tour son influence de professeur. Les Mé7noircs (lu j)rètre Jocham, publiés il y a (juehjues années, nous montrent l'influence troublante exercée sur beaucoup de consciences sacerdotales, entre iSio et 1825, par le mysticisme à demi séparatiste des Boos et des Gossner, des Lindl et des Volk (i) ; nous sentons, dans ces Mémoires, comme dans les correspondances de Savigny, de Rinorseis et de Brentano (2), la secousse morale communiquée par les prédications de ces prêtres et l'aveugle gratitude de certains auditeurs qu'ils avaiient éveillés au bien ; et Sailer luimême, le futur évèque, s'était, un certain temps durant, laissé gagner par leur prestige. Moehler, qui semblait faire l'apologie de l'Eglise au nom même de l'Esprit, survenait à propos pour rattacher à la vie collective de la vaste société ecclésiastique une certaine élite indécise qui volontiers, pour trouver Dieu, se serait groupée dans quelques pieuses coteries d'« éveillés »,

(i) Mag^nus Jocham, Mentoiren eincs Obskuranten, publiés par le P. Satiler, bénédictin, (Kempten, Kôsel, 1896.)

(2) Voir, sur ce mouvement mystique, Goyau, op. cil., livre II, chap. n.

et (|ui eût assurément ^.ispilK*, (hins cette attitude (juasi schismati(jue, les plus précieuses énergies de la foi et de l'amour. Le livre de VCiiifc convo(juait au sein même de l'I^^lise, et là seulement, les aspirations des âmes mystiques ; elles cessèrent, g^ràce à ce livre, de se laisser dépayser et de se précipiter elles-mêmes dans un infécond et dangereux exil.

L'ouvratife de Moehler est donc essentiellement catholi(|ue, par l'inspiration dont il est le fruit, par le souffle (jui y circule, par rhoinma^-e qu'il rend à l'idée de société religieuse, par la preuve prestpie empirique qu'il donne de la nécessité de rM^^-lise comme moyen de connaissance de la révélation divine. Que d'ailleurs tout y soit exact, impeccable, inaccessible aux suspicions d'une orthodoxie rii^oureuse : c'est de (pioi nous laisserons décider Moehler lui-même. Parlant plus tard de cette œuvre de jeunesse, il avouait ipi'un certain nombre de détails ne lui paraissaient plus défendables, que l'ensemble n'en était pas assez différé, assez synthétisé ; il semblait, même, qu'on ne lui fft aucun plaisir en lui rai)pelant ce livre, qui pourtant avait exercé un si merveilleux ascendant (i).

C'est (|u'en vertu de vsa théorie même de l'I-.^lise, Moehler devait sentir l'impérieux besoin de se conformer de plus en plus exactement, non seulement aux enseiî^nements, mais même auxsusceptibilités du pouvoir enseignant, et l'étude très détaillée du progrès constant de la pensée de Moehler et de son achemine-

(i) Bcda Weber, op. ci/., p. ô.

.>0 MORin.KR

ment vers une orthodoxie toujours plus sure est d'un vérital)le attrait. M. Aloys Schmid, directeur du Cicori^iamoft de Munich, a tenté cette recherche dans deux articles très fouillés du lliston'sches Ja/irbue h (i), et nous n'avons ici (ju'à le résumer.

;ii

Entre 1823 et i(S26, nous trouvons, dans les articles de la Tiihî)!(rerQuarialschn'ft, un Moehler propice aux innovations lituro^iciues les plus aventureuses : ilsouhaiteque l'usaçe du calice soitrenduaux laïques; ilest partisan d'une liturg-ie en langue nationale. En 1830, au contraire, Moehler intervient comme défenseur du missel latin et comme adversaire des projets de messe allemande. Entre i(S23 et 1.S26, nous constatons, chez lui, une médiocre bienveillance pourTinstitution monastique : son esprit évolue, et voici qu'en 1830 et 1837 ^^ publie, sur l'origine et les débuts de cette institution, des articles historiques qui ont la valeur d'une apologie et dans lesquels le monachisme, domptant les sens, domptant l'attachement à la propriété individuelle, nous apparaît comme un souvenir vivant de l'état primitif de l'homme, du temps où la corruption des sens n'existait pas, où la faute originelle n'avait pas introduit la nécessité d'une distinction entre le tien et le mien (2). En 1 825 , dans son écrit sur

(i) Historisches Jahrbiich^ 1897, xviii, p. 322-356 et 572-599. (2) Gesantmelte S^hriften und Aufsàtze, II, p. 1 68-171.

PRKKACK M

\ Chiite dans r I\i^h'st', il soutient ou il laisse deviner, sur les rai)ports de la raison et de la foi, sur la valeur probante des miracles, sur la portée démonstrative des témoignages traditionnels, certaines opinions (ju'une théologie chatouilleuse peut légitimement criticjuer ; son article de l'année 1834 contre le traditionalisme de Hautain dénote une conformité plus exacte entre la pensée de Moehler et les jiostulats philos()phi(|ues de l'enseignement catholiciue (i). L'idée (ju'il se fait des indulgences dans un article de l'année 1823 et la théorie (|u'il en donne dans la ►Sj7//^^V/<7//t' sont singulièrement différentes : en dix années, Moehler s'est corrigé, éclairé ; ses connaissances sont devenues exactes, précises, complètes. C'est surtout au sujet de la constitution même de ri^glise qu'il est singulièrement intéressant de voir s'amender et se transformer cette intelligence toujours grave et toujours soucieuse.

