‹ Moeurs et caractères des peuplesChapitre 31 sur 132 · L'ESPRIT NORMAND · texte numérisé non relu

L'ESPRIT NORMAND

Il y a longtemps que le caractère des Normands est exposé aux attaques d'une jalousie mal déguisée. Le trait qui domine chez ce peuple et qu'on lui a le plus reproché, c'est l'amour du gain. On le retrouve à toutes les époques et sous toutes les formes. Au moyen âge, on ne gaignait que par l'épée : alors les Normands se firent conquérants. Quelquefois ils cachaient la cotte de mailles du guerrier sous la robe du pèlerin, comme les premiers Normands, qui se signalèrent en Italie. Plus tard, ils se firent légistes, avocats, procureurs; ils commentèrent la Coutume,, subtilisèrent le droit déjà si subtil des anciennes lois; enfin,, l'industrie et le commerce étant devenus la principale source dc^ la richesse et de la puissance, les Normands sont devenus indus-^ triels et commerçants. Sous les formes diverses, le fond est reslr le même. Le Normand ne poursuit pas un but idéal ; il ne se laisse pas entraîner par la beauté de l'art dans sa pure essence ; il est rarement dominé par sa passion. L'esprit positif, qu'on a appelé la sapience, le préserve de ces écarts ; il tend au gain avec résolution, avec persévérance, trop souvent sans s'inquiéter des moyens. De cette âpreté dérivent les traits principaux du caractère normand : la ruse domine. Voyez le paysan normand débattre un marché, vanter les qualités de sa denrée, étourdir son adversaire de bizarres raisonnements ; il est subtil, madré, retors; il s'anime, il déploie une véritable éloquence. Les anciens historiens de l'Italie disent, en parlant des Normands qui conquirent ce pays, que, chez eux, tous, jusqu'aux petits enfants, étaient éloquents et parlaient comme des orateurs. L'esprit processif est encore une conséquence de la passion de gaigner, et l'on remarque qu'il domine surtout là où le caractère a conservé toute son énergie, en basse Normandie. Enfin, la méfiance naît

de l'astuce même

A. Chéruel, Histoire des villes de France.

LA POPULATION HAVRAI8E

La population havraise, qui compte à l'heure présente environ quatre-viqgt-cinq mille âmes, se renouvelle partiellement tous les dix ou vingt ans. Les Ilavrais du cru sont en minorité. La ville est le rendez-vous, nous ne dirons pas de toutes les ambitions, bien qu'il y ait là. comme ailleurs, des ambitions de clocher, mais de tous les affamés de fortune. On y accourt pour s'enrichir. L'espace de quinze ou vingt années suffit pour cela ou.... pour se ruiner. Il y en a beaucoup de disparues de ces maisons commerciales étayées, il y a plusieurs années, sur de bons et solides millions. Quelques autres, venus comme simples commis à 1800 francs, sont repartis millionnaires : ceux-là ont bien fait, puisqu'ils avaient atteint le but de leurs rêves. Car, au Havre, la fièvre de l'or est telle, que l'inaction semble impossible du jour où l'on a fait partie du monde que Von appelle le monde des affaires, et la ville en entier se résume dans ce monde-là. Monde sec, cassant, à idées larges lorsqu'il s'agit de spéculation, mais à esprit d'un positivisme absolu, s'estimant au-dessus de tous les autres mortels, qu'ils aient couronne fermée ou qu'ils aient écrit les Provinciales, L'aristocratie du dollar, qui se valide à elle-même ses parchemins sur papier de facture, ne manque pas de cette morgue tant reprochée aux hobereaux de province.

La société havraise, d'un accès assez difficile, est très-fastueuse dans ses réceptions. Dans les années où la spéculation n'a pas trompé l'attente des spéculateurs, les fêtes, fêtes luxueuses et bien comprises, se succèdent à l'envi. C'est à qui, des notables commerçants, rivalisera d'opulence ; alors l'air de Paris arrive jusqu'en ces villas et en ces hôtels que Mercure subventionne. Si les Havrais gagnent l'argent facilement, ils le dépensent de même, et les appels à la charité sont toujours entendus. On constate même un certain faste dans les aumônes.

La vie anglaise a déteint sur cette population constamment en

rapport, par ses intérêts, avec les îles Britanniques. Les affaires s'y traitent vivement et grandement. Si le Havre n'envie pas le litre de nouvelle Athènes, il est fier d'clre appelé le Liverpool français.

Charles Diguet, Tour de France.

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