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bilan général de la vie. Certaine prévoyance régit les ovaires et leur fait proportionner le nombre des consommateurs au degré d'abondance ou de rareté de la chose consommable. Le Scarabée, le Sphex, le Nécrophore et les autres préparateurs de conserves alimentaires familiales, imposent à leur fécondité d'étroites limites, parce que les pains mollets de leur boulangerie, les bourriches de leur venaison, les pièces deleurpourrissoir sépultural sont d'acquisition laborieuse et peu productive.
La Mouche bleue de la viande entasse, au contraire, ses germes par paquets. Confiante dans l'inépuisable richesse d'un cadavre elle y prodigue ses asticots, sans tenir compte du nombre. D'autres fois, la provende s'acquiert par astucieux brigandage, qui expose les nouveau-nés à mille accidents mortels. Alors la mère fait équilibre aux chances de destruction par un flux exagéré de germes. Tel est le cas des Méloîdes, qui, larrons du bien d'autrui dans des conditions très périlleuses, sont doués en conséquence d'une prodigieuse fécondité.
La Bruche ne connaît ni les fatigues du laborieux, obligé de restreindre sa famille, ni les misères du parasite, obligé de l'exagérer. A son aise, sans recherches coûteuses, rien qu'enscpromenant au soleil sur la plante aimée, elle peut laisser suffisant avoir à chacundes siens; elle le peut, et la folle s'avise de peupler à outrance la gousse du pois, mesquine nourricerie où la grande majorité périra de famine. Cette ineptie, je ne la comprends pas : elle jure trop avec l'habituelle clairvoyance de l'instinct maternel.
J'incline alors à croire que le pois n'est pas le lot originel de la Bruche dans le partage des biens de la terre. Ce serait plutôt la fève, capable d'héberger par graine la demi-douzaine de convives et plus. Avec la volumineuse semence, plus de disproportion criante entre la ponte de l'insecte et les vivres disponibles.
D'ailleurs, à n'en pas douter, de nos diverses acquiiitions potagères, la fève est la première en date. Sa gros-
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8cur exceptionnelle et son agréable saveur ont certainement attiré l'attention de l'homme dès les temps les plus reculés. C'était une bouchée toute faite et de haute valeur pour la tribu famélique. On s'empressa donc de la multiplier dans le Jardinet, à côté de la demeure, hutte de branchages mastiqués de boue Ce fut le commencement de l'agriculture.
Venus par longues étapes, avec leurs chariots attelés de bœufs barbus et roulant sur des rondelles en troncs d'arbres, les émigrants de l'Asie centrale apportèrent dans nos sauvages contrées d'abord la fève, ensuite le pois, et finalement la céréale, réserve par excellence contre la faim. Ils nous amenèrent le troupeau, ils nous firent connaître le bronze, le premier métal de l'outillage. Ainsi parut chez nous l'aube de la civilisation.
Avec la fève, ces antiques initiateurs nous apportaientils involontairement l'insecte qui nous la dispute aujourd'hui } Le doute est permis ; la Bruche semble indigène. Je la trouve, du moins, prélevant tribut sur diverses légumineuses du pays, végétaux spontanés, n'ayant jamais tenté les convoitises de l'homme. Elle abonde en particulier sur la grande gesse des bois [Lathyrus latifolius), à magnifiques grappes de fleurs et beaux légumes allongés. Les semences en sont de médiocre grosseur, bien inférieures à celle de nos pois; mais, grugée jusqu'à la peau, ce que l'habitant ne manquepas de faire, chacune suffit à la prospérité de son ver.
Remarquons aussi leur nombre considérable; j'en compte au delà d'une vingtaine par gousse, richesse inconnue du pois, même en son état le plus prolifique. Aussi, sans trop de déchet, la superbe gesse peut-elle en général nourrir la famille confiée à sa gousse.