Un compte rendu, publié en 1S23, du Ma une/ de droit caiion de Ferdinand W'alter, nous montre le premier état de la pensée de Moehler : il combat à cette date les prérogatives de la primatie papale, telles (jue les revendique W'alter ; il émet, sur les rapports entre le pape et les conciles généraux, des théories (|ui rappellent le gallicanisme du (|uinzième siècle. Les leçons de droit canon qu'il professa entre 1S23 et 1S25 insistent sur les raisons qui lui semblent militer contre l'infaillibilité et sur les considérants (jui lui paraissent motiver la subordination du pape

(i) GfSjmmelte SchrifUnundAufsâlzc, II, p. 1 41-103.

.^J Mf>IiHLRR

à rcnsc!iiîblc (les évt-cjues. Dans le livre de Xl'nilc le chaj)iire de la primatie est très caractcristi(juc :

« j'ai (Hé Wlis longtemps en demie, «'crit Mochlcr, p«jur savoir si la primati(! est de l'essence de ri'*glisc ralho- 11(1 ne ; j'('iais môme dispose* à le nier ; car l'union orii^aniqiic de toutes les parties en un tout, qu'exi;^e absolument l'idi'e de l'Iîglise catholirpie et rju'elle est ellc-mrme, paraissait complètement atteinte par l'unité de l't'piscopat ; d'un autre côté, il est évident que l'histoire des trois premiers siècles de ri'>;^lise n'est pas assez riche en matériaux pour pouvoir dissiper tous nos doutes à cet é^ard. »

L'aveu n'offre aucun anibatce, mais Moehler ajoute qu'après avoir examiné de plus près les épitres de saint Pierre et l'histoire, après avoir réfléchi attentivement à l'organisation de l'Eglise, il a pu, enfin , se faire une idée personnelle de la primatie, et c'est de cette idée (|ue nous allons être les confidents. Elle est confuse encore, et singulièrement incomplète. Elle repose sur ce principe, que l'unité de l'épiscopat et de tous les fidèles dans l'épiscopat doit se manifester, peu à peu, dans une Eglise et dans son chef, et que ce chef, peu à peu, doit être le centre vivant de l'unité vivante de toute l'Eglise. Sans être formellement nié par Moehler, le caractère divin de l'institution de la primatie est, tout au moins, relégué au second plan : ce sont, avant tout, les besoins de la vie qui ont rendu la primatie nécessaire ; c'est, avant tout, le mouvement de la vie qui a produit la puissance papale. Il semble qu'à cette date, aux yeux de Moehler,

l'RÉl ACE 33

cetttî puissance s'explique par des raisons de fait l)lut(jt qu'elle ne se justifie par des raisons de droit ; (qu'elle est le résultat d'une évolution humaine plutôt que la consétjuence d'un vouloir divin (i); et (^ue la cime pontificale, (jui couronne l'ensemble de l'œuvre, n'a pas été poséepar un g-ested'en haut, t^este souverain de Dieu, mais (lue, d'en bas, s'est produit comme un effort d'architecture spontanée,, qui a édifié un faite, et ce faîte, c'est la papauté. Le besoin d'unité étant d'autant plus ^rand que TK^lise est plus sérieusement menacée par les assauts de l'ignorance et de la barbarie, Moehler, dans ses leçons, défendra la papauté du moyen Cigc en disant expressément qu'elle fut un produit de l'io^-norance et de la barbarie. On impute à la papauté la cause de certaines calamités : nullement ; elle en fut la conséquence. L'institution papale, ainsi envisagée, est tout près d'être considérée comme un pis-aller, comme le résultat inévitable du malheur des temps. Moehler, à cette date, est en définitive partisan d'une sorte de système presbytéral tel que le soutenaient jadis les (ierson et les Pierre d'Ailly, d'après lequel évèques et prêtres sont comme les dépositaires de la puissance de l'Lglise ; et s'il est nécessaire, s'il est opportun, s'il est efficace, i\uc la papauté symbolise leur union, elle ne peut la symboliser, semble-t-il, (ju'en acceptant clle-mrme une sorte de subordination.

( i) C'est ce qui n'échappait point à la pers|)icacitc très éveillée «lu jihilosophc Baadcr, grand ennemi de la « dictature » romaine. (Viiir Friedrich, '\^. /-''., p. '•^/i

MOKHLER s

'^ MOKIILHR

Cette conccpti.-n .U: M'.Mr.r était le résultat d un c.-rtain ^cn.up-nent <le textes plutôt que d'une etuce inUMrrale de l'histoire. 11 n'est point sans per. < e voir les textes à l'écart des faits : les nuances de la realité vivante risc,uent d'échapper. Moehler eut cette bonne fortune, au lendemain du livre sur 1 M'da.s /■/v//.sr. d'être séduit par la physionomie de sa.nt At'han.>se : il entreprit une histoire « '''Athanase le Grand et de l'Église de son temps». H observâtes conciles et synodes du quatrième siècle ; et de même qu'en étudiant les textes de l']:<rlise primune d ava.t senti l'Esprit vivre dans les âmes et retrouve, dans toute sa fraîcheur, dans toute sa plénitude, la v.e intérieure de la primitive communauté chrétienne, de même, s'installant au cœur du quatrième siècle, .1 voyait fonctionner l'organisme catholique, .1 assistait au jeu de la hiérarchie, il notait et il sentait ce que nous pourrions appeler la vie extérieure del hglise. Ce spectacle nouveau devait inévitablement modifier Vidée qu'il s'était faite de la primatie pontificale^ La modification fut rapide : elle est accomplie des 1827, comme le témoigne, cette année-là, une page même du livre sur A/Aamsc. Moehler parle de la lettre du concile de Sardique au pape Jules : il la commente, elle est pour lui une révélation.

