LES AKKA (1) OU PY0MÉE8 D'AFRIQUE
Pendant mon séjour dans les zéribas, établissements des commerçants européens, j'entendis souvent parler des nains que l'on voyait chez les princes niam-niam, où, d'après les témoins oculaires, ils jouaient le rôle de bouffon. Malgré les embellissements du récit, il était évident qu'il y avait h\ un fait réel ; seulement, je crus qu'il s'agissait de phénomènes pathologiques recherchés par les princes à titre de curiosité ; il ne m'entra pas dans l'esprit qu'il pouvait y avoir une série de tribus dont la taille était bien inférieure à cellD des autres peuples.
Plusieurs jours s'écoulèi^ent sans que je visse aucun des petits personnages dont il avait été question ; mes serviteurs affirmaient pourtant qu'ils en avaient rencontré
Mais im malin j'entends des exclamations ; je m'informe, et j'apprends qu'Abs-es-Sûmat s'est emparé d'un nain de la suite du roi et qu'il me l'apporte. Je voi§ en effet arriver Sâmat, ayant sur l'épaule une étrange petite créature dont la tète s'agite convulsivement, et qui jette partout des regards pleins d'effroi.
i. Les Akka, population de très-petite taille, qui habite la région à roues t du lac Albert, ne sont autres que les Pygmées du fameux boucher d*Homèrc.
Le Kenousien dépose son fardeau sur le siège d'honneur; Tinterprète royal se place auprès du siège. J'ai enfin sous les yeux une incarnation vivante de ce mythe répandu il y a plusieurs milliers d'années.
Sans perdre de temps, et avec une ardeur facile à comprendre, je fais le porlrait du nain. Je le presse d'innombrables questions ; mais l'interroger est plus facile que d'avoir la réponse. C'est avec une extrême difficulté qu'on le fait rester tranquille ; on n'y parvient qu'à force, de présents. Je comble l'interprète pour qu'il le rassure. Il y arrive si bien, qu'au bout de deux heures le pygmée est esquissé, mesuré, festoyé, chargé de cadeaux et soumis à un minutieux interrogatoire
Tout à coup, ennuyé de la séance, le petit chef exécute un bond prodigieux, qui le place hors de .la tente mais qui le fait retomber au milieu de nos gens. On l'arrête, de nouvelles cajoleries triomphent de son impatience, et nous finissons par obtenir quelques figures de sa danse guerrière. Il porte le vêtement d'écorce et le bonnet à plumes des Mombouttou; une lance, un arc et des flèches en miniature complètent son costume. Sa taille est d'un mètre cinquante ; c'est le chiffre le plus élevé que. m'aient fourni les gens de sa race.
Bien que les danses guerrières des Niam-Niam ait plus d'une fois excité ma surprise, j'avoue que celle de l'Akka me surprend davantage. En dépit de son gros ventre, de ses jambes courtes et arquées, en dépit de son âge, car il est vieux, Adimokou fait preuve d'une agilité qui surpasse tout ce qu'on peut dire ; je me demande si les grues pourraient jamais lutter avec de pareils êtres. Les bonds du petit chef et sa pantomime d'une vivacité inouïe ont une expression à la fois si burlesque et si variée, que tous les spectateurs s'en tiennent les côtes. Il m'est dit, par l'interprète, que les Akka traversent les grandes herbes en bondissant à la manière des sauterelles, qu'ils approchent de l'éléphant, lui mettent leur flèche dans l'œil, et, comme le disaient les Nubiens, vont l'éventrer d'un coup de lance.
Adimokou fut satisfait de sa visite. Je lui avais fait comprendre
que je verrais avec plaisir d'autres gens de son peuple. ïl en vint deux le lendemain ; ceux-là étaient jeunes. Une lois la glace rompue, j'eus des Akka presque tous les jours. Dans le nombre se trouvèrent quelques hommes d'une taille plus élevée. . . A cette époque, Moûmméri vint mettre aux pieds du roi un nouveau butin, fruit d'une nouvelle maraude. Parmi les gens de sa suite, liguraient plusieurs centaines d'Akka. J'ignorais son arrivée, et j'étais allé ce jour-là faire une longue course. Le soir, comme je passais près de la demeure royale pour rentrer chez moi, je vis une foule de petits bonshommes qui me parurent jouer aux soldats, et que je pris pour des gamins d'une rare insolence. Ils avaient l'arc tendu et me visaient d'un air qui me fil éprouver une certaine irritation, a Vous les prenez pour des enfants, me dirent mes Niam-Niam, ce sont bel et bien des hommes ; ils savent se battre. » L'arrivée très-opportune de Moûmméri, qui vint me saluer, mit fin à la scène et m'empêcha d'étudier le petit régiment. « Ce sera pour demain, » pensai-je, mais je comptais sans mon hôte; le soleil n'était pas levé, que Moûmméri avait disparu avec toute sa bande, replongeant pour moi dans les ténèbres ce peuple si voisin et cependant insaisissable. De môme la visite que je voulais faire au village des Akka (lu roi fut remise de jour en jour, et il ftdlut parlir sans avoir exécuté ce projet.
George Schweinfurth, Au cœur de V Afrique, trad. par M™° Henriette Loreau.