‹ MoehlerChapitre 4 sur 27 · INI 11-. n\.Ns I. lAiLiM-: Or · texte numérisé non relu

INI 11-. n\.Ns I. lAiLiM-: Or

ladoctrinc (i). Jésus-Christ, avant d'exprimer ce qu'il était, portait sa doctrine dans son àme ; saint Pierre, par l'influence divine, était convaincu de la dignité de Jésus-Christ avant de répondre à la (juestion de Jésus : « Pour ([ui me re^^ardez-vous ? » ; cette conviction devait être, ne fût-ce que d'un instant, antérieure à cette réponse. I^ntln, tous les Apôtres sans distinction avaient obtenu le Saint-lCsprit avant d'annoncer les mouvements de leur àme, leur loi intérieure, et nous devons en tout cas dire de nousmrmes, comme des Apôtres, (]ue nous ne comprenons pas la doctrine, le sens raisonnable de la nouvelle

(i) Pour éviter tout malentendu et pour ne pas me ranjjcr du côté d'une école de faux idt'a/isit'S, je prie mes lecteurs de vouloir s'en tenir riy;oureusenK'nt au texte. Je veux dire (|ue toute vérité est originairement en Jésus-Christ, puisque la divinité existe en lui dans toute sa plénitude ; quant à nous, nous ne possédons la vérité (ju;' pour autant <|ue nous jjrenons part à sa vie divine et (juc nous apprenons la vérité de lui ; et je veux dire que nous ne pouvons l'avoir comme une chose vivante et l'annoncer aux autres t|ue lorsque cette vie divine se trouve déjà en nous. Comme c'est en Jésus-Christ qu'est la divinité, et, dès lors, la vérité en soi, nous ne faisons, nous, que prendre part à sa vie divine, et nous rccexwns seulement la vérité qui par conséquent doit nous être donnée comme cette vie divine elle-même, et nous ne pouvons pas^ si elle ne nous est pas ilontiée de dehors par l'Ki^lise, la développer de notts-niémcs. Du reste, nous recevons l'une et l'autre en nu*mc temps ; à la connaissance de la vérité dans l'Kglise se rattache la participation à l.i vie sul)Iiine cjui y est répandue. Ainsi, l'action d'etilcndrc est au moins un peu antérieure ; mais celle de posséder avec une pleine conviction et de communiquer ne peut être le résultat (jue de la nouvelle vie tjui s'est opérée en nous.

(Xo!e de MoehL'r.\

UOEHLEK .■>

MOKHI-Kk

vio .,u.- nous communi-iuc W Saint-l-spr.t, avant .r.uoir revu nousm.-mos le nouveau principe- <le vie. Nous pouvons remanier <lès à présent, et avant d aller plus loin dans nos recherches, comme une consc Muenc- i,nm<--aiate de ce que nous avons développe jusqu'ici,. lue l'Kglise n'est point basée sur 1 hcriturc- Sainte. Si le christianisme était dans 1 ame de Xotre-Seiffneur et de ses Apôtres remplis du Samt- Fsprit, avant <iu'il fût dans les idées, dans les discours et dans les écrits, nous devons affirmer que n-^prit existait avant la lettre ; <iuicon<iuc comprend donc l'Esprit vivifiant, comprendra la lettre qui en est l'expression ; le même i:sprit qui remplissait les Apôtres est celui qui remplira éternellement ll-.glise; <iuiconquc l'a reçu de l'Église, se reconnaîtra sous cette forme et la comprendra : l'Esprit ne rencontre que n^'snrit. C'est pourquoi l'Écriture Sainte n'est point comprise hors de l'Église ; car si l'Eglise se trouve où est l'Esprit et que l'Esprit soit là ou est 1 l-.glise, l'Esprit devrait être hors de lui-même, si Ion comprenait hors de l'Église l'Écriture Sainte qui est son ouvra-e. De là le principe que l'Eglise explique la Bible, "c'est-à-dire, qu'on a besoin de l'Esprit, pour comprendre la lettre ; ou que la lettre n'est pas 1 Esprit même, mais qu'elle n'est que l'expression de l'Esprit et que, lorsqu'on a reçu cet Esprit dans la vie de l'Éo-lise, on comprend l'expression.

Aus°si les Apôtres ne comprirent pas parfaitement euK-mèmes les paroles du Seigneur avant d'avoir e« éclairés par le Saint-Esprit. Comme l'univers et 1 his toire sont des manifestations de Dieu, mais qui n ap

L LM'Il- DANS 1. I-<.1.I.^L:

prennent ;i connaître le vrai Dieu tiu'à celui ([ui a déjà la conviction de Dieu en lui-même; ainsi les paroles de l'hxriture Sainte sont des révélations du Saint-Esprit, mais (jui ne sont intellinribles que pour celui aucjuel il s'est déjà communiciué.

L'I\sj)rit seul produit Fl^sprit, la vie produit la vie ; jamais la lettre ne produit l'I^sprit, jamais la mort ne produit la vie. On essayerait en vain de donner un es[)rit humain à des êtres d'une espèce inférieure, en leur mettant entre les mains un livre composé par des hommes : ils n'y trouveraient que des pensées de leur façon. C'est ainsi que Celse, le païen, dit souvent cju'il ne se trouve dans la Bible rien de bon (jui n'ait déjà été dit par une foule de philosophes et de poètes. Oriorène répli(iue en disant (jue la lettre tue et (jue c'est l'esprit, la force et la vie, d'après lesc}uels il faut jucher du christianisme. Celse n'avait pas cet esprit ; voilà pourcjuoi il ne trouvait dans l'I^criture Sainte cjue des choses conformes à son point de vue borné. Ainsi (ju'ilest démontré par ce que nous avonsdit plus haut et j)ar ce que nous venons de dire, la manière de ri\s^lise, de ne point s'appuyer sur des paroles et sur la lettre, provient de la haute conception qu'ont ses membres de la dijj^nité des fidèles. l'Jle considère ceux-ci comme une nouvelle création, comme des hommes entièrement chani^és et se distinguant par un nouveau principe de vie, par un nouvel esprit (i) :

(i) C'est dans cette haute opinitm de la dignité du chrétien qu'il faut chercher la raison pour laiiuelle plusieurs Pères de rivalise partaient l'homme en es()rit, en âme et en corps, et ne lui lais-

6S MORIHJ'.R

il faut «lu'on |)ossècle ce nouvel esprit, si l'on veut en comprendre la lan^^ue (i).

La doctrine chrétienne ne se trouve que dans la communauté des fidèles.