« Comme le Pape, écrit-il, à qui Pierre a transmis sa dignité, est le chef avec lequel tous les membres sont placés dans une union organique, il fallait que tous les mouvements des églises particulières fussent en harmonie avec les siens... H était dans la nature des choses que l'Église, tout en glorifiant le centre et

le chef invisible de Tl-^^lise, s'efforçât aussi de relever son centre et son chef visible. Il s'ensuit (ju'en défendant Athan.ise, représentant d(* ri^irlisr catholique, dans la lutte pour la divinité du Rédempteur, on s'occupa non moins sérieusement du chef de rHoi-lise visible. C'est ainsi cjue tout se liait et qu'une chose devenait la condition d'une autre. Ceux (jui défendaient la dijj^nité du chef invisible se rattacluTrnt au chef visible et furent à leur tour défendus |)ar lui ; par ce moyen, ils furent rendus à leur I^j^dise, où ils purent de nouveau défendre le chef invisible. C'est ainsi que l'histoire d'Athanase devint un point intéressant dans l'histoire primatiale, et ses résultats s'étendirent, sous ce rapport, bien loin dans l'avenir (i). »

Deux ans se passent, et un article de Tannée 1829 nous permet de mesurer, d'une façon sin<ifulièrement exacte, les étapes parcourues par Moehler. Walter, cette année-là, donne une quatrième édition de son Manuel de droit cmio)i, et Moehler, dans la Thcologische Quartalschn'fty en publie un nouveau compte rendu : à la critique, l'élog^e a succédé. I^n 1830, dans la réponse qu'il adresse aux prêtres badois partisans du célibat, il insiste sur cette idée, (jue dans l'hVlise, l'esprit de communauté et le respect pour le Pape, qui est le centre de la communauté, sont deux faits solidaires (2) ; et nous voilà loin de la théorie qui

( I ) A/hiiniisius der Grosse und die Kir cite seiiier Xeit^ II, p. 73-74. (Mayeiicr, Kupferhcrj^, 1S27.) L'ouvraj:^e fut traduit en français par Cohen.

(2) Gcsammelte Schri/ten und An/sâice, I, p. ^64-265.

faisait ch: la primatic papal.-, ou peu s'en fallait, une sorte de façade superposée. La SymM,^>ir paraît en ..S32 ; cinq éditions s'en succèdent; et de la première à la cin-iuiéme, les pa^es concernant la primatie bénéficient encore de sérieuses retouches. Dans l'édition de .832, la coexistence du système épiscopal et du système papal est s.gnalee par Moehler comme une bienfaisante nécessite pour l'équilibre de l'organisme ecclésiasti<iue. Dans édition de ,835. le système épiscopal, tel qu d futdefm, à Constance et àBàle, impli<iuant une subordination absolue du pape, est taxé d'opinion surannée: Moehler, à ce moment, semble avoir assis sa pensée dans une sorte de système épiscopal anti-alhcan, modéré, qui n'admet ni une subordination du pape à l'ensemble de l'épiscopat, ni une subordination de l'épiscopat au pape, mais qui considère episcopat et papauté comme relativement autonomes, comme des puissances sises sur le même plan, s'aidant et se complétant l'une l'autre. Il n'y avait plus qu un pas a faire, comme l'observe M. Schmid, pour arriver a la conception parfaitement correcte de la suprématie papale (i) ; la mort surprit Moehler avant qu il n eut

(0 Avant de clore ce chapitre sur les évolutions de la pensée de Moehler, il est curieux de constater qu'il en fut de même ou peu s'en faut, au sujet des Jésuites qu'au sujet de la P"»^'-^^ '; gine, Moehler incline à juger Doellinger trop tndulgent pour les Jésu tes ; il trouve triste qu'en aspirant au retour ^es e^uue, e des moines on se dispense soi-même d'agir ; .1 parle deux, dan son cours de tSit, en des termes sévères, ce qui perm.t, neuf an après, au Suisse Burkard Leu, d'alléguer l'au.onte de Moehle,

PRi:i\\ci-: 37

fait ce pas, (jui allait être, logiquement, le dernier acte de son évolution.

Ainsi, tandis (jue Doellingcr professait au sujet de la hiérarchie, au point de départ de ses études, des opinions sing-ulièrement plus exactes que celles de Moehler, et cju'on le vit, par une lente séparation d'avec l'orthodoxie, arriver pro^^ressivement jus(ju'à cette conception toute démocratique de l'organisme chrétien dont le fameux livre de « [anus » nous donne l'exposé, Moehler au contraire, par un mouvement inverse, en une vie beaucoup plus courte, avait j)ris comme point de départ, lui, les doctrines de Constance et de Hàle et s'était avancé, peu à peu, par de lents et sincères travaux d'approche, juscju'aux environs immédiats des doctrines romaines (i).

dans un pamphlet contre les Jésuites. Mais d'autre part Moehler, très sévère à l'origine pour la bulle i 'nigenitus, et frappé surtout, alors, de la lutte des Pères contre les Péla>:^iens, acquiert, avec le temps, une compréhension plus nette des erreurs de Jansénius et de Quesnel ; il devient plus équitable pour la bulle et se rapproche singulièrement du point de vue des Jésuites. (Voir Friedrich, op. cit.^ p. i5-i8 et 106 et suiv. ; Friedrich, I^nas von Dôl- Itnger, I. p. 268-270, et II, p. 22-24; et Schniid,/<?r.r;V.,p. 5.S()-5()4.>

(1) M. Friedrich dit avec raison que sur aucun sujet Moehler n'a laissé d'aussi nombreux brouillons que sur la primatie {op. cit,^ p. 72) ; it le livre de M. Friedrich nous met sous les yeux tous ces brouillons. Mais M. Schmid agit sagement en ne faisant (|u*un usage discret de ces papiers épars et dont la date est souvent indécise, et en suivant surtout dans les livres de .Moehler la pensée de Moehler.

