L'EUCHARISTIE
Rapports entre la théorie de la présence réelle
et la théorie de la vie de Jésus dans TÉglise.
iMoehlcr, anticipant sur sa théorie de ri'l^lise pour expliquer la prrscnce réelle, observe que l'I^^lise représente, d'une manière vivante, Jésus-Christ se manifestant et atjissant toujours au milieu des hommes ; elle continue et remplit éternellement son neuvre de réconciliation et de rédemption. Jésus n'a point quitté ses frères sur la terre^ mais il est « avec nous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles », docteur éternel par le ministère de la parole, bienfaiteur suprême par l'administration des sacrements. Si donc Jésus, caché sous un voile terrestre, doit continuer jusqu'à la lin l'iLUvre qu'il a commencée sur la terre, il s'ensuit que, dans tous les temps, il s'immole à son Père pour le «^enrc humain. Or, nous devons retrouver dans son lîglise la représentation vivante de ce sacrifice ; car c'est le Christ historique tout entier qui
(i) W'uc Untersuchuni^en, p. 406-411.
."»OJ MOliHLIik
doit (r.icj dans .son ICl^Hsc! son imp('rissablo existence.
Le sacrifice de la croix n'est qu'une partie d'un ensemble ori^^anique : toute la vie du Sauveur, ses paroles, ses souffrances, son éternelle condescendance dans l'I^^ucharistie, ne forment qu'une immolation continue, un <^rand acte entrepris, par amour pour nous, et satisfaction pour nos péchés.
A la vérité, cet acte se compose de plusieurs moments ; mais aucune de ses parties, prise toute seule, n'est àstrictement parler le sacrifice; chacune de ces parties rentre dans le tout, et le tout, inversement, ne se peut concevoir sans ces parties. La volonté du Christ de s'abaisser vers nous dans l'Eucharistie forme, dans sa ij^rande œuvre, une partie non moins intégrante que tout le reste, et cela nécessairement, si bien que dans cette partie l'ensemble apparaît, et que, sans elle, les autres parties de l'ensemble ne nous rachèteraient point parfaitement. Qui oserait affirmer que la descente eucharistique du Fils de Dieu n'appartient pas à l'ensemble de ses mérites, dont nous bénéficions ?
L'acte de la messe est donc un véritable sacrifice ; mais on ne peut, toutefois, le séparer de la vie du Sauveur, comme on le voit clairement par le but de son institution. Dans cette dernière partie de la rédemption, le Sauveur nous donne tout ce qu'il a fait pour nous : son immolation, d'objective qu'elle était, devient subjective, propre à chacun de nous en particulier. Le Rédempteur s'immolant sur la croix nous est encore étranger ; dans le culte, il est notre bien propre, notre victime. Là il se donna pour tous les hommes, ici il se donne à chacun de nous ; là il n'est que victime, ici il est reconnu, aimé et adoré comme tel (i).
(i) Sytnbolik, p. 3oo-3o8.
LES SACKIi.MKNTS 3o3
Caractères de la messe catholique.
Daprès le but ({ue nous venons de lui assigner, le sacrifice eucharistique peut être envisagé sous un double ])oint de vue. Kn premier lieu, comme la société des fidèles attribue tout ce (juV-lle a, tout ce ({u'elle possède, à l'Incarnation dulMlsde Dieu, nous devons le considérer comme un sacrifice de louantes et d'actions de ^rràces. Comblée des bienfaits divins, riCglise se déclare incapable de payer à Dieu la dette de sa gratitude autrement cju'en lui rendant celui (jui s'est tait la victime et la rançon du genre humain ; elle s'écrie : « Père clément et miséricordieux, vous nous avez regardés comme vos enfants dans Jésus- Christ ; souffrez que par Jésus-Christ, votre Fils, notre Seigneur, nous vous adorions dans les sentiments de la plus vive reconnaissance. Hélas ! nous n'avons rien qui puisse vous être agréable cjuc Jésus- Christ ; recevez notre offrande avec miséricorde. » Pelles sont les paroles (jue prononcent les fidèles par la bouche du prêtre, témoignant cjue le Christ est devenu leur victime et (ju'il continue d'être leur médiateur auprès de Dieu. C'est donc Jésus-Chrisi présent dans l'h^ucharistie que nous offrons au Père céleste, mais non point nos adorations, nos louanges, nos actions de grâces. Sans dout(! la présence du Christ, son sacrifice, éveillent, entretiennent, confirment ces mouvements de notre àmc, mais, considérés en eux-mêmes, ils sont indignes d'être offerts à Dieu. Jésus-Christ, victime dans le culte, est une source intarissable de piété profonde ; mais pour cela il faut
.">04 MOKHLIiR
(|Li'iI soit pressent à l'homme, il faut (jue l'àme puisse s'att.'ichcr à lui comme à son objet extérieur.