L'homme a reçu de la nature le besoin de s'adresser à SCS semblables pour rectifier et pour affermir ses opinions et ses jugements ; il ne se tran(|uillise que lorsqu'il les retrouve hors de lui, et sa subjectivité lui paraît devenir d'autant plus objective (ju'elle se multiplie plus souvent hors de lui : preuve que tous les hommes composent un tout dont les parties tiennent ensemble. Mais ce besoin n'est cju'une analogie du besoin des chrétiens, comme il n'existe, en général, aucune propriété du christianisme qui n'ait pas quelque analogie dans l'universalité des hommes. Dans le christianisme, chacun devait, par rapport à la doctrine, se conformer simplement à la commu-

scnt récupérer que par le christianisme l'esprit (Tr^vj'xtj qui s'était perdu par le péché. Ce que dit Tatien, Oral. adv. Grœc. n. i3. n. 12, — et saint Irénée, L. V. c. 8. Anima et carnis adiinatia assurnens spiritum Dei, spititualeni hominem e/ficii, est déjà bien adouci. C'est une belle pensée d'un g-rand théologien de notre temps, que ce n'est que par la participation du Saint-Esprit au moyen du christianisme que la création de l'homme a été entièrement achevée ; toutefois, la doctrine des saints Pères qui représentent l'homme comme parfait dès le principe, mais qui le font déchoir de cette perfection, a plus de justesse. Autrement il ne pourrait pas être question de sa chute, de sa rédemption, etc.

(Note de Moehler.)

(i) Einheif, p. 21-25.

l'unmté dans l'kc.lise 69

nauté des fidèles ; il devait lui être impossible de se la former lui-même. Comme chacun en particulier ne reçut le principe de vie et la foi intérieure (jue de la communauté, et c|ue, sous ce rapport, tous les fidèles en général, depuis le temps des Apôtres, forment toujours encore une unité, ainsi la véritable expression de la foi intérieure, la véritable doctrine ne; peut être déterminée et conservée non plus ijue par la communauté ; c'est-à-dire, le chrétien doit s'en référer, à l'égard de la détermination de ce qui compose la vraie doctrine, à la communauté des fidèles ses contemporains et de tous ceux cjui les ont précédés juscju'au temps des Apôtres ; de même ilonccjuela doctrine chrétienne est l'esprit du christianisme s'exposant en concepts, ainsi la manière dont on parvient à la doctrine est la copie de la manière dont on participe à l'esprit du christianisme même. Autrement dit, la (juestion : (Ju'est la [loctrine de Jésus-Christ ? est purement historicjue ; elle signifie : (^)u'a-t-on toujours enseigné dans l'I^glise dès le temps des Apôtres? Oue dit la tradition Hfiafiiiftr, perpctui'Ue ? (Juekiu'un avait-il des doutes sur la véritable doctrine chrétienne, on n'en abandonnait pas la solution à ses propres recherches comme pouvant être sujettes à l'erreur ; mais on le renvoyait à la doctrine traditionnelle de son église, nais surtout auK églises où les Apôtres avaient ensei- 3^né eux-mêmes ; et enfin à toute l'h^glise contemporaine (jui ne décidait cjue d'après ce qui avait été mseigné, c'est-à-dire, d'après ce que les générations ^ui l'avaient précédée avaient appris des Apôtres, ou

.,, MoKlIl.r.K

.l'apr.s c<- <|u-cll<- en avait ap|.ris cllcmcm.: ,.„„,.diatemcnt. I.c fUlélc ajoutait foi sans réserve a tout ce (lui résultait fie là, lors même <|u'il n'en trouvait pas encore la raison en lui-même, fermement et rai sonnal.lem.mt convaincu -lue, <le même <iue rivsprit divin s'était manifesté i toute l'I-fîlise, il se manifesterait aussi en lui, lors<iu'il serait parvenu a une plus crrande perfection intérieure. Si la doctrine chredcnne est nécessairement l'expression entière du S-iint-Esprit ([ui anime la communauté des fidèles, celle-ci ne peut oublier ou laisser échapper aucune doctrine, parce ciue l'esprit qui ajcit en elle serait sup posé être inaclif; elle peut encore moins prononcer le contraire de la vraie doctrine, parce ciue le Saint- Esprit serait regardé comme se contredisant uimême, c'est-à-dire, comme n'existant pas. l.e lidele pouvait ainsi se tromper comme individu, mai: iamais, en se tenant à la communauté, a Ibglise. 1J( même que celui qui, du temps des Apôtres, s atta chait à ceux-ci, devait infailliblement apprendre 1; vraie doctrine, non parce qu'ils étaient hommes mais parce qu'ils étaient remplis du Sa.nt-Lspnt ainsi celui qui s'adresse à la doctrine unanime d l'É<rlise ne peut point se tromper, non parce qu tou's ou la plupart des hommes sont d'accord h dessus, mais parce que la reunion des dons du Sain. Fsprit se trouve dans la réunion des fidèles ; la doc trine ne peut et ne doit point être considérée comir l'ouvracre des hommes, mais comme le don du Sain Fsprit. De cette manière, les fidèles se presentaiei comme des parties réciproquement intégrantes.

l'unité dans l'éc.mse

étaient ramenés à cette notion fondamentale : que la vérité existe clans l'unité et dans l'amour (i).

La tradition, ses caractères, sa vie.

1° La tradition consiste dans l'Evangile vivant, annoncé par les Apôtres et recueilli de la plénitude (le leur àme sanctifiée ; la tradition, c'est ce qui a été énoncé par une partie des fidèles comme l'ouvrage de l'esprit cjui les anime, et c'est ce qui, dans l'àme (les autres, sert de véhicule à la foi ; c'est par li, donc, que l'I^g-lise fait œuvre éducatrice. 11 va par conséciuent sans dire que la tradition ne peut pas être séparée de la vie dans ri^glise.

2" Si pour les disciples des Apôtres la tradition était la foi vivante, émanée d'abord de ceux-ci et propat^ée par les autres, et qu'elle le fût encore en partie pour les disciples de ceux qui furent instruits immédiatement par les disciples des Apôtres (nous ne parlons d'abord pas des l'^vancriles écrits), la tradition (}ui commen(,\a avec les Apôtres n'est plus, pour les qrénérations subsécjuentes, une chose simplement entendue, mais elle est incorporée dans les syml)oles de l'i'glise et dans les ouvrages de ceux (jui ont écrit, dans une succession non interrompue, depuis le temps des Apôtres jusqu'à n(3S jours ; mais la parole, chaque fois qu'elle retentit vivement, (ju'elle répète l'ancienne parole de l'Eglise, s'appelle toujours encore tradition, et, de la sorte, elle prend

( I i Elitlt.îf

MOHHLKR

(lercclK'f un corps |)Our l'avenir. Ine prcuvt! traditionnelle; ne se tire pas seulement de la doctrine ac tucUement professée i)ar telle ^rénération ; mais de nirmc (jue les disciples des Apôtres et les disciples <le leurs disciples la ramènent jusciu'au dernier membre-, c'est-à-dire, jusciu'aux Apôtres, ainsi, l'on doit toujours remonter juscju'aux temps des Apôtres, pour trouver cette preuve. La tradition n'est donc pas une série d'on-dit purement incertains.