Durant ce bref séjour dans les facultés de théolo;rie protestante (jui fut l'événement capital de sa vie, Moehler n'avait pas seulement ac(|uis une méthode à la lumière de Luiuelie il connut et comprit vraiment le catholicisme ; il avait appris à connaître, aussi, le protestantisme lui-même. La Sytiiholifjiic, qu'il publia en i(S32 (i), est le livre le plus profond que, depuis Luther, une plume catholi(|ue allemande ait écrit sur la Réforme.

Moehler, comme Doelling-er, comme beaucoup de personnalités du cercle de Joseph Goerres, croyait assez prochaine la fin du protestantisme : « Où mènera la j:)erfectibilité du symbole protestant ? disait-il un jour à Beda \\'eber. C'est ce que Strauss, tout le premier, aura peut-être encore assez de vie pour pouvoir expérimenter. La hache est dans la forêt : il faut peu de temps pour que tombe le dernier arbre, et, avec lui, la croyance au Dieu éternel. » Il eût pu, se restreignant à cet ordre de considérations, entreprendre, pour son siècle, une Histoire des variations de l'Eglise protestante, comme Bossuet l'avait fait pour lexvil*^ siècle ; mais un examen plus attentif de la situation du protestantisme l'induisit à un autre projet. En écrivant vers 1830 une Histoire des variations, il aurait dénoncé comme un fait les progrès du rationalisme dans la Réforme, et mème^

(i) Symbolik, oder Darstellung der dog^maiischen Ge^ensàtze der KatJioUken und Protestanten ?iach ihren ôffentlichen Bekeiintnissschrijtoi. (Mayencc, Kupferberg, i832.)

l'RRI'ACE 39

peut-être, établi sans beaucoup de peine que ce tait résultait d'une nécessité lo^i<lue. Mais à cette époque même le j)iétisme jouissait d'un instant de revanche ; édos dans certaines chapelles étrani^ères aux l^^lises officielles, il s'était peu à peu infiltré dans ces l^glises ; la faveur du roi de Prusse avait aidé ce mouvement de réveil ; la vieille orthodoxie protestante avait, par là même, re^ragné (jueUjue crédit et repris (luelcjue assurance ; et l'on s'essayait à rappeler à l'attention des fidèles ces symboles primitifs (ju'avait arborés la Réforme du XVT' siècle. Moehler se résolut à observer de près ces symboles ; complaisamment, il suivit le protestantisme sur le terrain où les plus croyants d'entre ses fidèles aimaient à planter leur tente.

Il y songeait déjà, en 1826, lorscjue, criti(iuant, dans la 'r/icol(\i^isc/ic Qiiartalsc/in'ft, un écrit de W'iner sur la doctrine des divers partis religieux, il reprochait à l'auteur de n'être pas remonté jusqu'à l'idée fondamentale qui sépare les deux confessions, c'està-dire jusqu'à la différence profonde de leurs théories respectives sur la justification. Rendant compte, en i(S28, d'un écrit symbolicjue de l'évêcpie anglais Milner, il regrettait l'absence, dans la littérature catholicjue allemande, d'un livre (jui résumât la controverse entre les deux fractions du christianisme (i). Il y avait là une lacune ; Moehler voulait la combler (2).

in Kiioeptler, op. cit., p. 74-75.

(2) On trouvera dans Wcrncr, Geschichte dcr Kaihoîischen Tlifoloçii', 1' édition, p. 74, la listr des l'crits assez insignifiants de controverse reli>;ieuse publics j)ar des catholiques dans le quart de siècle qui procéda la Symbolique.

,Q MOIÎlILBK

«Ce ncM 1-.., par i ni..lor.uu:.t,ccrit Robert de Mohl, <,uo .M(>chl<:r composa une symboli<iue, mais pour nionlrctr (lue l;i tlicologie catholique était à la hauteur de lathéoloîïie évanKelique (.).» L'Allemagne relijrieuse, à cette épo.jue, présentait en effet une assez étrange anomalie : deux confessions chrétiennes existaient, dont l'une avait un Cre^o stable et rigoureux, et dont l'autre, de par son origine, eta.t plus encline à livrer aux disputes des hommes 1 objet même de la foi ; or, la première de ces confessions ne possédait pas de livre de Symbo/iyne, pas d expose systématique de son dogme et du dogme voisin ; et dans le protestantisme, au contraire, les écrits de ce genre abondaient. Le professeur Planck, que Moehler entendit à l'université de Goettingue, avait en .70 publié une Sy,>>6o/iyue (2) ; un autre théologien protestant, Philippe Conrad Marheineke, avait, en .8,2 et 18 13 fait paraître trois volumes sous le titre : .-système du catholicisme dans son déveioppcment symbolique. «Vienne le jour, disait Marheineke, ou paraîtra une exposition critique analogue du système protestant d'après les principes du catholicisme, et les temps seront proches où l'on pourra songer a une fusion des deux Eglises sur la base d'une mutuelle régénération (3). » C'est ainsi qu'aux yeux de cer-

(i) Robert de Mohl, op. cit., I, p. 2o5-2o6.