lui second lieu, la communauté des fidèles se reconnaît pécheresse, ayant besoin de pardon, et s'efforce de s'approprier de plus en plus les mérites de la rédemption. Or, sous ce point de vue, le sacrifice de nos autels devient un sacrifice propitiatoire, et Jésus, présent, doit nous mettre en mesure de devenir complètement sa propriété, ou de le devenir, au moins, toujours davantag"e. Le Christ présent, perceptible à ceux qui ont le sens spirituel, ne cesse de dire à son Père dans le ciel : « Laissez tomber des regards de miséricorde sur ce peuple fidèle et repentant ; » et à ses frères sur la terre : « Yenez à moi, vous tous qui êtes chargés et fatigués, et je vous soulagerai. » Les liturgies grecques et les liturgies latines nous montrent Jésus-Christ, tout ensemble prêtre et victime dans l'Action sainte, s'offrant en holocauste pour satisfaire à la justice divine. De notre côté, reconnaissant dans le vSauveur eucharistique l'Agneause dévouant pour nous jusqu'à la mort, nous nous écrions à l'élévation de l'hostie dans les plus vifs sentiments d'amour, de confiance, de repentir et d'humilité : « O Jésus, je vous donne mon corps, mon âme et mon esprit, tout moi-même ; c'est pour vous que je vis et je mourrai pour vous ; je suis votre victime à la vie et à la mort. »
A présent il doit être clair, ce nous semble, que le sacrifice de la messe repose sur la présence réelle comme sur son fondement. Xiez-vous que Jésus- Christ réside dans nos tabernacles, la célébration de
LRS SACREMIÎNTS 3o5
I.i cène ncî fait plus (|iic rappeler, comme la ra|)pellerait un symbole (pielconciue, la mort du ImIs de Dieu ; .nais si vous admettez, au contraire, i|ue le Sauveur est effectivement dans la cène, alors le passé nous <levient présent ; alors tous les mérites du Rédemp teur, tous les bienfaits (|u'il nous a préparés, ne )nt j)lus séparés de sa personne divine ; alors il nicure là, sur nos autels, avec toutes ses œuvres, selon tout ce (ju'il est ; il y demeure comme véritable victime. Combien cette doctrine a^rit plus fortement sur l'esprit et sur la volonté, (jue si la mémoire devait nous rendre présent Jésus-Christ éloigné de dix-huit siècles I Jésus nous témoio^nc lui-même son amour, sa bonté, sa miséricorde ; il veille toujours au milieu de nous, plein de çràce et de vérité (i).
La messe est-elle une dépréciation du sacrifice du Calvaire ?
La messe, disent les protestants, détruit ou du moins amoindrit le sacrifice de la croix, car elle a pour but de suppléer à son insuffisance. (Jue fait la messe ? h:ile atteste, elle présuppose, elle confirme d'une façon éternellement actuelle, et par l'ensemble de ses finalités, la g^rande immolation du Calvaire ; et bien loin d en effacer la mémoire, elle la porte bien avant dans tous les cœurs.
C'est une seule et même victime, indivise ; c'est un seul et même grand prêtre, qui s'est donné sur le
(I) Symbolil\ p. 3o8-3io.