Si la gesse des bois vient à manquer, la Bruche n'en continue pas moins son flux habituel de germes sur un autre légume de saveur analogue, mais incapable de nourrir tous les vers, par exemple sur la vesce voyageuse (Vicia pet ei^rina), sur la vesce cultivée [Vicia sativa) . La
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ponte reste nombreuse même sur les gousses insuffisantes, parce que la plante du ddbut offrait copieuse provende, soit par la multiplicité, soit par la grosseur des grames. Comme exploitation initiale, admettons la fève, si réellement la Bruche est une étrangère; admettons la grande gesse si l'insecte est indigène.
Un jour, dans le recul des âges, le pois nous est venu, récolté d'abord en ce même jardinet d'avant l'histoire où la fève l'avait précédé. L'homme le trouva meilleur que la gourgane, aujourd'hui bien délaissée après tant de services rendus. Ce tut aussi l'avis du Charançon, qui, sans oublier tout à fait sa fève et sa gesse, établit son campement général sur le pois, de siècle en siècle objet d'une culture plus étendue- Aujourd'hui nous devons faire part à deux; la Bruche prélève à sa convenance, elle nous laisse ses restes.
Cette prospérité de l'insecte, fille de l'abondance et de la qualité de nos produits, est, sous un autre rapport, décadence. Pour le Charançon comme pour nous, le progrès en choses de mangeaille n'est pas toujours perfection.La race profite mieux, restant sobre- Sur sa gourgane. sur sa gesse, mets grossiers, la Bruche fondait des colonies de faible mortalité infantile. 11 y avait place pour tous. Sur le pois, exquise sucrerie, périt de tamine la majeure pan des conviés. Les rations v sont peu nombreuses, et les prétendants sont multitude-
Ne nous attardons pas davantage en ce problème; informons-nous du vermisseau devenu seul propriétaire du pois par la mort de ses frères- Il n est pour rien dans ce décès; les chances l'ont servi, et voilà tout. Au centre de la semence, riche solitude, il fait œuvre de ver, œuvre unique, manger. Il ronge autour de lui, il agrandit sa niche, qu'il remplit toujours en entier de sa panse dodue, il est de bonne tournure, grassouillet luisant de santé Si je le tracasse, il tourne mollement dans sa loge, il dodeline de la tête. C'est sa manière de •e plaindre de mes importunités. Laissons-lc tranquille.
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Il profite si bien et si vite que, les chaleurs caniculaires venues, le reclus s'occupe déjà de la prochaine libération. L'adulte n'est pas assez bien outillé pour s'ouvrir lui-même une issue à travers le pois, maintenant durci en plein. La larve connaît cette future impuissance, elle y pourvoit avec un art consommé. De ses robustes mâchoires elle fore un puits de sortie, exactement rond, à parois très nettes. Nof^' meilleurs burins travaillant l'ivoire ne feraient pas mieux.
Préparer à l'avance la lucarne d'évasion, ce n'est pas assez; il faut songer non moins bien à la tranquillité que réclame le délicat travail de la nymphose. Par la lucarne ouverte un intrus pourrait venir, qui mettrait à mal la nymphe sans défense. Cette ouverture restera donc close. Et comment? Voici l'artifice.
Le ver forant le pertuis de délivrance ronge la matière farineuse sans en laisser une miette. Parvenu à la peau du grain, brusquement il sarrètc. Cette membrane, demi-translucide, est le rideau protecteur de l'alcôve à n-iétamorphose, l'opercule qui défend la cabine contre les malintentionnés de l'extérieur.
C'est aussi l'unique obstacle que rencontrera l'adulte à l'heure du déménagement. Pour en faciliter la culbute, le ver a eu soin de graver à l'intérieur, tout autour de la pièce, une rainure de moindre résistance. L'insecte parfait n'aura qu'à jouer des épaules, cogner un peu du front, pour soulever la rondelle et la faire choir, pareille au couvercle d'une boîte. Le trou de sortie se montre, à travers la peau diaphane du pois, sous l'aspect d'une large tache orbiculaire, qu'assombrit l'obscurité du manoir. Ce qui se passe là-dessous n'est 1 pas visible, dissimulé qu'il est derrière une sorte de ' vitrage dépoli.
Belle invention que cet opercule de hublot, barricade contre l'envahisseur et trappe soulevée d'un coup d épaule par le reclus à l'heure opportune. En ferons-nous