(.) Sur Gottlieb Jacob Planck (,75i-.833l, voir Lichtenberger, op. cit., 11, p. 39-43.

(3) Sur Philippe-Conrad Marheineke (.78o-i847t, voir Lichtenberger, op. cil., U.p. 3.4-3+1 et spécialement, sur sa S^-mboUju,. p. 325-327-

PRÉFAC1-: 4ï

tains penseurs protestants, le développement de la connaissance des symboles dans les confessions chrétiennes était susceptible de préparer une période de paix et d'union : faire besogne de symboliste n'était pas, nécessairement, faire (cuvre de poléiniciue. Moehler jugeait de même : il nous présentera la Syuilioliquc, dans sa préface, comme un livre de î)acification (i ).

Dans le traité de l' Unité dans l' Eglise, nous avions devant nous une àme fraîchement éveillée, enthousiaste de la découverte religieuse qu'elle venait de faire, légèrement inquiète, encore, des obscurités cjue

I I) MochltT dut être fort surpris lorsqu'il sut, en i835, que le roi (le Wurtcmlu-r^ faisait rédij^cr par une notabilité de l'Église protestante un avis concernant la symbolique, et que la consétjuence de cet avis devait être l'interdiction pour Moehler, tant qu'il professerait à Tubinj^ue, d'écrire sur certains sujets. (Friedrich, op. cit., p. 43). Altenstein, à son tour, le ministre des cultes prussien, eût iîni par se décider, malj^^ré les hermésiens, à lui confier (jueUiue chaire dans l'une des facultés du royaume, s'il eut pu, lui aussi, obtenir de Moehler la promesse de certains silences. Mais d'i mprisonner sa foi et sa pensée dans quelque <' prison bien ornée », cela déplaisait à Moehler, que la « bonne bière catholique» de Munich consola bientôt d'avoir renoncé au « vieux vin rhénan prussien » et au « vin du Neckar ». (Friedrich, op. cit., p. 43.) Quelques colères qu'elle provocjuàt, Moehler, en écrivant sa Symbolique, avait cru travailler pour la pacification des âmes en aidant à la connaissance récipro<iue des Kjjlises ; était-ce sa faute, à lui, si les puissances protestantes et si les théolojj^icns de la Réforme poussaient un cri de ijuerre ?

son rc;^ar(l ne pouvait i)ercer, et jouissant avec une sorte (le fièvre du contact des autres âmes croyantes, comme si ce contact même devait mûrir, réchauffer, i)réserver, la jeune et tendre plante qu'était sa foi. La Syjiihoh'qiic nous montre une pensée assise, sure d'elle-même, experte à délimiter le dogme et les opinions théologiques, à discerner l'enchaînement des propositions de la foi. L'auteur de rUuitc dans l'Ei(lise aimait le catholicisme comme une atmosphère ; l'auteur de la Symbolique aime le catholicisme comme une synthèse.

Sept ans avaient suffi pour ce prog-rès.

Moehler, durant ces sept années, avait pris contact avec lascolastique ; il avait étudié saint Anselme et lui avait, en 1827 et i(S28, consacré une assez longue monographie ; il s'était familiarisé avec le thomisme ; et sans prendre rétrospectivement parti dans les luttes entre scolastiques, il avait appris à estimer la théologie du moyen âge, et à en profiter. C'était l'époque où Hermès et Gûnther, chacun à sa façon, poursuivaient le procès de la scolastique en ne voyant en elle qu'un nominalisme sans valeur, incapable de réfuter sérieusement le panthéisme. Moehler ne laissait point d'admirer Gûnther (i) ; et d'autre part, malgré l'hos-

(i) Voir en particulier Gesantnielte Schrifteji ujid Ati/sâlce, II, p. 2 52 : V Introduction de Gûnther à la théologie spéculative lui paraît un travail « fort pénétrant» et « bien réussi ». Mais il convient de remarquer que la définition même de l'histoire par Moehler, telle que nous l'avons donnée plus haut, est en opposition formelle avec la théorie de Gûnther d'après laquelle le monde n'aurait pas été créé pour la gloire de Dieu.

tilité dont il était l'objet delà part des hermésicns (i), il déplorait les poléini(juesora;^euscsaux(iuellesrhermésianisine donnait lieu. Mais son attitude à l'endroit de la scolasticjue était tout autre que celle de Giinther et d'Hermès ; et tandis que Gunther développait sur la Création, sur l'Incarnation, sur le progrès dogmatique, certaines théories ingénieuses et profondes, mais trop nouvelles pour n'être point bientôt caduques, trop personnelles pour (jue le Saint-Siège les laissât s'acclimater dans la communauté des fidèles, Moehler interrogeait les docteurs du moyen âge et taisait d'eux les collaborateurs de sa Symbolique. \\w ciueltjues pages de son essai sur saint Anselme, il célèbre la richesse et la variété de pensée des scolastiques ; il se demande si le mépris où les a tenus le xviir siècle ne dénote pas, surtout, l'incapacité récente des hommes pour la compréhension des choses divines ; il critique, enfm, une certaine catégorie d'esprits qui, préoccupés avant tout de la tendance praticjue du christianisme, font l)on marché des vérités mêmes que la religion du Christ propose à la connaissance, et se préoccupent davantage de vouloir (jue de connaître. L'idéal, riposte Moehler, c'est de « vouloir ce (jue l'on connaît et de connaître ce qui' Ton veut ; et voilà la recherche (\w\ a carac-

