‹ Moeurs et caractères des peuplesChapitre 28 sur 132 · L'HABITANT DES FORÊTS DE L'ARDENNE · texte numérisé non relu

L'HABITANT DES FORÊTS DE L'ARDENNE

Dans les vieilles forêts des Ardennes vit encore une race à demi sauvage ; tous sont bûcherons. Ils connaissent à peine le pain ; un quartier de lard, des pommes de terre, du lait, font leur nourl'iture. J'ai passé la nuit dans des chaumières qui n'avaient point de fenêtres ; le jour venait et la fumée sortait par une large cheminée où séchaient les viandes. Les enfants ne parlaient pas français ; encore leur patois inintelligible ne leur servait guère ; ils couraient tout le jour comme des poulains lâchés, ramassaient des champignons, des faînes; leur plus grande affaire était de garderies vaches. A douze ans, on leur mettait une hachette entre les mains et ils ébranchaient les troncs coupés ; devenus grands, ils abattaient les arbres. Vie muette, animale, pleine d'étranges rêves, féconde en légendes. C'est qu'aux diverses heures du jour et de la nuit la grande forêt a des joies et des menaces inexprimables; il faut la voir dans la vapeur, pendant les semaines de pluie, ruisselante, morne, hostile, quand les chênes tranchés par la hache gisent saignants comme des cadavres, et que l'universel bruissement des feuilles fait rouler autour d'eux une

;U l/ELIROPE ET LES EUROPÉENS.

lamentation infinie; mais il faut la voir aussi riante, parée •comme une belle fille, quand le matin le soleil oblique glisse des flèches entre ses troncs, s'étale en nappes lumineuses sur ses feuillages et met des aigrettes de diamant à la cime de toutes scsherbos....

Taine, Introduction aux Ardennes illustrées de Montagnac.

Page 1