‹ Moeurs des insectesChapitre 55 sur 64 · LA BRUCHI DU POIS · texte numérisé non relu

LA BRUCHI DU POIS

volume Irds réduit ou bien exagéré, nous verrions les résultats changer du tout au tout. Dans le premier cas, sous la dent du ver trop chichement servi, le germe périrait, rongé comme le reste : dans le second cas, l'abondante victuaille permettrait plusieurs convives. Exploitées à défaut du pois, légume de prédilection, Ja vesce cultivée et la grosse fève nous renseignent à cet égard; la mesquine semence, épuisée jusqu'à la peau, est une ruine dont on attendrait vainement la germination; la graine volumineuse, au contraire, malgié les loges multiples du Charançon, conserve l'aptitude à lever.

Etant reconnu que sur la cosse se trouve toujours un nombre d'œufs bien supérieur à celui des pois inclus, et que d'autre part chaque pois occupé est la propriété exclusive d'une seule larve, on se demande ce que deviennent les surnuméraires. Périssent-ils au dehors lorsque les plus précoces ont pris place un à un dans le garde-manger légumineux? succombent-ils sous la dent intolérante des premiers occupants? Ni l'un ni l'autre. Racontons les faits.

Sur tout vieux pois, à cette heure sec, d'où la Bruche adulte est sortie en laissant large ouverture ronde, la loupe reconnaît, en nombre variable, de fines ponctuations rousses, perforées au centre. Que sont ces taches, dont je compte cinq, six et même davantage sur une seule grainer La méprise n'est pas possible : ce sont les points d'entrée d'autant de vermisseaux. Plusieurs exploitants ont donc pénétré dans la semence, et de toute l'équipe un seul a survécu, s'est fait gros et gras, est parvenu à 1 âge adulte. Et les autres? Nous allons voir.

En fin mai et juin, période des pontes, inspectons les pois encore verts et tendres. La presque totalité des graines envahies nous montre les ponctuations multiples observées déjà sur les pois secs abandonnés des Charançons. Est-ce bien le signe d'une réunion de com-

mensaux? Oui. Décortiquons, en effet, lesdites graines, séparons les cotylédons, que nous subdivisons au besoin. Nous mettons à découvert plusieurs larves, très jeunes, courbées en arc, grassouillettes et se trémoussant, chacune dans une petite niche ronde au sein des vivres.

La paix et le bien-être semblent régner dans la communauté. Pas de querelle, pas de jalouse concurrence entre voisines. La consommation débute, les victuailles abondent, et les attablées sont séparées l'une de l'autre par les cloisons que forment les parties encore intactes du gâteau cotylédonaire. Avec pareil isolement en cellule, nulle rixe à craindre ; entre convives, nul coup de mandibules donné par mégarde ou par intention. Pour tous les occupants, mômes droits de propriété, même appétit et mêmes forces. Comment se terminera l'exploitation en commun?

Je mets en tube de verre, après les avoir fendus, des pois reconnus bien peuplés. Journellement, j'en ouvre d'autres. Ces moyens me renseignent sur les progrés des commensaux. D'abord rien de particulier. Isolé dans son étroite niche, chaque vermisseau ronge autour de lui. Il consomme, parcimonieux et paisible. Il est encore bien petit, un atome le rassasie. Cependant le gâteau d'un pois ne peut suffire à si grand nombre, jusqu'à la fin. La famine menace ; tous doivent périr moins un.

Voici qu'effectivement les choses changent bientôt d'aspect. L'un des vers, celui qui dans la graine occupe position centrale, grossit plus vite que les autres. A peine a-t-il acquis volume supérieur à celui des concurrents, que ces derniers cessent de manger, s'abstiennent de fouiller plus avant. Ils s'immobilisent, se résignent; ils trépassent de cette douce mort qui moissonne les vies non conscientes. Ils disparaissent, fondus, anéantis. Ils étaient si petits, les pauvres sacrifiés! A 1 unique survivant désormais le pois appartient en

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entier. Que s'est-il donc passé, faisant la dépopulation autour du privilégié > Faute de réponse topique, je proposerai un soupçon.

