LA BRUCHE DU POU
Mais, une fois éclos, le ver est-il capable de jeûner longtemps? C'est douteux. Le peu que j'ai vu m'atiirme que le nouveau-né s'attable au plus vite, et périt s'il ne le peut. Je considère donc comme perdues les pontes faites sur des cosses à développement peu avancé. L? prospérité de la race n'en souffrira guère, tant la Bruche est féconde. Nous allons voir, d'ailleurs, tout à l'heure, avec quelle insoucieuse prodigalité elle sème ses germes, dont la plupart sont destinés à périr.
Le gros de l'œuvre maternelle s'accomplit en fin mai, lorsque les cosses se font noueuses sous la poussée des grains, parvenus alors, ou de peu s'en faut, à leur volume final. J'étais désireux de voir travailler la Bruche en sa qualité de Curculionidcque lui donnent nos classifications. Les autrcsCharançons sont des rbyncophorcs, des porte-becs, armés d'un pal avec lequel se prépare îa niche où Uoeuf icra déposé. Celui ci ne possède qu'r. a bref museau, excellent pour cueillir quelques gorgées sucrées, mais de valeur nulle comme outil de forage.
Aussi, pour l'installation delà famille, la méthode est elle toute différente. Ici plus d'industrieux préparatifs, comme nous en ont montré les Balanins, les Larins, le? Khynchites. Non outilléedesonde, la mère sème ses œu^i à découvert, sans protection contre les morsures ôi soleil et les intempéries de l'atmosphère. Rien de plui simple; rien aussi de plus périlleux pour les germes, à moins d'un tempérament spécial fait pour résister aux épreuves alternées du chaud et du froid, du sec et de i humide.
Au soleil caressant de dix heures du matin, d'un pas saccadé, capricieux, sans méthode, la mère parcourt de haut en bas, de bas en haut, sur une face et puis sur l'autre, le légume choisi. Elle exhibe à tout instant un médiocre oviducte, qui oscille de droite et de gauche comme pour éraller l'épidermc Suit un œuf, aussitôt abandonné que mis en place.
Un coup d'oviducie, à ia hâte, en ce point, puis en cet
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autre sur la peau verte du légume, et voilà tout. Le germe est laissé là, sans protection, en plein soleil. Pour venir en aide au futur vermisseau. lui abréger les recherches quand il lui faudra pénétrer de lui-même dans le gardemanger, nul choix non plus en ce qui concerne l'emplacement. Il y a des œufsétablis sur les gibbosités que gonflent les semences; il y en a tout autant dans les stériles vallons de séparation. Les premiers touchent presque aux vivres, les seconds en sont distants. C'est au ver de s'orienter en conséquence. Bref, faite en désordre, la ponte de la Bruche rappelle un semis fait à la volée.
Vice plus grave : le nombre des œufs confiés àla même cosse est hors de proportion avec celui des semences incluses. Sachons d'abord qu'il faut à chaque ver la ration d'un pois, ration obligatoire, largement suffisante au bien-être d'un seul, mais non assez copieuse pour plusieurs consommateurs, ne seraient-ils que deux. A chaque ver son pois, ni plus ni moins; c'est l'immuable règle.
L'économie procréatrice exigerait alors que la pondeuse, renseignée sur la gousse qu'elle vient d'explorer, mît à peu prés, dans l'émission de ses germes, une limite numérique conforme à celle des semences contenues. Or, de limite il n'y en a pas. A l'unité de la ration la fougue ovarienne oppose toujours la multiplicité des consommateurs.
Mes relevés sont unanimes sur ce point. Le nombre des œufs déposés sur une cosse dépasse toujours, et souvent d'une façon scandaleuse, le nombre des grains disponibles. Si maigre que soit la besace aux vivres, les conviés surabondent. En divisant la somme des œufs reconnus sur telle et telle cosse par le nombre des pois contenus, je trouve de cinq à huit prétendants pour une seule graine; j'en trouve jusqu'à dix, et rien ne dit que la prodigaliténe s'élève plus haut encore. Que d'appelés, Cl combien peu d'élus ! Que viennent faire ici tous ces surnuméraires, forcément exclus du banquet faute de placée
LA BROCHB DU POIS IXÇ
Les œufs sont d'un jaune ambré assez vif, cylindriques, lisses, arrondis aux deux bouts. Comme longueur, ils atteignent tout au plus un millimètre. Chacun est fixé sur la cosse par un maigre réseau de filaments eu glaire coagulée. Ni la pluieni le vent n'ont prise sur l'adhésion.