( i) Sur Moehler et rhcrmcsianisme, t-t l'opposition victorieuse par la(iuelle les hermésiens empêchèrent la nomination de Moehler à l'université de Honn, voir Friedrich, of>. cit.^ p. 2\ et suiv. — Quant au jugement de Moehler sur l'hcrmésianismc, voir Friedrich, op. cit , p. jo, n. I. Sur l'hermésianisme et le jjuntherianisme, voir Goyau, op. cit. y livre II, chap. iv.

tériséles chefs de la scolasti(jue»(i). Moehlcr écrivait ces paijfes clans cette ville même de Tubin^uc! où I Iirsclu:r, peu d'années auparavant, avait publié une brochure contre la philosophie du moyen à^c ; et dans l'article (ju'il donnait en 1 83 1 sur l'étatde l'M^lise au XV' siècle et au commencement du XVI' siècle, et (jui est comme une sorte de préface historicjue pour la prochaine Syinholiquc, il renouvelle son témoig-na^e d'estime à la pensée catholi(|ue des siècles d'antan (2).

Au terme de cette préparation studieuse, la Syvtboliquc parut : elle dessina, avec une rare puissance de logique et de vie, le processus dogmatique des divers Credos chrétiens. La doctrine sur la justification : voilà le point originel où ces Credos divergent ; de cette divergence, toutes les autres résultent. La discussion sur l'Eglise visible et l'hlglise invisible, qui d'ordinaire semble être le centre du débat entre protestants et catholiques, est logiquement postérieure à la contradiction essentielle des deux confessions au sujet du salut, et de la part respective de Dieu et de l'homme dans cette œuvre de mystère. Si dans le catholicisme l'Incarnation se continue, et par l'Eucharistie, et par l'Eglise, si le protestantisme défigure ces deux prolongements, protestantisme et catholicisme sont en cela logiques avec eux-mêmes, conséquents avec leurs doctrines sur la justification. Il est peu de livres philosophiques

(i) Gesammelte Schriften und Au/sàtse, I, p. i3o-i35. (2) Gesammelle Schrijien und Aufsàtze , II, p. 6-7.

(jui mettent en relief, aussi vigoureusement qur la Symbolique , le dynamisme de l'idée : le fatalisme logi^iue avec lequel les affirmations dogmatiques ou les négations de ces dogmes s'enchaînent, se déterminent et se commandent entre elles, est un phénomène instructif à constater pour tout historien de la [)cnsée humaine. Il est peu de livres théologiques (jui, pour parler de l'I^glise, se placent avec autant de bonheur à ce (jue j'appellerais volontiers le point de vue dynamicjue. L'Kglise, dans Moehler, n'apparaît pas, purement et simplement, comme une cité de Dieu installée parmi nous et dont on discutera jusqu'à la fin des temps si elle est au-dessus de la société civile ou si elle est à côté d'elle ou si elle est contre elle ; Moehler nous montre, dans l'I^glise, le prolongement du Dieu-homme, son incarnation permanente, la figure historicjue et vivante c|ue jus(iu'à la fin des âges il a revêtue. On était accoutumé de trouver, dans les livres des théologiens, un chapitre sur l'Ivglisc « société parfaite » : légistes et canonistes s'escrimaient sur ce thème, en attendant que les politiciens y trouvassent matièreà chicane ; pour Moehler, l'Kglise, c'est la vie divine s'épandant et se continuant.

L'alarme fut vive parmi les théologiens de la Réforme. Strauss était une exception à peu près uniijue, lorscju'il félicitait Moehler d'être bien plus loyal que les historiens ecclésiastiques protestants et d'avoir très bien conçu et défini le protestantisme, et lorsqu'il se déclarait pleinement d'accord avec cet exposé (i). Marheineke, Haur, Xitzsch,

(i) Beda Weber, op. cit., p. 7.

MOI'.MI.r.K

se montr.rcnt singuliùrcinent plus sévères. Nit/.sch tii „n jrncf à Moehler du i)lan même <iu'.l avait adoptr: il le blâma d'avoir suivi un ordre lo;,o.iue, ,„,'il taxait d'arbitraire, i)lutôt .|u'un ordre histori.iue. C'était reprocher ù Moehler son ori;,Mnalue même : si la Symholiqnc eût été conçue comme le souhaitait Nitzsch, elle n'eut été qu'une ree.l.t.on, mise au point, de V Histoire des Variations. Un autre çrrief de Nitzsch concernait la méthode de Moehler : Te théoloirien catholique, d'après lui, au lieu de s'attacher, avant tout, à l'étude des symboles mêmes des églises évanfféliques, se serait trop compla.samment appuyé sur certains écrits prives des reformateurs, sur des assertions hasardées qui n avaient reçu aucune consécration officielle (i). Le duc \ ictor de Broo-lie, grand admirateur du livre de Moehler, attribuait cependant quelque valeur à la cnti<iue de Nitzsch. Ce que l'on peut observer, pour expliquer le procédé de Moehler, c'est que le protestantisme, avec le temps, prêtait à ses symboles une valeur plutôt documentaire que dogmatique, et que, des lors, l'interprétation des svmboles par la pensée personnelle des docteurs protestants était en quelque sorte plus instructive, plus riche de substance, intellectuellement parlant, que ne l'étaient les symboles eux-

mêmes

L'ouvrao-e de Nitzsch était, à proprement parler, une discussion critique ; l'ouvrage de Christian Raur