3" Si la tradition est la parole de l'Esprit divin cjui la fait entendre dans tous les siècles, la tradition est aussi peu comprise hors de l'Kglise que l'I^criture

Sainte même.

4° La tradition ne peut et ne doit, à proprement parler, fournir aucune preuve de quelque doctrine chrétienne que ce soit ; comme Jésus-Christ et les Apôtres ne prouvèrent pas leurs doctrines, la tradition, non plus, ne doit pas les prouver : elle présuppose leur vérité que chacun doit intérieurement connaître, La tradition ne doit rebuter que ceux qui transplantent dans le domaine de l'É^q^lise des développements hétérogènes et qui veulent les faire passer pour la vraie doctrine chrétienne. C'est pour cette raison que les Pères de l'Église disent toujours que de tels phénomènes sont des /////^^z'^/zV^/zi-; TertuUien se sert du mot de prescription, emprunté à la jurisprudence, pour désigner la légitimité de la possession de la vraie doctrine dérivée des Apôtres, et il signale l'apparition postérieure d'une secte qui veut enseigner le christianisme comme s'il n'avait pas existe antérieurement, comme une tentative illégitime,

L L'NITI-: DANS L KGLlSli 7^

comme une usurpation. I. a tradition se prouve en s'en rap[)ortant à la conscience chrétienne, telle qu'elle exista en tous temps, telle (|u'elle existe communément ; mais ceux cjui n'ont pas cette conscience ne la reçoivent pas par là ; leurs prétentions sont rejetées seulement, et il n'est pas possiljle d'en ajtjir autrement à l'ég-ard de ceux (jui sont privés de < 'te conscience et qui ne possèdent pas la foi.

Si, iWin ci)té, la tradition tend plutôt à Texterieur, de l'autre, elle se rapporte plutôt à l'intérieur, en montrant ridcutiti' qui existe entre la eon scie née chrétieinie iViiii seul chrétien un d'une série détenu inée de chrétiens et celle de toute l' lii^Iise. Car de même que la force divine cjui est toujoursactivedansl'l^irlise et t|ui se forme elle-même, est toujours la mèine depuis le commencement juscju'à nos jours, et qu'elle unit essentiellement les chrétiens des temps les plus moilernes à ceux (jui vécurent dans le premier siècle du christianisme (de là vient cjue, sous ce rapport, ri\tclise ne connaît aucun temps passé, la notion d'avenir perd aussi sa sii^nification, et passé et avenir se résolvent en un présent perpétuel) ; si bien que la foi d'une certaine série de chrétiens et de chaijue chrétien en particulier n'est (ju'une nouvelle forme, une nouvelle représentation de la même force divine, et ([ue consé(|uemment l'I^^lise en g^énéral est le type de chacun de ses membres en particulier ; de même, chacun de ces membres doit prentlre conscience de son propre caractère qui conssiste à reproduire en lui-même l'ensemble. De même qu'un besoin intérieur, l'amour en Jésus-Christ par

MOKHLKR

le Saint I«)sprit, unit chaque fidèle en particulier à la communauté des fidèles cont(!mporains (il ])eut opérer cette union par l'intuition et par l'expérience), de même ce même amour l'unit à tr^utes les <;^énérations précédentes, et il ne se tranciuillisera que lorstju'il aura acquis une parfaite connaissance de l'identité (jui existe entre lui et ces générations. Mais les hommes ne s'apercevant de l'harmonie (jui rè;^ne entre leurs espritscomme tels qu'à la faveurdecertains indices (jui expriment cette harmonie, la tradition extérieure, consig^née par écrit, est cet indice. Parla tradition donc chacjue individu, aussitôt que la vie de ri^^glise s'est développée en lui, s'apercevra que sa connaissance est d'accord avec la connaissanceéternelle de l'i^^glise, qu'elle est absolument la même, que l'Eglise n'a jamais différé de lui un seul instant en quelques points essentiels ; qu'il est par conséquent une copie vraie, fidèle de l'Eglise qui est toujours une et immuable. 11 va sans dire que lorsque dans cette comparaison il remarque, soit en lui, soit dans une génération de chrétiens, des développements qui ne se trouvent pas dans toute la vie de l'Eglise, ou il les rejette, ou il les considère comme des phénomènes qu'il laisse à la vérité subsister pour autant qu'il les trouve fondés, mais qu'il ne peut pas admettre comme des doctrines vraiment apostoliques. — Ainsi, les fidèles de tous les temps nous sont présents par la tradition ; ils se montrent comme des parties intégrantes d'un tout ; ils nous instruisent ; ils nous reprennent ; ils nous mettent dans la bonne voie : de sorte que nous n'adoptons pas une doctrine comme

L UNITIv IJAN^ L EGLISE 73

apostoliijuc si elle n'a été regardée comme telle par tous les fidèles dei)uis le temps des Apôtres juscju'à ce inoinciu, et qu'en revanche, nous considérons et nous croyons, comme la véritable expression de l'esprit chrétien, tout ce qui, depuis le temps des Apôtres, nous est représenté par la tradition comme doctrine ai)ost()li(jue (i).

La tradition est antérieure à TÉcriture.

L'h^vanj^ile (jui renferme toute la doctrine de Jésus- Christ était déjà annoncé depuis lon^^temps en Palestine et ailleurs, et déposé, comme s'exprime saint Irénée, dans les cœurs des fidèles, lors(jue les divers l^vangiies furent rédigés. Ceux-ci sont donc extraits tle la parole vivante du Christ, parole entendue par leurs auteurs et annoncée de nouveau ; et cette parole vivante prit par là une forme fixe, pour autant cjue les l^vangiles écrits l'épuisèrent nommément. Mais ce (jui j)rouve {|u'ils n'épuisèrent pas l'I^Ivani^ilc vivant, ce sont les Epitres des Apôtres mêmes, dans lescjuelles nous trouvons bien des choses complétées, déterminées plus précisément, rapportées plus exactement et mieux développées que dans les l'ivancrilcs.