MOEHLEH
Calvaire et sur nos autels, comme expiation pour les péchés flu monde (r).
Harmonie entre la doctrine sur la messe et la doctrine catholique sur la sanctification.
La croyance formelle, consciente, indubitable, que le Christ s'offre pour nous à son Père sous nos yeux, est tout à fait propre à provoquer, jusque dans le for intime de l'homme, des effets qui atteignent les dernières racines du mal, si bien que la faute, en ses germes les plus profonds, est déracinée de la volonté, et que le croyant ne peut pas se dérober à une vie sainte. Sitôt donc que l'on reconnaît cette immolation perpétuelle avec les effets qu'elle produit nécessairement, il faut admettre la justification intérieure ; et réciproquement on est contraint de rejeter la justification intérieure, dès qu'on révoque en doutel'efficacité de l'éternelle immolation de Jésus-Christ. En effet, si ces immenses preuves de bonté rédemptrice ne peuvent purifier nos cœurs et nous amener à offrir à Dieu notre propre sacrifice, nous doutons à juste titre de notre sanctification, et nous devons dire que la justice nous est imputée d'une manière extérieure, appropriée sans nous devenir propre, sans transformer notre àme. Moehler ajoute d'ailleurs, comme circonstance atténuante, que plusieurs causes purent jeter les réformés dans l'erreur : l'indifférence de leur époque, la tiédeur qu'ils remarquaient dans les catholiques, certains abus qu'ils exagéraient par intérêt de secte, mais avant tout leur propre ignorance qui dérobait à leurs yeux les traditions des premiers siècles sur l'Eucharistie (2).
(2) Symbolikj p. 3i5-3i6.
LES SACREMENTS 3o7
La transsubstantiation et le panthéisme.
Le clojTmc (II- I:i iranssul)stantiation est une j^rotestation éternelle contre tout panthéisme. Il dépeint Dieu m (fiialité de Seii^neur absolu de la nature, tirant toutes choses non de son essence, mais du néant ; vis-à-vis du Créateur toute créature est le non- •Hre de Dieu, a l'existence par emprunt, et de cette manière, Dieu peut disposer souverainement de toute créature, peut à son ^ré la soumettre à une mutation (luelconque. Ainsi la croyance catholi(|ue repousse toute c )nfasion de ce qm est tlivin avec ce ciui est matériel ; telle est sa portée immédiate ; on arrive à la même conclusion en examinant le sens concret de l'adorable sacrement ; en effet la matière, le pain et le vin sont détruits dans l'Iùicharistie ; ils n'y sont pas avec le Christ ; le Sauveur n'use pas de leur substance pour s'abaisser justju'à nf)us ; dans lui la divinité a adopté l'humanit ^ pour ors^ane, et c'est cette humanité, et non le pain ni le vin, (lui sert d'intermédiaire entre Dieu et le genre humain. L'apparition de Dieu avec la nature humaine est le plus haut et le plus sublime degré de la révélation ; comment après cela une substance bien inférieure à nous pourraitelle servir d'organe au nouveau mode d'existence que s'est choisi le Seigneur parmi nous ? Il s'ensuit que le pain et le vin, par la consécration, perdent leur substance pour n'être plus que de simples accidents, [u'un voile cachant à nos regards faibles et infirmes la gloire du Libérateur. Ils disparaissent pour céder
1,1 ])l<icc non seulement à l;i nature divine du Christ, mais à ses deux natures réunies ; etdemèmefjue dans le Sauveur la divinité n'absorbe pas l'humanité, ainsi celle-ci, dans toutes ses communications avec nous, i^arde son existence libre et personnelle.