Fréquemment la pondeuse les émet deux par deux, l'un au-dessus de l'autre; fréquemment aussi, le supérieur du couple arrive à l'éclosion tandis que l'inférieur se fane el périt. Pour donner un vermisseau, qu'a-t-il manqué à ce dernier? Peut-être un bain de soleil, douce incubation que lui dérobe le couvert de son associé. Soit par l'effet de l'écran intempestif qui l'obombre, soit autrement, l'aîné des œufs dans les groupes binaires rarement suit le cours normal. Il se flétrit sur la cosse, mort sans avoir vécu.
Il y a des exceptions à cette fin prématurée ; parfois les deux conjoints se développent aussi bien l'un que l'autre ; mais ce sont là des raretés, si bien que la famille de la Bruche serait réduiteà peu près de moitié si le système binaire persistait immuable. Au détriment de nos pois età l'avantage du Curculionide, un palliatif tempère cette cause de ruine : les œufs sont, en majorité, pondus un par un et isolés.
Larécenteéclosiona pourindiceunpetit ruban sinueux, pâle et blanchâtre, qui soulève et mortifie l'épiderme de la cosse à proximité de la dépouille de l'œuf. C'est là travail du nouveau-né, galerie sous-épidermique où l'animalcule s'achemine, en recherche d'un point de pénétration. Ce point trouvé, le vermisseau, mesurant à peine un millimètre, tout pâle avec casque noir, perfore l'enveloppe el plonge dans le spacieux étui du légume.
Il atteint les pois, se campe sur le plus rapproché. Je l'observe de la loupe, explorant son globe, son monde. Il creuse un puits perpendiculairement à la sphère. J'en vois qui, à demi descendus, agitent l'arrière au dehors pour se donner élan. En une brève séance, le mineur disparait, il est chez lui.
L'ouverture d'entrée, subtile, mais à toute époque aisément reconnaissable par sa coloration brune sur le fond vert pâle ou blond du pois, n'a pas d'emplacement fixe; on la voit un peu de partout à la surface de la graine, exception faite en général de la moitié inférieure, c'est-à-dire de l'hémisphère ayant pour pôle rernpâtemcnt du cordon suspenseur.
En cette partie se trouve précisément le germe, qui sera respecté lors de la consommation et restera capable de se développer en plantule, malgré le large trou dont la semence est forée par l'insecte adulte sortant. Pourquoi cette région est-elle indemne î> quels motifs sauvegardent le germe de la graine exploitée >
La Bruche, cela va de soi, n'a pas souci du jardinier. Le pois est pour elle, rien que pour elle. En se refusant quelques bouchées qui entraîneraient la mort de la semence, elle n'a pas pour but l'atténuation du dégât. Elle s'abstient pour d'autres motifs.
Remarquons que latéralement les pois se touchent, serrés f'un contre l'autre; le ver en recherche du point d'attaque ne peut y circuler à son aise. Remarquons aussi que le pôle inférieur s'empâte de l'excroissance ombilicale, présentant au forage des difficultés inconnues dans les parties que protège le seul épiderme. Peut être même en cet ombilic, d'organisation à part, se trouve-t-il des sucs spéciaux, déplaisants à la petite larve.
A n'en pas douter, voilà tout le secret des pois exploités par la Bruche, et se conservant tout de môme aptes à germer. Ils sont délabrés, mais non morts, parce que l'invasion se fait sur l'hémisphère libre, région à la fois d'accès plus aisé et de vulnérabilité moindre. Comme d'ailleurs la pièce, en son entier, est trop copieuse pour un seul, la perte de substance se réduit au morceau préféré du consommateur, et ce morceau o'est pas l'essentiel de la graine.
Avec des conditioas autres, avec des semences de