Toutes les parties du Nouveau Testament furent donc, d'après ce que nous avons dit, transmises à ceux qui croyaient déjà, c'est-à-dire, à ceux (jui

ivaient déjà reçu l'esprit du christianisme de la communauté des fidèles, et avec cet esprit la doctrine

lel'lvvangile ; et l'on ne pouvait jamais atteindre à la

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parole écrite, sans avoir connu préalablement le christianisin(r, dans lecjuel cette parole écrite était ainsi admise.

Saint Matthieu n'écrivit point son ICvan^ile pour les juifs de la Palestine, mais pour les chrétiens qui y demeuraient ; saint Luc adressa le sien à Théophile <jui était déjà chrétien ; saint Jean composa le sien non pour les Cérinthiens, mais contre eux (si nous admettons que leur hérésie y ait donné lieu), et il le destinait à ceux qui depuis long^temps avaient déjà entendu, à titre de tradition orale, ce qu'il mit seulement alors par écrit. C'est ainsi que l'Jvvang-ile vivant précédait et accompag^nait toujours l'Mvangile écrit, même après (jue les auteurs de l'Ecriture Sainte n'existèrent plus, et saint Irénée avait raison de dire : « Comment ? Quand même les Apôtres ne nous eussent pas laissé d'écrits, ne devrait-on pas suivre l'ordre de la tradition orale qu'ils ont transmise à ceux à qui ils ont confié le soin des Eglises ? » Et : « Plusieurs races de barbares qui croient en Jésus- Christ, qui portent, sans connaître l'usage du papier ni de l'encre, le salut éternel écrit dans leurs cœurs par le Saint-Esprit, et qui conservent soigneusement l'ancienne tradition, adhèrent à cet Evangile vivant. » Si donc ces peuples reçurent à une date plus tardive les Evangiles écrits, ainsi que les Epitres, etc., ils se trouvaient dans le même cas dans lequel on avait été du temps des Apôtres, c'est-à-dire, qu'eux aussi reçurent seulement à cette date tardive ce qu'ils avaient entendu et retenu depuis longtemps ; et nousmêmes, enfin, nous croyons en Jésus-Christ avant de

l'unité dans L'K(iLISi:

savoir qu'il existe au monde un l'évangile écrit (i).

L'Écriture et la tradition, d'après renseignement des Pérès, forment une indissoluble unité.

L'iù riture vSainte n'était donc pas regardée comme différente de l'iwangile vivant, ou l'I^vangile vivant, l:i tradition orale, comme différents des I^vangiles écrits, comme une source différente de ceux-ci : de part et d'autre, c'étaient la parole et la doctrine du Saint-l'Lsprit, transmises aux fidèles par les Apôtres, et ces deux espèces de la parole divine étaient considérées comme n'en formant (ju'une, comme essentiellement inséparables. Ainsi, lorscjue des hérétiques qui s'étaient écartés de l'Iwangile vivant de l'i^glise, en appelaient à l'I'xriture Sainte, on leur répli(iuait (ju'ils ne pouvaient se référer à ce qu'ils ne comprenaient pas, puiscjue, n'ayant été composée cjue dans le sein de l'I'Lglise et n'étant destinée (ju'à l'I^glise, ri'xriture ne pouvait être comprise que dansl'liglise et ne pouvait être mise en contradiction avecl'Kvangile vivant. Puisqu'ils avaient puisé leurs sentiments non dans l'I^glise, mais dans eux-mêmes, puistju'ils ne pouvaient pas en rapporter l'origine aux Apôtres, on leur disait cpi'ils avaient tort de s'en référer à l'I'xriture Sainte. « S'il est vrai, dit Tertullien, que la vérité se trouve de notre côté, etcjue, par consétjuent, nous vivons selon la règle cjue l'I-lglise a reçue des Apô-

( i ) Einheit, p . 44-46.

^1' n.iiLiuK

très, les Apôtres de Jésus-Christ et Jésus-Christ rie Dieu, il s'ensuit (jue les héréticjues ne peuvent nullement s'(!n rapporter à l'ICcriture Sainte, dont nous démontrons sans écriture qu'elle ne leur apj>artient l)as. Car s'ils sont héréticjues, ils ne peuvent pas être ciirétiens, puiscju'ils n'ont pas reçu de Jésus-Christ ce ({u'ils puisent en eux-mêmes, s'ils adoptent le nom (rhéréti(|ues. S'ils ne sont pas chrétiens, ils n'ont aucun droit d'invocjuer TlCcriture de Jésus-Christ. Nous leur demandons avec raison : Qui êtes-vous ? quand et d'où ètes-vous venus ? Que voulez-vous dans mes possessions, vous qui n'êtes pas des miens ? De quel droit abattez-vous, Marcion, maforèt /(tronquezvous l'Evang-ile ?) De quel droit détournez-vous, Valentin, mes sources? De quelle autorité touchezvous, Apelles, à mes limites ? C'est ma possession. Vous autres, que semez-vous et que paissez-vous ici à votre gré? C'est ma possession ; je possède tout cela de tout temps ; je le possède avant vous ; j'y ai des titres primordiaux bien fondés que je tiens des auteurs eux-mêmes qui possédaient la chose, je suis l'héritierdes Apôtres. Je lepossède comme ils l'ordonnèrent par leurs testaments, comme ils le confièrent, comme ils le ratifièrent par serment. Quant à vous, ils vous ont déshérités à jamais, ils vous ont repoussés comme des étrang"ers, comme des ennemis ! » De cette connexion intime et essentielle qui existe entre l'Ecriture Sainte et l'Evangile vivant non interrompu, on peut conclure que l'Eglise ne rejeta jamais rien de l'Ecriture Sainte, qu'elle ne corrompit jamais le texte, mais qu'elle le respecta toujours avec une

L INI 11-: DANS I. ia.LISli 79

intention pure et sainte, comme l'ornement le plus [)récieuK confié à ses soins et ciu'elle devait transmt!ttre à la postérité intact et sans tache, tel (lu'elle l'avait reçu des mains des Apôtres. C'est cette identité (jui est cause (jue les Pères de ri^i^lise s'en rapportent alternativement à l'I^vani^ile écrit et à la tradition ou Kvanjrilc vivant, comme à une seule et même chose. « On doit éviter leurs doctrines (celles des hérétitiues) et se garder, dit saint Irénée, de se laisser tromper par eux: : on doit au contraire s'en tenir à l'I^i^lise; ou doit ctre nourri dans son sein et dans l' licritiirc Sainte. » Kt dans un autre passag-e il dit : « La vraie foi {^gnosis) est la doctrine apostolitjue, l'ancien état de l'I^glise dans tout l'univers, la propriété du corps de Jésus-Christ selon la succession des évè(iues auxquels les Apôtres transmirent les éj^Hses (}ui se trouvaient dans chacjue endroit, laciuelle a été conservée fidèlement juscju'à nos jours ; la vraie foi, c'est l'usage plénier de l'Mcriture Sainte sans addition et sans retranchement. »