La doctrine catholitjue de la transsubstantiation me ravit d'admiration. vSupposez même cju'elle ne reposât pas sur des textes évidents de l'I-xriture ; elle devrait son orig-ine à l'union que le catholique contracta avec le Seig-neur par l'Eucharistie ; il s'abîma dans lui, dans sa vie, ses souffrances, sa glorification, sa grâce ; il ne trouva que lui ; dans son élan spirituel il monta au-dessus de toute impression venant de la matière ; sa pensée s'éleva jusqu'au point de mourir pour le monde extérieur. Mais le dogme catholique s'appuie sur les saints livres et sur la tradition la plus universelle, et il a fallu, dans toute la durée de l'Eglise, une ferveur d'esprit bien grande, une vraie force d'élévation au-dessus des choses terrestres, pour que la doctrine qui défie nos sens en ne nous montrant que du pain et du vin fût toujours conservée.
Ce qui est encore plus capable d'exciter notre admiration, c'est que l'élan de l'àme, en s'abimant dans la divinité, a un terrible écueil à éviter ; ayant atteint en elle-même à une puissance de vie, à une plénitude d'impressions, elle n'est que trop disposée à faire abstraction de ce que le culte a d'objectif ; les pratiques extérieures lui semblent être l'engourdissement et la mort. Ordinairement le mysticisme tend à repousser ce que le Christ
Liis sacrkmf:nts »'>o9
offre d'objcH tir, d'historiciue ; l'àme s'égarant dans ses contemplations, ne présume pas seulenu-nt posséder son Sauveur en elle-même, et dès lors, ne plus rien
ittendrc du dehors, mais elle présume être ce Christ lui même, et comme une incarnation personnelle de- la divinité, se multipliant dans chatiue fidèle comme dans le Rédempteur. Rien de pareil dans le catholicisme : l'objectivité conserve toute sa puissance, car c'est là une condition essentielle pour que l'union tant désirée se réalise, et ce (jui parait être l'extériorisation suprême de la pensée est justement la forme la plus profonde de la vie intérieure. Le catholicisme opposait nécessairement la transsubstantiation à toutes les sectes panthéistes. Dans la solennité de la Fête-Dieu il s'est toujours plu à attirer les reg-ards et les cœurs de tous sur le Christ présenté objectivement à nos adorations, sur celui dont l'histoire a conservé les actions admirables, sur celui (ju'une charité immense pour nous a attiré du ciel sur la terre, et qui n'est aucunement le produit des développements successifs de l'esprit humain.
Tout cela a sa base dans la tendance morale du catholicisme, dans lequel le sacrement est une institution extérieure présentant les biens de Dieu sous une forme terrestre, stimulant efficacement la prati- (pie de riiumilitéet de l'obéissance à Dieu, et nous rappelant le souvenir de la chute originelle (jui a nécessité cet emploi de signes sensibles pour recevoir la grâce divine. Le spiritualisme des sectes panthéistes du moyen âge, est un égoïsme illimité, empoisonné et conduisant directement aux absurdités anti-
3 II, MOKIILKK
nomisti<iucs. Considérant <iuc Li vi.- intérieure est un rétrécissement <lc l'à.ne sur elle-même, ces novateurs n'avaient pas de dévotion au Christ extérieur, et dans Irur préten<lue richesse intime ils roujrissaient d un Rédempteur envové par un bi.Mifait gratuit de Dieu, et aussi des institutions religieuses extérieures qui non seulement rappelaient la pauvreté de l'homme, mais réclamaient de lui, aussi, une adhésion sans réserves (i).
{i) Xeue UnlerSîichuno-eji, p. 445-449-
CHAPITRi: VI
L'Église.
Pourquoi, dans Texposé des divergences, il ne faut trait 3r de TÉglise qu'après avoir traité de la justification.
Moehier explique pourtiuoi il n'a traité la question de ri^*^lise (lu'après toutes celles (jui ont été examinées jusqu'ici : avant d'exposer les dogmes d'une confession, ne paraissait-il pas naturel de parler de l'autorité reconnue par elle et des sources où elle puise sa foi ? Mais, recherchant dans chaque doctrine le lien secret qui rattache les parties au tout, il s'est vu forcé de tenir compte de la connexité loi^ique des matières, c'est-à-dire de n'étudier les théories sur l'H^lise qu'après les théories sur la justification.