(X) Willibald Bevschlag, Karl Immanuel Nit=scK eine Lichlgcstalt der neueren deutsch-evan^elischen Kirchengesclnchte, 2- édit., p. i6i-i63. (Halle, Strien, 1882.)

rKEIACli

fut un essai de construction de la doctrine protestante, et l'auteur se flattait de montrer, au terme de cette tentative architecturale, (jue le protestantisme n'avait rien de commun av^ec l'imag^e (ju'en donnait Moehler. Maiscecjui tout d'abord éclatait aux yeux, c'est (jue la synthèse dessinée par Baur et les interprétations de Haur différaient étran<rement d'avec le protestantisme primitif. La diverg'ence n'échappait pointa Haur : il savait, tout le premier, (ju'en regardant l'état de justice originelle comme purement idéal, (ju'en ne voyant rien plus, dans le péché originel, (jue l'opposition universelle de la nature et de la liberté, de la chair et de l'esprit, qu'en élaborant un système théolo^itjue cpii était une combinaison factice de Schleiermacher et de He^el, il était conduit à mettre sous les formules dog^maticjues un sens singulièrement différent de celui cjue leur donnaient Luther et Mélanchthon(i). Mais il se picjuait de demeurer d'accord, malgré tout, avec les i)rincipes bien compris de la dogmati(iue protestante : c'était une illusion, et Moehler se complut à la relever. Sous le titre : Nouvelles recherches sur les différences (io(rmatiques entre catholiques et protestants, Moehler p ubl i a un gros volume pour se justifier (2). Il lU! lui fut pas

1) Voir à ce sujet Edouard Zeller, Christian Hiur et l'école de Tubingue, trad. Riiter, p. 35-45. Paris, Germer-Haillière, 188J.

z\ Neue Untersuchun^en dcr f.chr^e^^ensâtze zwischen Kalho-

iikcn und Proteitanten. Eine Verlht'idi^unjr meitter Symbolik

ji^t-^i'i die Kritik di'S Hi-rm Prof. D' B ittr in lû u'n^en, Mayence,

^'^'*P/erber(r^ 18^4. — M. Raich, en 1S89, en a publié quelques pas-

,v; MOKJII.RK

difficile <le fair.. U preuve .[ue le protestantisme <l.t Haur M'.t.it pas celui .le Luther; de sorte qu en appen.lic- à la SymMi'/m' <^t pour défendre la .SyMhnli,,,,,-. Moehler traçait une sorte de post-scr>ptum a \ Histoire des Variations.

Un livre cl..ssi<iue : c'est ainsi que Doellingcr, en ,86., «lualifiait l'œuvre de Moehler; et ce jugement reste vrai. On ne peut pénétrer l'intimité du protes tantisme, si l'on n'a pas lu Moehler : lors même <iu on accorde qucUiue crédit aux critiques portées par Nitzsch contre la méthode suivie par l'auteur, la connaissance de la Symbolique demeure indispensable. T.'ouvra-e de Doellinger sur la Réforme, postérieur de treize ans, a vieilli, comme est plus ou moms condamné à vieillir tout travail d'histoire ; l'œuvre de Moehler est demeurée jeune, elle est toujours neuve.

sages spécialement importants sous le titre: E.^ânzungen .u maer-s Symboliki^.,..^-^. Kupferberg, .889). Cet ouvragées. ,e dernier que Moehler ait pu.lieje -"^;';-;;,^;^f-^ J„:2 Doellinirer réunit en deux volumes. >ous le titre ■ ^ IckrifUu une Au/sât.e. un certain nombre de ses articles delà Tûiiiger Quartalschrift et du Kalholik ; Re.thmayr publia d'âprèt les manuscrits de Moehler une Pa.rologie dont Cohen ol une traduclion française en deux volumes (P-';. D;";--' ,843), et un commentaire de riipi.re aux Romains (R^'' h"— • Ma'ni ,8,3) ; Gams, h son tour, .ira des papiers de Moe 1er u e Histoire de fÉglise traduite en français par Vabbe Belet (Pans, olL, 186,). outre ,ue ces écrits posthumes ont le caractère de manuels, que les progrès mêmes des études historiques o t a beau^ coup d'égard rendus surannés, il est souvent diffcle d apP-cdans quelle mesure les éditeurs ont complète ou amende a^ ec ^u propres pensées et leurs propres recherches, les brouillons laiss... par Moehler.

Le protestantisme a évolué ; la théologie tic « juste milieu », la théolo<^ie « moderne », ont créé, dans l'évan^élisme allemand, un état d'esprit nouveau ; et la Dcjcnsc de la Synil)oliqiii\ écrite contre Haur, et visant dès lors un avatar momentané de la pensée protestante, a par là même perdu beaucoup de son intérêt. Mais la .Sj7///W/<7//6' elle-même est un livre (jui vit et vivra, grâce à la rigueur documentaire avec latiuelle elle étudie lagenèse des opi nions dogmati(jues dans l'évangélisme du seizième siècle, grâce à la force dialectitjue avec hujuelle elle nous fait apparaître cette genèse historitjue comme une genèse logitjue, grâce à l'ampleur et à la sûreté avec laquelle Moehler subordonne tous les fragments successifs de l'évolution dogmati(jue à une idée centrale et à une nécessité primordiale, forces déterminantes de cette évolution. Nombreux sont les protestants que ce livrea séduits au catholicisme: l'historien Hurter ( i), le jésuite Hammerstein (2), le philologue Bickell (3), ont noté, tous les trois, l'influence de Moehler sur leur adhésion à l'Hglise romaine. En France même, le long manuscrit tju'a laissé le duc Victor de Broglie sous le titre : lixtraits raisonnes de la Symbolique de Moehler, et dont (juelques copies lithographiées ont été répandues, est un hommage singulièrement significatif à la valeur de ce livre : en près de q.\\\(\ cents pages,

(i) Roscnthal, Konvertilenbildcf au s dcm ncunzeltutcn Jahrhundtri, I, 2, p. 294.