On remarcjue la même chose dans Clément d'Alexandrie, où les mots de « règle de l'I^glise »,de « vérité »,d' « ancienne I^glise »,d'« Ecriture Sainte », de « tradition de l'I^glise », sont regardés comme identicjues ; il dit, par exemple, (jue « le gnostique seul (c'est ainsi (ju'il nomme le chrétien parfait) qui a vieilli dans \ Eeriture Sainte et qui conserve r orthodoxie apostolique et ecclésiastique, vit tout à fait conformément à l'Kvangile ». Origène envisage la chose de la même manière. « Défendre la doctrine de l'I^glise » et la « prédication de l'Kvangile » sont des expressions synonymes chez lui. On

So MOI.IJIJ «

rcm.ir()U(: aussi rr('f jU(!mm(!nt (jue les doctrines des h(r(ii<jues sont si^^nalées tour à tour comme contraires à r « l*'A'an^ile et à la doctrine de l'IC^lise », de inrnic (jii'Ori;:rène re;rarde « la tradition de l'I-^j^lisc » et la « continuation de ri'A'ang^ile » comme identi- (|aes (i).

Rapports entre FÉcriture Sainte et la Tradition.

1" La tradition est l'expression du Saint-J::^sprit animant la communauté des fidèles ; cette expression traverse tous les siècles, vit à chaf|ue moment et en même temps prend un corps.

2" L'J^criture Sainte est l'expression du Saint- Esprit, elle a pris corps, au commencement du christianisme, par le moyen des Apôtres, qui étaient doués d'une grâce particulière. Sous ce rapport, l'Kcriture Sainte est le premier membre de la tradition écrite.

3" L'Ecriture Sainte ayant été puisée dans la tradition vivante, et non celle-ci dans celle-là, on ne peut pas démontrer par l'Ecriture qu'il ne doit rien se trouver dans la tradition qui ne se trouve en même temps dans TEcriture. L'Ecriture Sainte elle-même dit \ç: Q,owx.x2àvç^ {Evangile selon saint Jean, XX, 30, 31. XXI, 24, 25.) On aurait également tort de dire que les Apôtres, en prêchant dans les communautés, n'ont pas donné de vive voix beaucoup plus d'éclaircissements que nous n'en trouvons dans leurs Epîtres.

4*^ Lorsqu'on dit que l'Écriture Sainte suffit seule au chrétien, on est en droit de demander le sens de

(i) Einheit, p. 46-49.

l'initk dans l'église Si

cette assertion. L'ixritiire Suintiî seule, et abstraction faite (le la manière dont nous la saisissons, n'est rien, n'est (ju'une lettre morte ; ce (jui est (jueUiuc chose, c'est seulement le produit cjui résulte de l'application de nos facultés intellectuelles à ri'xriture. Sous ce rapport, on doit aftirmer (lue la tradition, dans la double sig-nitication dont nous avons parlé ci-dessus, et (jui néanmoins est la même dans le fond, est nécessaire. vSi on la rep["arde comme l'I^van^ile vivant, comme l'I^vans^ile annoncé dans l'I^glise, avec tout ce {|ui a ra[)port à sa prédication, ce tjue saint Irénee nomme aussi éducation ecclésiastique, nous comprenons sans elle aussi peu l'I'xriture Sainte cju'elle aurait été, sans elle, donnée aux fidèles; nos facultés intellectuelles doivent donc être pénétrées de l'esprit du christianisme, si, en les applicpiant à l'I^criture, nous voulons obtenir un résultat favorable au christianisme. — Mais si ri^vanfT;-ile vivant et annoncé en tout temps n'avait pas été chaque fois consii^né par écrit ; si de cette manière la tradition n'avait pas immédiatement pris un corps, aucune connaissance historicjue ne serait possible ; nous serions comme dans un rêve perpétuel, sans savoir comment nous sommes venus au monde, sans même savoir ce que nous sommes, ce que nous devons être. Parce que l'I^grlise et ses différents membres ne pourraient pas prouver l'identité de leur foi avec la foi de tous les temps, la notre même nous paraîtrait douteuse ; nous n'aurions aucune certitude cjue ce fut la foi chrétienne ; nous nous trouverions isolés, et notre situation par cela même serait intenable. Pour

MUEHLEK 6

C('tt(! raison nK^mc il n'y aurait pas cl'K|;»'lisc ; car, non moins (juc l'unité même de la vie intérieure, la continuité de la connaissance de cette unité est indispensabit" à l'I^^^^lise dans toutes les variations dcr son existence ; comme personne morale, elle doit prouver cette continuité par sa Jiicnioirc (c'est ainsi, encore, (jne nous pouvons appeler aussi la tradition). Mais comme on peut prouver par la tradition comment l'esprit du christianisme s'est manifesté de tout temps, et (ju'il s'est toujours manifesté de la iiihnc uiafiicrcy on peut aussi savoir positivement quelle est la vérital)le manière de saisir la doctrine chrétienne, celle notamment cjui a toujours existé. Si l'on ne pouvait pas se fier à la tradition, les chrétiens désespéreraient avec raison de jamais apprendre ce c|ue c'est que le christianisme ; ils auraient le droit de douter ciu'il existât un Saint-Esprit remplissant l'Eglise, (ju'il existât en général un esprit chrétien et une connaissance certaine du christianisme. \'oilà l'état où se trouvèrent ceux qui rejetaient la tradition, et il ne pouvait pas être question chez eux d'un christianisme objectif. De même donc que les disciples des Apôtres, par leurs relations immédiates avec ceux-ci, c'est-à-dire, avec toute la communauté des chrétiens, avaient la preuve extérieure de la vérité deleur conception dogmatique, ainsi tous ceux qui les ont suivis l'ont aussi, la doctrine apostolique n'ayant pas changé de caractère pendant tous les siècles qui se sont écoulés depuis le temps des Apôtres. Dans d'autres termes, c'est ce que nous avons déjà dit plusieurs fois, à savoir que tous les

l'uni lE DANS L'iiGLlSl-: ^>v)

chrétiens sans distinction de temps forment //// tout.