(Jn peut le démontrer l'histoire à la main : jamais hors de ri\i^lise, depuis les premiers «jnostiques jusqu'aux derniers théoloj^iens prolestants, jamais l'Iîcriture sainte n'a joui de l'autorité qu'elle doit avoir. Les hérétiques et les schismatiques ont toujours jui^é de l'autorité de ri^criture, de son importance et de son usai^e, d'après des spéculations purement humaines. Dans les temps modernes, plusieurs sectes reli^^^ieuses, telles que les anabap-
MJ MOfilfLKR
listes, les quakers, les schwi'denbDr^istcs, etc., en fournissent la preuve.
Quani à Lullier, ses i>remières attaques ne furent diri- <^écs ni ccmlre la notion de l'ICt^lise ni eontre son autoriti- : dans les commencements de sa révolte, au crmtraire, il protestait de son (obéissance à la chaire apostolique ; il décrit les pénibles combats qu'il eut à soutenir contre sa conscience, jusqu'à ce qu'il eût enfin remporté une triste victoire, et que l'esprit de Dieu se fut éloigné de lui.
vSi ri'^glise n'eut point condamné sa doctrine, jamais il n'aurait contesté au successeur de Pierre le droit de paître les brebis et les ai^neaux ; il aurait bien trouvé quelque moyen de concilier deux choses contradictoires, l'Eglise et ses opinions. Mais bientôt ceux qu'éclairait la lumière céleste, découvrirent qu'il apportait des éléments dissolvants dans la vie ecclésiastique. vSommé dès lors ou de sortir de l'Kglise, ou de rejeter ses enseignements, il comprit qu'il lui fallait devenir le père d'une nouvelle église, comme il l'avait été d'une nouvelle doctrine ; et puis il lui parut plus honorable de commander en maître que d'obéir avec docilité. De ce jour il posa les fondements de la société religieuse qu'il a élevée.
Cependant, que Luther ait formulé sa doctrine sur la justification avant d'avoir conçu la pensée d'édifier une église, cette considération, à elle toute seule, ne justifierait pas l'ordonnance suivie dans la Syjnboliqice, Il arrive souvent, en effet, que la conséquence d'un principe est déjà clairement aperçue par l'intelligence, tandis que le principe lui-même, quoique présent au fond de l'àme, ne se montre que plus tard dans toute sa lumière. Il serait donc possible que tout, dans le système de Luther, fût enchaîné à l'article de l'I^^glise, bien qu'il n'eût conçu sa doctrine sur ce point qu'après celle de la justification.
Ainsi tout dépend de la question de savoir laquelle de
l'église 3i3
CCS deux doctrines renferme l'autre dans l'ordre logique. Or la suite nn)nlrei.i (jue le système de Luther, de Calvin et de Zwin^le sur le ^^rand ouvraj^c (jui réconcilie l'homme avec Dieu, que leurs principes sur les rapports du tklcle avec Jt'sus-Chrisi, pénètrent tout leur enseignement sur ri\i;lise et sur l'Iicriture, qu'ils en sont la base fondamentale. D'autre f)art, Moehler n'expose la doctrine catholique que par antithèse avec les nouveautés protestantes : le (l()L,Mnc catholicpie dans son livre est pour linsi dire purement passif ; le do^me protestant assij^nanl a la doctrine de l'I'ji^lise la place ado[)lée par Moehler, la méthode suivie dans la SymhoUqtie est plrincment justifiée (i).
L'Église et rincarnation permanente du Christ.
