UNE FANTASIA AU MAROC
Vers le soir, nous arrivâmes sans encombre en vue de Rabat. Nous traversions alors une plaine élevée, couverte d'herbes odorantes et qui se terminait aux murs de Rabat. A notre gauche, les derniers feux du soleil couvraient d'un réseau mobile la surface delà mer ridée par un vent frais ; à droite, les belles collines de la chaîne Atlantique se fondaient dans des vapeurs irisées. La lune s'élevait ; son mince croissant brillait d' une lumière pure au milieu des étoiles qui parsemaient le ciel comme une poussière étincelante. En ce moment où la nuit et le jour échangent de vagues reflets, je distinguai au loin une troupe de cavaliers vêtus de blanc qui s'avançaient à ma rencontre; ils marchaient au pas et tous de front. Les fils du caïd de Rabat les commandait. Après l'échange du salamalek, ils tournèrent bride et nous marchâmes en silence vers la ville. A peine entendait-on le pas des chevaux sur l'herbe épaisse. Toutà coup des coups de fusil éclatèrentau milieu d'une tempête de cris horribles, un nuage de fumée vint crever devant nous, et, du milieu de ce nuage, une foule de cavaliers partirent bride abattue dans toutes les directions ; la flamme de la poudre les éclairait de reflets fantastiques et fi\isait jaillir mille éclairs do leurs longs fusils qui tournoyaient autour de leurs têtes comme soutenues par des mains invisibles. C'était une fantasia, mais une fantasia comme je n'en vis jamais depuis. Les détonations, les cris de guerre, partaient de tous côtés; un tourbillon vivant roulait autour de nous; les coups de feu partaient sous le ventre des chevaux et presque sur nos poitrines. Il arrive fréquemment que, dans cet exercice national, quelque cavalier oublie sa baguette dans le canon du fusil; aussi étais-je dans des transes que je m'eflbrçais de dissimuler sous une apparence impassible.
Narcisse Cotte, le Maroc contemporain.
MUBARIE ET SAHARA. 23a