LE LOUP DE MER (TYPE DU MARIN DUNKERQUOIS
Une vareuse de llanelle rouge, ample et chaude, couvre son lorse, ses épaules et ses bras, et disparaît dans une culotte courte (le gros drap bleu qui s'attache sous le genou. Sur cette vareuse, ainsi que sur la culotte, sont adaptés de véritables cuissards et des brassards de cuir noir qui rappellent les armures bourgeoises des anciens Flamands.
La tête est recouverte du l'ameux soroë de toile goudronnée, dont le bord, plus large par derrière que par devant, abrite la nuque contre la pluie et les éclaboussures <le la lame ; des oreil- 1ères attachées sous le menton achèvent d'encadrer hermétiquement un visage que je vous recommande tout particulièrement.
Où trouverez-vous, en effet, une plus parfaite personnification de la santé, de la vigueur, du triomphede la vie sur la destruction? Regardez cette bonne face chaudement colorée par le hâle, ce soleil du Nord, animée par les deux yeux bleus quelque peu égrillards de la race saxonne ; regardez cette bouche un peu trop lippue pour n'être pas sensuelle et franche ; regardez enfm ces deux bonnes grosses joues, et dites-moi s'il existe un souci capable de jaunir et amaigrir tout cela. L'une de ces joues, pourtant, est notablement déformée par une grosseur insolite, enflure évidemment occasionnée par quelque accident : pauvres marins ! elle n'enlève rien, d'ailleurs, à la placidité de ce bon visage. Continuons notre examen.
Une épaisse cravate de laine tricotée fait deux fois le tour du cou, probablement dans le but de combattre les causes de l'affreuse enflure de la joue gauche; piiis ses deux bouts vont se cacher sous la vareuse et, en se croisant sur la poitrine, contribuent à la préserver du froid.
Ses mains sont enfoncées dans d'énormes gants de laine mono- Uactyles qui ont pour mission de leur conserver un peu de chaleur lorsqu'il devra, pendant toute la sainte journée, saisir et héler à bord sa ligne de pêche mouillée par Teau glaciale de la mer du Nord.
Ses chaussures ne sont pas la partie la moins intéressante de son costume ; elles viennent compléter ses armes défensives contre l'eau et le froid: ce sont des bottes énormes, dont les tiges montent jusqu'au haut des cuisses et sont attachées à cette hauteur soit par une coulisse qui les serre, soit par des tirants qui s'attachent à la ceinture ; des semelles, épaisses de deux doigts, ajoutent encore à la taille du marin, qui, sans elles, dépasse généralement la moyenne. Cette formidable chaussure complète le blindage cuir et laine qui ne le préservera pourtant qu'imparfaitement contre les attaques de la bise et de l'eau. — Quel gaillard ! Mais aussi quelles bottes ! Si d'aventure il vous marche sur le pied, vous me direz ce que vous en pensez. Surtout, pas d'amourpropre en cette occurrence, pas de vivacité, rengainez la susceptibilité parisienne, je vous le conseille en ami. Ceci ne veut pas dire pour cela que mon Islandais soit un chercheur de querelles, un matador ne rêvant que plaies et bosses, comme pourrait vous le faire supposer, peut-être, l'horrible tuméfaction de sa joue.... — c'est au contraire, l'homme le plus pacifique du monde: il ne donnerait pas une croquignole à une mouche.
Martial Deherrypon, la Boutique de la marchande de poissons.