Si le l'ils tlu frès-Haut était descendu dans le cœur de l'homme sans prendre la figure de l'esclave, sans paraître sous une forme corporelle, on concevrait (ju'il eut fondé une église invisible, purement intérieure. xMais le \'erbe, s'étant fait chair, parla à ses disciples un langage extérieur et sensible : pour regagner l'homme au royaume des cicux, il voulut souffrir et agir comme l'homme. Ainsi le moyen par lui choisi pour dissij^er les ténèbres, répond parfaiment à la méthode il'enseignement (jue réclament nos besoins et la dualité de notre nature, l^nlevé aux regards des hommes, le Sauveur dut «ncore agir dans
(i) Symbolik, p. >2?^-3.^<v
.>I4 MOliHLER
le niondc et pour le monde. vSa doctrine devait continuer de prendre une forme visible ; elle devait être confiée à des envoyés parlant et enbei;^nant d'une manière ordinaire ; l'homme enfin devait parler à l'homme pour lui apporter la parole de Dieu.
Et comme, dans ce monde, tout ce qui se produit de grand n'éclôt et ne se développe que dans l'association, Jésus-Christ posa les fondements d'une société ; puis sa divine parole et l'amour incessant qui en découle unissant ses fidèles, un secret penchant excité dans leurs cœurs correspondit à l'établissement fondé par le Seigneur. Ainsi se forma parmi les siens une alliance intime et vivante ; ainsi l'on put dire : Là sont les disciples du Sauveur ; là est son Eglise, où il continue de vivre, où son esprit agit éternellement, où retentit à jamais la parole qu'il a prononcée.
Considérée sous ce point de vue, l'Eglise est donc Jésus-Christ se renouvelant sans cesse, reparaissant continuellement sous une formehumaine \c' est l'incarnation peruianeiite dic Fils de Dietc.
Il suit de là que l'Église, pour être composée d'hommes, n'est pas une institution purement humaine. Comme, en Jésus-Christ, la divinité et l'humanité, bien que distinctes entre elles, n'en sont pas moins étroitement unies ; de même, dans son Eglise, le SaiLveiLr est continué selon tout ce qiL'il est. L'Eglise, sa manifestation permanente, est divine et humaine tout à la fois ; elle est l'unité de ces deux attributs. C'est le Médiateur qui, caché sous des formes humaines, continue d'agir en elle ; donc elle a
nécessairement un cotéclivinct un coté humain. Unies par des liens intimes, ces deux natures se pénètrent l'une l'autre et se communiciuent respectivement leurs l)réro,!^atives. Sans doute c'est le divin, c'est l'J^sprit du Christ qui est infaillible, qui est la vérité éternelle, mais riiumain est aussi infaillible, l'humain aussi c^st vérité ; car ici le divin n'existe point pour nous sans l'humain. Toutefois l'humain n'est pas infaillible par lui-même ; il l'est seulement comme ory^ane, comme moyen de manifestation du divin. C'est de la sorte que nous comprenons comment la mission sublime de représenter le divin Maître a pu être confiée à des hommes.
Nous pouvons donc dire que l'ICglise est la relig-ion chrétienne devenue objective, sa manifestation sensible, sa représentation vivante. Dès (jue la parole du Christ (nous prenons ce mot dans le sens le plus étendu) a été reçue par un certain nombre d'hommes, dès lors elle a pris sang et chair, elle s'est revêtue d'une forme extérieure, et cette forme, c'est l'Kglise. Jà puisque le Sauveur a fondé une société dans huiuelle il a rendu vivante sa parole divine, c'est donc à cette société (ju'il a confié cette même parole. Il l'a déposée en elle, afin que toujours la même, elle fructifiât et s'étendit au loin, incessamment ravivée par une nouvelle vertu. Sa parole est à jamais inséparable de son h^glise, comme son Mglise de sa parole (i).
( I ) Symbolik, p. 33^-334,
3l6 MOEHLER
Le but intime de la révélation chrétienne exige une Église visible.
