LB GRILLON CHAMPÊTRE IO
monotone, dépourvu d'art, mais combien conforme, par sa naïveté, à ia rustique allégresse des choses renouvelées ! C'est l'hosanna de l'éveil, le saint alléluia compris du grain qui germe et de l'herbe qui pousse. En ce duo, à qui ia palme? Je la donnerais au Grillon. Il domine par son nombre et sa note continue. L'Alouette se tairait, que les champs glauques des lavandes, balançant au soleil leurs encensoirs camphrés, recevraient de lui seul, le modeste, solennelle célébration.
Voici que l'anatomie intervient et dit brutalement au Grillon : (( Montre-nous ton engin à musique. » — Il est très simple, comme toute chose de réelle valeur; il est basé sur les mêmes principes que celui des locustiens : archet à crémaillère et pellicule vibrante.
L'élytrc droite chevauche sur l'élytre gauche et la recouvre presque en entier, moins le brusque repli qui emboîte le flanc. C'est l'inverse de ce que nous montrent la Sauterelle verte, le Dectique, l'Ephippigère et leurs apparentés. L« Grillon est droitier, les autres sont gauchers.
Les deux élytres ont également môme structure. Connaître l'une, c'est connaître l'autre. Décrivons celle de droite. — Elle est presque plane sur le dos et brusquement déclive sur le côté par un pli à angle droit, qui cerne l'abdomen d'un aileron à fines nervures obliques et parallèles. Sa lame dorsale a des nervures robustes, d'un noir profond dont l'ensemble forme un dessin compliqué, bizarre, ayant quelque ressemblance avec un grimoire de calligraphie arabe.
Vue par transparence, elle est d'un roux très pâle, sauf deux grands espaces contigas, l'un plus grand, antérieur et triangulaire, l'autre moindre, postérieur et ovale. Chacun est encadré d'une forte nervure et gaufré de légères rides. Le premier porte en outre quatre ou cinq chevrons de consolidation; le second, un seul courbé en arc. Ces deux espaces représentent le miroir de:» iucubiic.-^i ^^s constituent l'étendue sonore. Leur
membrane est, en effet, plus fine qu'ailleurs et hyaline, quoique un peu enfumée.
Bel instrument en vérité, bien supérieur à celui du Dectique. Les cent cinquante prismes de l'archet mordant sur les échelons de l'élytre opposée ébranlent à la fois les quatre tympanons, ceux d'en bas par la friction directe, ceux d'en haut par la trépidation de l'outil frictionneur. Aussi quelle puissance de son ! Le Dectique, doué d'un seul et mesquin miroir, s'entend tout juste à quelques pas; le Grillon, possesseur de quatre aires vibrantes, lance à des cent mètres son couplet.
Il rivalise d'éclat avec la Cigale, sans en avoir la déplaisante raucité. Mieux encore : le privilégié connaît la sourdine d'expression. Les élytres, disons-nous, se prolongent chacune sur le flanc en un large rebord. Voilà les étouffoirs qui, plus ou moins rabattus, modifient l'intensité sonore et permettent, suivant l'étendue de leur contact avec les mollesses du ventre, tantôt chant à mivoix et tantôt chant dans sa plénitude.
La paix règne dans la chambrée tant que n'éclate pas l'instinct batailleur de la pariade. Alors, entre prétendants, les rixes sont fréquentes, vives, mais sans gravité. Les deux rivaux se dressent l'un contre l'autre, se mordent au crâne, solide casque à l'épreuve des tenailles, se roulent, se relèvent, se quittent. Le vaincu détale au plus ;vite," le vainqueur Tinsulte d'un couplet de bravoure; ' puis, modérant le ton, il vire, revire autour de la coa- ) voitée.
Il fait le beau, le soumis. D'un coup de doigt, il ramène une antenne sous les mandibules, pour la friser, l'enduire de cosmétique salivaire. De ses longues pattes d'arrière, éperonnées et galonnées de rouge, il trépigne d'impatience, il lance des ruades dans le vide. L'émotion le rend muet. Ses élytres, en rapide trépidation néanmoins, ne sonnent plus ou ne rendent qu'un bruit de frôlement désordonné.
Vaine déclaration. La Grillon ne court se cacher dans
LB GRILLON CHAMPÊTRE lOS
UQ repli de salade. Elle écarte un peu le rideau cependant, et regarde, et désire être vue.
Etfugit ad salices, et se cupit ante videri.
Elle s'enfuit vers les saules, mais désire auparavant être aperçue, disait délicieusement l'églogue, il y a deux mille ans. Saintes agaceries des amours, comme vous êtes partout les mêmes!
LE GRILLON D ITALiB
Ici me manque le Grillon domestique, hôte des boulangeries et des foyers ruraux. Mais si, dans mon viiiage, les crevasses sous la plaque des cheminées sont muettes, en compensation les nuits estivales emplissent la campagne d'une charmante mélopée peu connue dans le Nord. Le printemps, aux heures du plein soleil, a pour symphoniste le Grillon champêtre; i été, dans le calme des nuits, a l'OEcanthe peliucide ou Grillon d'Italie {Œcanthus pelliicens, Scop). L'un diurne et l'autre nocturne, ils se partagent la belle saison. A l'époque où cesse le chant du premier, ne tarde pas à commencer la sérénade de l'autre.
Le Grillon d'Italie n'a pas le costume noir et les formes lourdes caractéristiques de la série. C'est, au contraire, un insecte fluet, débile, tout pâle, presque blanc, comme il convient à des habitudes nocturnes. On craint de l'écraser rien qu'en le prenant entre les doigts. Sur les Arbustes de toute nature, sur les hautes herbes, il mène vie aérienne, et rarement descend à terre. Son chant, gracieux concert des soirées calmes et chaudes, de juillet jusqu'en octobre, commence au coucher du soleil et se continue la majeure partie de la nuit.
Ce chant est ici connu de tous, car le moindre fourré de broussailles a son groupe de symphonistes. Il résonne même dans les greniers où parfois l'insecte s'égare, amené par les fourrages Mais personne, tant les mœurs du pâle Grillon sont mystérieuses, ne sait exactement la