5'^ L:i (question de savoir si l:i tradition est coordonnée ou subordonnée à l'I^criture Sainte doit être écartée comme provenant de suppositions erronées. Il y a pas d'antithèse entre elles. A l'origine de cette (juestion, il y a aussi l'idée cjue la tradition et ri'.criture Sainte sont entre elles comme deux li^^nes parallèles. Il n'en est pas ainsi, comme le démontre riiistoirc. I^lles se confondirent ensemble et existèrent l'une dans l'autre. De même cjue dans l'h^p^lise on ne lisait jamais l'Mcriture vSainte sans l'inlluence de l'éducation ecclésiasticjue ; ainsi, pendant le deuxième et le troisième siècle, l'éducation ecclésiasti(|ue, la foi, ne peut pas être supposée sans l'influence de l'hxriture.

6° L'assertion cpi'il faut adopter dans la tradition ce (jui est conforme à l'I'Lcriture mancjue de clarté. Ce que renferme la tradition, telle que nous en avons dcvclo/)f)c la nofioji historiqucincnt, n'est jamais contraire à l'Kcriture Sainte ; et là où l'I-'criture est censée dire (juehiue chose de contraire à la tradition, ce n'est pas elle cjui le dit ; mais on le lui fait dire.

7° Ceux (-lui s'imaginent k\\xç. quelques points sç.\x\ç:ment se prouvent par la tradition et tout le reste par ri'xriture, n'ont pas une idée exacte du sujet. Nous avons et conservons tout par la tradition, de même cpie ceux qui ne l'adoptent pas avaient déjà rejeté tout sans elle dans l'I^glise primitive. L'éducation dans la communauté des fidèles et le Saintl'.sprit (jui nous est donné par son entremise, ne se rapportent-ils donc (ju'à tel ou tel détail ? 11

S4 MOKHLER

n'( .\ist(; p.'is (l(! [);ircill(r st'iiar.'ition ; une telle idée est étnin;^'^(:rc ;\ l'IC^^lisc primitive. Dans les premiers siècles de TJ^j^lise, on nia tout dans l'I'xriture Sainte ; et ri'.^lisc dut défendre le christianisme pas à pas parle moyen de la tradition. La doctrine de Dieu dans toute son extension, celle du VUs de Dieu dans tous les points, celle du Saint-I^^sprit, celle de la liberté et de la grâce, etc., furent, dès le principe du christianisme,rejetées, laHible à lamain (c'est-à-dire en en faisant un mauvais usage), par ceux (}ui se donnaient le nomdechrétiens,et conservées par l'esprit del'iCglise et de sa tradition. Il est assez singulier cju'on neveuille pas en convenir ou qu'on veuille en détourner le sens, d'autant plus que l'histoire le démontre d'une manière si évidente.

8° Sans l'i^^criture Sainte, considérée comme la plus ancienne incarnation de l'Evangile, la doctrine chrétienne n'eût point été maintenue dans sa pureté et dans sa simplicité. Sans l'Ecriture Sainte, le premier membre manquerait dans la série, qui elle-même, sans l'Ecriture Sainte, sans un véritable commencement, serait, pour cette raison, inintelligible, embrouillée et confuse ; mais sans une tradition continue, le sentiment élevé pour l'Ecriture Sainte nous manquerait, parce que, sans membres intermédiaires, nous ne saisirions aucune connexion ; sans l'Ecriture vSainte, nous ne saurions nous former aucune idée exacte de notre Sauveur, parce qu'il nous manquerait une matière positive et que tout deviendraitinfailliblement fabuleux ; sans la tradition continue, l'esprit et l'intérêt nous manqueraient pour

l'unitr dans i/kclise S5

nous en former une semblable itlee ; la matière même nous m intiuerait encore, car, comme nous le verrons bientôt, sans tradition nous n'aurions pas non plus d'ivcriture. Sans ri'xriture, la véritable forme des discours de Jésus-Christ serait dérobée à notre connaissance ; nous ne saurions pas comment s'exprimait rHomme-Dieu, et je pense (jue je ne voudrais plus vivre, si je ne l'entendais plus parler. Mais, sans la tradition, nous ne saurions [)as qui parlait ni ce <///'// annonçait, et nous serions aussi privés de la satisfaction de savoir cotnifioit il parlait ! Bref, le tout tient ensemble, et nous a été donné aussi ])ar la sagesse et la grâce divines pour ne plus être séparé (i ).

Pourquoi Dieu a voulu qu'on ne pût connaître le christianisme que par la parole vivante.

Pourcpioi le christianisme ne fut-il pas originairement propagé par ri^criture Sainte? l^ourquoi Jésus- Christ n'enseigna-t-il pas ses discii)les d'après cette l'xriture ? Pour(juoi prescjue toute la [)ropagation du christianisme reposa-t-elle pendant cjuelques siècles sur la parole vivante ? Ht pourquoi la parole écrite elle-même présente-t-elle autant de sjns différents ? (Je parle, ici, des divergences desenshorsde l'K^liso.)

C'était pour faire prévaloir ce principe fondamental que le disciple devait rester invariablement attache

( I ) Einheit, p. 5 1 - 5 5 .

à son in.ihn! et l'individu ;iu tr>ut. La nécessité fit inst!nsil)lemcnt sentir (jue l'individu n'est ri(!n sans le tout. Avant f|ue, i)ar une propa;^ation ;^énérale delà lettre, le principe égoïste reçut des aliments solides et un certain det^réde perfectionnement, le christianisme s'était déjà développé en une communauté, en un tout tellement compact, cjue la lettre ne put plus désormais triompher de l'esprit, le concept abstrait triompher de la vie, l'intérêt personnel de l'intérêt commun. Puisqu'il en fut ainsi, (jui pourrait ne pas se convaincre (jue cela devait arriver ? L'esprit avait prouvé qu'il pouvait se passer de la lettre, mais que celle-ci ne pouvait nullement se passer de l'esprit ; qu'une fois propag-é,la lettre servirait à le consolider ; et que, par cet org-ane, il deviendrait plus lumineux dans chaque fidèle. Si Jésus-Christ eut écrit un livre, ou que les Apôtres en eussent mis un semblable entre les mains de chacun, on l'aurait lu à l'écart, on s'en serait approprié les idées, et aucune église, aucune vie commune, aucune vie chrétienne en général, n'eut eu lieu, parce que les idées abstraites auraient dû précéder la vie (i).

L'idéalisme antique et le réalisme chrétien.