Le but intime- de la révélation chrétienne exig-e une J{glise telle cjue la conçoit le catholicjue, c'est-àdire une et visible tout ensemble. Comme l'homme ne pouvait atteindre par ses propres efforts à la connaissance certaine ni de Dieu, ni delui-mème ; comme d'ailleurs les traditions primitives étaient obscurcies et altérées, l'Incarnation du Verbe eut aussi pour but d'apporter la certitude sur la terre et de faire rayonner les vérités relig-ieuses d'une vive lumière. Or, nous l'avons dit, la vérité ne saisit vivement l'homme pour l'élever aux choses du ciel, qu'autant qu'elle a trouvé dans sa raison un point d'appui, d'où elle peut déployer son activité. Les paroles d'Archimède, ooç [j.ot Tco'j o-Tw, sont applicables ici et surtout ici. Il fallait donc que la vérité s'incarnât dans Jésus-Christ, qu'elle parut sous une forme extérieure et vivante, pour qu'elle devint une autorité décisive ; alors, mais seulement alors elle pouvait saisir profondément tout l'homme, et par là dissiper les ténèbres et les incertitudes que le péché avait jetées dans les intelligences (i).
(i) La préface de la nuit de Noël dit admirablement : « Vere dignum et justum est, œquum et salutare : nos tibi semper et ubique gratias agere, Domine sancte, Pater omnipotens, aeterne Deus. Quia per iticarnati Verbi mysterhitn, nova mentis nostrœ oculis lux tuœ claritatis ijtfulsit, itt dîim vîsibiliter Deu7n cognosciimiSy -per hune in invisibiliinn atnorem rapia?mir, etc. »
(N'oie de Moehler,)
Mais ce but de l:i révélation chrétienne n'eut point été atteint, ou du moins il ne l'eut été que d'une manière bien imparfaite, si l'Incarnation de la vérité n'eut duré qu'un moment. La manifestation du \'erbe devait être assez forte pour donner aux échos de sa parole le plus d'intensité possible, et lui assurer ainsi la vertu de créer une société immortelle (jui représentât perpétuellement Jésus-Christ vivant et enseig^nant. Tel est le sens que les catholicjues donnent à ces paroles du Sauveur : « Comme mon père m'a envoyé, ainsi je vous envoie ;... Celui qui vous écoute m'écoute ;... je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles ;... je vous enverrai l'ICsprit de vérité, (jui vousenseigfnera toute vérité. »
Courbé vers la terre, subjuj^ué par les objets sensibles, l'homme ne peut embrasser le monde intérieur, le monde des idées, s'il ne lui est présenté sous un symbole ; bien plus, il faut (jue ce symbole soit permanent, toujours présent à l'esprit humain, afin lie lui rappeler sans cesse la chose fi<T-urée. Le Sauveur tît des miracles (et toute sa vie ne fut qu'un miracle continuel), non seulement pour confirmer sa doctrine, mais encore pour fij^urer les plus hautes vérités, telle (|ue la toute-puissance, la sa^^esse, la justice infinie, l'immortalité de l'àme, son prix inestimable aux yeux du Créateur, etc. Les miracles de Jésus-Christ, non plus que sa manifestation dans la chair, ne peuvent être conçus sans la visibilité de ri^t^lise ; car que sont-ils autre chose que des preuves extérieures d'autorité et des figures sensibles d'idées
.11. s MOl'.llI.liU
éternelles ? Aussi, par uiut consécjuence nécessaire, les miracles sont-ils révocjués en doute, niés, repoussés, partout où l'on n'admet qu'une JC^lise invisible, i^^t (lui n'en voit la raison ? Dans une pareille ég-lise, le iidèle n'a ])(;soin, pour parvenir à la certitude, que de preuves purement intérieures. L'autorité de l'Eglise, au contraire, transmet l'autorité du Christ et tout ce qui repose sur cette autorité, c'est-à-dire, la religion chrétienne tout entière. Une autorité extérieure, comme celle de Jésus-Christ, ne peut être continuée d'une manière purement spirituelle : autrement il faudrait dire que sa venue même n'avait pas besoin d'être attestée par un fait extérieur et parlant. Comme le Fils de Dieu voulait être autorité pour tous les temps, il dut créer et il créa quelque chose de semblable à son autorité, quelque chose qui, le représentant et lui rendant témoignage, est destiné à le rapprocher de l'homme dans tous les siècles ; il fonda un établissement digne de foi pour rendre possible la foi en lui. Ecoulement de sa parole et de son divin Esprit, cette institution montre par le fait de son existence ce qu'il a été sur la terre. Durant sa vie mortelle, il a rendu les plus hautes vérités accessibles aux sens, si nous osons le dire. Or ainsi fait l'Eglise, puisqu'elle est le produit immédiat de la foi en ces mêmes vérités. Jésus-Christ a comme rendu visible le monde supérieur ; l'Eglise en est l'image et la figure, car ce qu'il a voulu représenter a passé à l'état de fait en elle et par elle. Niez- vous que l'Eglise soit l'autorité qui remplace Jésus-Christ, à l'instant tout s'écroule, tout disparait ; dès lors le doute, Tin-
croyance, l.i superstition s empare des fidèles ; des lors, en un mot, la révélation manque son but et nous échappe (i ).