Au centre du pois, plus doucement mijoté que le reste par la chimie solaire, n'y aurait-il pas une pâtée inlantile, une pulpe de qualité mieux appropriée aux délicatesses du vermisseau? Là peut-être, excité par un aliment tendre, de haut goût et plus sucré, l'estomac prend vigueur et devient apte à nourriture de digestion moins facile. Avant l'écuelle de bouillie, avant le pain des forts, le nourrisson a le laitage. La partie centrale du pois ne serait-elle pas la mamelle delà Bruche P

D'une égale ambition, avec des droits pareils, tous les occupants de la semence s'acheminent vers le délicieux morceau. Le trajet est laborieux, et les stations se répètent en des niches provisoires. On se repose; en attendant mieux, on gruge sobrement autour de soi la substance mûrie; on travaille de la dent encore plus pour s'ouvrir un passage que pour se restaurer.

Enfin l'un des excavateurs, favorisé par la direction suivie, atteint la laiterie centrale. Il s'y établit, et c'est fini : les autres n'ont qu'à périr. Comment sont-ils avertis que la place est prise? Entendent-ils le confrère cognant de la mandibule la paroi de sa loge? perçoiventils à distance la commotion du grignotement? Quelque chose d'analogue doit se passer, car dès lors cessent les tentatives de pousser plus avant les sondages. Sans lutter contre l'heureux parvenu, sans essayer de le déloger, les retardataires se laissent mourir. J'aime cette candide résignation des arrivés trop tard.

Une autre condition, celle de l'espace, est en jeu dans l'affaire. De nos Bruches, celle du pois est la plus grosse. Il lui faut, quand vient l'âge adulte, une certaine ampleur de logis que n'exigent pas, au même degré, les autres exploiteurs de semences. Un pois lui fournit très suffisante cellule; néanmoins la cohabitation à deux y serait impossible : le large manquerait,

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même en se gênant bien. Ainsi revient la nécessité d'un mexorable emondage qui, dans la graine envahie, supprime tous les concurrents moins un.

Dans sa masse spacieuse, la fève, chérie de la Bruche presque à l'égal du pois, peut loger au contraire une communauté. Le solitaire de tantôt s'y fait cénobite. Sans empiéter sur le domaine des voisins, il y a place pour cinq, six et davantage.

En outre, chaque larve trouve à sa portée la galette des premiers jours, c'est-à-dire cette couche qui, loin de la surface, s'affermit avec lenteur et conserve mieux ses friandes sapidités. Cette couche interne représente la mie d'un pain dont le reste serait la croûte.

Dans le pois, médiocre globule, elle occupe la partie centrale, point restreint où doit parvenir le vermisseau, faute de quoi il périt; dans la fève, ample tourte, elle tapisse le vaste joint des deux cotylédons aplatis. Que l'attaque se fasse d'ici ou de là sur la grosse semence, chaque larve n'a qu'à forer droit devant clic pour rencontrer bientôt l'aliment convoité.

Aussi qu'arrive-t-il> Je dénombre les œufs fixés sur une cosse de fève, je fais le relevé des graines incluses, et, comparant les deux données, je reconnais qu'à raison de cinq ou six commensaux, il y a largement place pour la totalité de la famille. Ici plus de surnuméraires périssant affamés presque au sortir de l'œuf; tous ont leur part du somptueux morceau, tous prospèrent. L'abondance des vivres balance les prodigalités de la pondeuse.

Si la Bruche adoptait toujours la fève comme établissement de sa famille, je m'expliquerais très bien son exubérant semis de germes sur la même gousse : riche victuaille, d'acquisition facile, appelle nittée populeuse. Le pois, de son côté, me rend perplexe. Par quelle aberration la mère livre-telle ses fils à la famine sur l'insufiisant légume > Pourquoi tant de conviés autour d'une graine, ration d'un seul?

Ce n'est pas ainsi que les choses se passent dans le

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