Le christianisme voulut bâtir sur les fondements d'une vie nouvelle, sainte et par cela même nécessairement commune, un nouveau système d'idées relativement à Dieu, au monde et à l'homme, de même que de la vie des ancêtres païens était résulté

(i) Einheit, p. 55-56.

l'lnite dans l'hglise N;

le système d'idéal de ranti(|uité. Ce plan était tout à fait contraire à toutes les écoles de piiilosophie (jui avaient existé jus(iue-là et dans les(|uell(*s on avait, relativement à ces grands objets de nos méditations, émis différentes opinions et établi différents principes. On avait, par le moyen d'un système d'idées, cherché à a<^ir sur la vie : mais on restait attaché à l'ancienne vie, (luehpie éloigné (ju'on en fut dans ses idées : preuve irternelle (jue de simples idées n'ai^^issent pas d'une manière permanente sur la vie. L'anticjuité ne pouvait pas faire naître une nouvelle vie, parce que, d'un côté, cette pensée lui était encore étrangère (réserve faite pour Socrate, (lui préluda au christianisme) (ju'il fallait commencer par un changement de vie, mais surtout parce (jue, d'autre part, l'antitjuité aurait du produire (lueUjue chose de mieux (ju'elle n'était elle-même. Mais lorscjue le christianisme eut donné à ses adhérents une force créatrice et productive d'une nouvelle vie, lorstju'il eut attiré l'attention de l'homme sur le néant où nous vivons à moins d'être dans une relation vivante et continuelle avec Dieu, lors(ju'il eut appris à l'homme à adopter ses préceptes avec humilité s'il voulait s'instruire, l'exemple des anciennes écoles de philosophie qui tombaient en décadence à mesure (|ue le christianisme devenait plus florissant, avait encore trop de force, pour (^ue celui-ci ne fut pas regardé, aussi, comme un simple système d'idées par des hommes cpii ne connaissaient pas assez à fond l'esprit du christianisme (i).

(I) Einheit, p. 57-58.

SS MOKHLKR

L'hérésie provient d'une conception trop intellectualiste du christianisme, et méconnait la vie du christianisme.

I. 'hérésie est en général l'action de chercher le christianisme par la pensée seule, alxstraction faite de la vie commune et perpétuelle des fidèles et des exigences ciu'implicjue cette vie. l-Ule est donc en opposition avec les fidèles qui composent une unité et (jui, pour ce motif, portent le nom de catholit^ues, dénomination dont se servit déjà un des disciples immédiats des Apôtres, saint Ignace.

Dès lors :

1° On devait établir comme maxime fondamentale Ial7bertcd'invesfigafwJi:\Qmol de ralliement des chefs d'école était qu'il fldlait chercher le christianisme ; ils supposaient donc que lechristianisme s'était perdu ou qu'il pourraitseperdre pour longtemps; ilsavaient donc pour devoir, naturellement, de chercher à le retrouver! Ils étaient, ainsi, en opposition avec l'Église, qui prétend que la vraie doctrine se trouve en elle et qu'elle ne peut jamais périr. Les catholiques demandent : qu'annonce-t-on dans l'Eglise et (ju'y a-t-on toujours annoncé comme doctrine de Jésus- Christ ? Les hérétiques demandent : que peut-on concevoir comme étant le christianisme ? Ils transforment la direction essentiellement historique du catholicisme relativement à la détermination de la doctrine en une direction purement spéculative.

2° On professa en même temps que la voie la plus sûre pour atteindre au christianisme et à Jésus-Christ

l'uniti: dans l'k(Ujse .S^

était de rester indépendant de toute la communauté ecclésiasti(iue ; par consécjuent, de vivre dans une entière séparation et il.iiis un é^oïsme complet. Les hérétitjues devaient considérer la conservation de la doctrine chrétienne comme l'ouvrage de l'homme, par cela même cju'ils se croyaient appelés, eux hommes, à la retrouver d'abord, et tju'ils la regardaient comme n'ayant pas existé avant eux. 11 va sans dire cju'il ne pouvait j)as être cpiestion du wSaint-I^sprit en tant iju'il conserve perpétuellement une J'.^lise cju'il a formée et (ju'il anime lui-même.

3" Les chefs d'écoles hérétitiues considèrent donc la foi et l'amour (jui produit la communauté des fidèles comme deux choses absolument différentes et pensent ([u'on peutavoircetter<'>'//////////^7///d'sans la mcntcïoi. Le Saint- I^sprit (jui produit en nous l'amour est par conséquent regardé comme un esprit différent de l'I^sprit de vérité. C'est sur cette séparation de la foi chrétienne d'avec l'amour (jui produit l'I'.glise que repose la possibilité de l'hérésie, comme, inversement, ri\<^lise catholi(iue repose sur l'unité de la foi et de l'amour. L'héréti(jue doit donc regarder l'amour ou la vérité comme le simple produit de l'homme, parce (ju'il les sépare; mais comme les deux n'en font cju'un, ainsi ils seraienttousdeuxleproduit deTliomme, c'està-dire, (jue chacjue héréticjue, consé(|uent avec luimême, est nécessairement pêlagien . L'hérésie peut, pour cette raison, être appelée un pélagianisme théori(|ue, comme le pélagianisme proprement dit peut prendre l'êpithète de praticpie. Le pélagien déclare ijue la disposition naturelle cpie Dieu a inspirée à

')'> mokhlf:r

riioiiiinc pour le bien est suffisante en elle-même i)our j).it venir ;i la sainteté ; il ne reconnaît pas la nécessité pure et simple d'une relation perpétuelle et efficace avec Dieu, la ;rràce, i)our y atteindre : de même rhéréti(iue prétend, par l(t moyen d'un livre, mettre le chrétien à même de parvenir à la vérité et d'y persévérer ; Dieu abandonne l'homme après lui avoir donné ce livre, et l'on peut rejeter dès lors comme inutile son activité continuellement influente. Mais comme, d'après la notion catholicjue, la vérité et l'amour saint sont identiques et que l'un et l'autre tirent leur orig^ine du Saint-l^sprit, chaque hérésie, pour être conséquente avec elle-même, doit admettre qu'ils sont donnés l'un et l'autre à l'homme par l'homme, c'est-à-dire, que le pélag-ianisme théorifjue et le pélagianisme pratique se rapprochent dans l'hérésie.

4"^ Les hérétiques s'en rapportent exclusivement à l'Ecriture Sainte, et sa lettre est considérée comme la base de l'hérésie : l'Écriture Sainte est séparée de l'Eg-lise, à laquelle elle a été donnée, et elle est expliquée dans un sens qui lui est étranger ; car sans cela les chefs d'écoles n'eussent pas ouvert leurs écoles et ne se fussent pas séparés de la communauté desfidèles.