Rapport entre Tautorité des miracles et l'autorité de TÉglise.
()ue l'erreur se soit enracinée dans les intellijjfences, ([u'elle soit devenue vivante ciiez un ou plusieurs peuples, aussitôt elle enchaîne l'homme avec une telle puissance (ju'il ne peut en être affranchi tpie par une force extérieure et plus haute que lui. Si Jésus-Christ n'avait point fait de miracles, si la prédication des apôtres n'avait été accompaqrnée de sig^nes prodi- <^ieux, si enfin leurs disciples n'avaient hérité de la vertu d'en haut, jamais l'I^vani^ile n'aurait repoussé le pa<^anisme.
La vérité ne pouvait reconc^uérir ses droits ([u'entourée de signes extérieurs, extraordinaires, forçant l'assentiment de la raison, et ces signes devaient durer juscju'à ce (ju'elle se fut affermie dans une grande société. Pendant la vie de l'Homme Dieu, ces témoii^^nai^es irrésistibles apparaissent aussi nombreux ([u'éclatants, pourcjuoi ? parce qu'il fallait briser tout d'un coup la puissance et la cohésion du monde antique, |)arce qu'il fallait arracher les hommes à cette force magitjue pour les rendre au royaume des cieux ; à mesure que l'I^î^lise s'établit au loin, (jue l'idée de rédemption s'offrit sous une forme chatiue jour plus puissante, les miracles proprement dits allèrent dimi-
020 MOlUfLEK
miant jnscju'à ccciu'ils eussent achevé de fonrler une autre autoritr. Mais i)uis(iue cette autorité est l(tur ouvrag"e, en elle ou par clic, ils continuent de rendre un témoignage immortel.
C'est pourcjuoi l'autorité de l'j^lg-lise ne peut être conçue sans les miracles ; et de là vient, pour le répéter, que ces deux choses sont toujours rejetées par les mêmes hommes. Saint Paul lui-même établissait un rapport si intime entre la vérité de l'ivvangile et la résurrection du vSauveur, cju'il ne faisait nulle difficulté de dire : « Si le Seigneur n'est pas ressuscité, notre foi n'est rien. » Dans la religion chrétienne, religion positive établie par Dieu même, l'idéal et l'histoire réelle, l'intérieur et l'extérieur, sont inséparables. vSi les docteurs du jour nient les miracles, cela doit être ; ils croient en eux-mêmes et non pas en Jésus-Christ ; pourraient-ils faire intervenir la divinité pour confirmer une foi semblable, une foi faite par de faibles mortels ?
Ainsi se justifie devant la raison le respect que le catholique porte à l'Eglise. Comme dans le commencement les faits et la doctrine, la vérité intérieure et la vérité extérieure étaient étroitement unies, de même la Religion et l'Église se tiennent par des nœuds indissolubles, et cela parce que Dieu s'est fait homme. Si les portes de l'enfer prévalaient contre l'Eglise, le christianisme, du même coup, serait anéanti, et le ^Sauveur serait vaincu (i).
(i) Syinholik, p. 343-344.