(2) Rosrnthal, op. n'/., I, 3, p. 21 5-22^.

(3) Roscnthal, op. cii., 1, 3, p. 536.

MueULER ' .

^O MOFJILKR

le duc N'ictor de Hro^^^lic! analyse Mochler, le discute, le coini)lète, laisse la parole à Nitzsch et la rend à Moehler ; et le plus bel éloge, peut-être, rju'on puisse faire de la Syiiiholiqiic, est de constater cju'un aussi ^rand esprit la jugea digne d'une étude aussi profonde. Ce travail achevé, il ne prit pas congé de Moehler ; un autre manuscrit reste de lui, également propagé par cjuekjues copies, intitulé : liclaircissejNciits snr le doi^me catholique, et portant la date de 1865 ; il y expose les raisons pour lesquelles, « plus il étudie, plus il réfléchit, plus il devient catholique » ; et il déclare « suivre pied à pied le livre de Moehler, non que ce livre lui paraisse à l'abri de tout reproche, mais parce que le plan en est bon, l'ordre lumineux, la disposition sévère et méthodique » (i). Ce déiste qu'était le duc Victor de Broglie, « regagné au christianisme, comme il le dit en termes émouvants, par les prières, les entretiens, les exemples d'âmes vraiment saintes, d'àmes nées et nourries dans le sein du protestantisme », avait, sous le regard même de ces âmes, salué dans le C>^^6> catholique l'expression authentique du christianisme : l'influence de leurs « prières », de leurs « entretiens »,de leurs « exemples avait été complétée et parachevée par l'action de la Syjnbolîqiie de Moehler.

Seuls, les livres dans lesquelsla minutie du détail ne

(i) M. le prince Emmanuel de Broglie a bien voulu nous admettre à la confidence de ces deux précieux écrits de son aïeul ; nous tenons à l'eu remercier.

préjudicie pas à la netteté et à l'ampleur des grandes litj^nes peuvent posséder une pareille puissance ; et précisément la Symbolique, par sa belle simplicité, rappelle ces systèmes théolot^itjues du moyen àfi^'e, (|ui, sur les murailles de la chapelle des Espag-nols, à l'iorence, se traduisaient en des frescjucs savamment ordonnancées, leçons vivantes et parlantes, leçons révélatrices de la terre et du ciel.

Il s'agit de savoir comment s'opère l'œuvre du salut, (juelle part Dieu y ])rend, (juelle part l'homme est admis à y prétendre. Le protestantisme rationaliste supprime Dieu, nie la grâce, exalte l'homme comme l'artisan du bien. Le {protestantisme piétiste supprime l'action humaine, nie la liberté humaine, exalte Dieu comme l'ouvrier gratuit et capricieux du salut de l'àme. Ainsi se contredisent, se heurtent et se démentent les deux fractions du protestantisme : suivant le parti (jue prendra dans cette lutte la conscience de cha(]ue chrétien, elle s'exaltera jusqu'à un optimisme omnipotent, ou bien au contraire s'abaissera juscju'à l'impuissante annihilation d'un (juiétisme oisif et fataliste. Et voici que le catholicisme, tel que le conçoit la pensée de Moehler, survient entre ces deux frères ennemis, issus l'un et l'autre de Luther... Il survient comme une puissance de paix.

11 dit aux rationalistes qu'une part doit être faite à Dieu ; aux piétistes, (|u'une part doit être laissée à l'initiative humaine ; il donne, aux uns comme aux autres, à demi raison et à demi tort ; il tient compte, dans sa doctrine, de la réalité concrète et vivante, et par là même il concilie les contrastes en comblant les

c^^ MOEHLKR

lacunes. Le catholicisme envcl<,i.pc dans une sorte d'unit,- supérieure les deux théories '"verses entre lcs<,uellcs le protestantisme s'est partage ;.lsur,,lomb.

les irrémédiables .livisions du protestantisme ; .1 crée l'harmonie des contraires, ine ordonnance p.cturae

clansla<iuelle on verrait, d'un côté, 1 homme exder le Christ, et d'un autre côté, le Christ fouler 1 homm.; aux pieds, d'un côté. Dieu proscrit, de l'autre c.tc Dieu tvran, et, par-dessus ces deux extrêmes D.cu e l'homme s'aimant librement entre eux s ent r a.dant et collaborant, reproduirait avec exact.tude 1 or.gmale conclusiondeMoehler;etsil'onnousdonna.tl,ce„ce

pour résumer sa pensée, d'emprunter quek,ues br bcs de cette phraséologie hégélienne dont .1 ne deda. cnaitpa toujours l'emploi, volontiers dmons-nous qu au dessus de la ff.èse piétiste et de Unt,tlu.c rafolliste, - on les eût nommées, deux s.ecles plus to^ la thèse janséniste et Vaumèse P^'^g'^""^;' " ;; catholicisme apparaît à Moehler comme la synthèse.

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