5° Enfin, l'Eglise primitive fut désignée par la plupart des hérétiques, déjà par Marcion, du vivant duquel il existait encore des disciples immédiats des Apôtres, comme le point vers lequel on devait retourner. Cela résulte, déjà, de la supposition que le christianisme peut se perdre, et de la manière dont on

L UNITK DANS L IvGLISE «)l

s'en rapportait à l'ICcriturc Sainte; ensuite aussi de ce (jue, d'après \^i f)n')icif)c de l'hérésie, on concevait le christianisme non comme une chose pleine de vie, mais comme une idée morte (jui, n'étant susceptible et n'ayant besoin d'aucun développement, pouvait être ramenée mécani(iucment vers son origine. L'hérétique considère le christianisme comme ayant déjà été, à cette épocjue de débuts, une chose complètement achevée ; mais il se fait illusion en s'ima^^^inant connaître encore le christianisme conformément à l'b^criture Sainte, lorscjue la foi peut avoir éprouvé une interruption d'une centaine ou d'un millier d'années. Comme si (luehju'un (|ui, pendant le cours de sa vie, est sujet à une aliénation mentale (jui dure souvent des années entières, mais cpii, de temps en temps, entrevoit son état antérieur, voulait accuser les autres d'être dégénérés et prétendre (ju'ils deviennent enfants... comme lui ! Ceux (|ui ont conservé l'esprit, pourraient bien l'orienter, mais il lui serait impossible de les orienter. lù s'il arrivait (juil se plaignît de (lueKjue violation arbitraire et injuste delà propriété, il se tromperait toujours, s'il ne consultait le cadastre de sa commune et (ju'il n'y puisât les renseignements nécessaires. vS'il s'avisait de faire un nouveau cadastre ou de chanq^er celui (^ui existe, ou bien de se donner à lui-même les renseignements nécessaires, il serait sans doute lui-même injuste et arbitraire en voulant remettre tout (à sa guise) dans l'ancien état (i).

(i) Einheit, p. S 9-6 3.

f)2 MOKHLKR

L'hérésie, TÉglise et le principe de la liberté d'investigation.

]>'héréti(iue, s'il veut être conséquent, ne peut pas regarder le christianisme comme un objet existant etz//z/^/// en lui, mais seulement comme une simple pensée, comme une idée morte, avec la(|uelle il commence ensuite toutes les opérations que l'entendement est habitué à faire à l'égard d'un objet cjuelconque. Il s'imaginait qu'on pouvait faire des recherches très impartialement, si l'on était étranger au sujet. Les Pères de l'J^glise observent avec beaucoup de perspicacité que ce principe considère le chrétien comme n'étant pas chrétien. Car si l'hérétique était chrétien, comment pouvait-il vouloir rechercher seulement alorsce que c'est que le christianisme ? 11 confondait donc l'état des choses avant le christianisme avec l'état des choses dans le christianisme. L'hérétique se figure ainsi le chrétien dépourvu de christianisme, et lorsqu'il suppose que l'Eglise admet le principe d'investigation, il désire qu'elle considère aussi le christianisme comme si elle ne le connaissait pas encore, c'est-à-dire, qu'elle se regarde elle-même comme n'existant pas, ou qu'elle se contredise elle-même. L'Eglise pourrait-elle agir comme si elle ne savait pas ce qu'elle savait ? L'Eglise se connaît elle-même comme une puissance immédiate et divine ; comme telle, elle ne peut que poser des vérités ou plutôt être posée elle-même comme vérité ; elle est entièrement positive, et nullement une

L UNITK DANS L liGLISK <)-'»

organisation de cloute. F.e catholiiiue se livra donc à la recherche avec toute sa foi chrétienne, parce <ju'en recherchant il ne voulait ni nr. pouvait cesser d'être chrétien, puis(iue sa foi est tellement liée à son être cpi'il cesserait d'être ce (piil est et ce (ju'il est présumé d'être ; nous présumons toutefois (|u'il est chrétien. Pendant (jue rhéréti(|ue considérait ainsi le christianisme comme une puissance inconnue et (ju'il voulait néanmoins porterie nom de chrétien, le catholicpie partait d'un j^rincipe sur (ju'il avait reçu de son lOi^lise. Le point de départ de l'héréticjue était relui où l'on se trouvait avant d'être chrétien.

Le catholiijue était donc convaincu d'être vraiment libre dans ses recherches, c'est-à-dire, ([u'il n'avait plus besoin de choisir entre la vérité et l'erreur (cette forme inférieure de la liberté d'investigation est une étape cju'il a heureusement franchie) ; comme chrétien, il ne lui a[)partient ([ue de porter son jugement surl'erreur et de la condamner. L'héréticiue, avec l'idée (ju'il s'était formée de la liberté d'investigation, devait se dire ([u'il n'était point libre, mais qu'il était sur le point de l'être, et qu'il restait toujours sur le point d'être libre, parce cju'il ne fait (jue chercher le christianisme, la vérité, et cjue ce n'est (jue la vérité cpii donne la liberté, c'est-à-dire, la possession de la vérité, et non sa recherche. C'est comme si l'on disait qu'il est sur le point de devenir « non libre » : il pourrait tout aussi bien être induit en erreur, et dans ce cas il n'est certainement pas libre : il ne dépasse donc jamais la liberté d'indifférence. Mais

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s'il se regarde comme ne cherchant plus, mais comme .ly.mt trouvé, comme les héréti(jues faisaient en effet dans IcHir do^inatitiue, alors il doit, du pointdevueoù ils'est j)lacé, nous accordercju'il n'a plusla libertéd'investi^ation ; (juc, parconsécjuent, il est devenu nonlibre par sa liberté, que la liberté finit toujours par la servitude, par cela même <\uc le but des recherches est de trouver. S'il pense qu'il lui est libre de rejeter derechef ce (|u'il a trouvé, il est évident cju'il n'est encore que sur le point de se rendre libre, cjue consécjuemment, il veut seulement le devenir, et qu'en voulant toujours seulement le devenir, il ne le sera par cela même jamais. Supposons maintenant une réunion ecclésiastique de plusieurs personnes, une école enfin, qui regarde cette liberté d'investigation comme le principe fondamental de sa doctrine ; nous pouvonsla considérerelle-mèmesouscetteforme comme 1' « antitype » de l'individu, non comme une communauté devenue déjà chrétienne, mais comme une communauté qui est sur le point de le devenir. Croire qu'une telle réunion est chrétienne, parce qu'elle s'en rapporte, en général, à la Bible, c'est attacher beaucoup d'importance aux choses extérieures ; et prétendre prouver quelque chose lorsque l'on avance que cette réunion est basée sur l'Ecriture Sainte, c'est comme si quelqu'un, interrogé sur le caractère d'un État, donnait pour réponse que le fondement de cet Etat est le droit naturel. — La base fondamentale del'EgliseestleChristzvz'^;//, l'Homme- Dieu, non l'investigation de la nature du Christ. Et la liberté du chrétien est la foi vivante en Jésus-Christ,

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