LES BORDELAIS
La ville de Bordeaux gagne tous les jours eu mouvement, en animation. Sa population s'accroît sans cesse, et ses grands bâtiments, ses vastes habitations ne paraissent plus aussi disproportionnées. Les rues sont loin d'être aussi tristes qu'il y a trente ans. On sent partout la vie, le travail et l'aisance.
Je ne m'arrêterai pas à diviser les habitants de Bordeaux par catégories. Je n'ai pas recherché s'il y a des classes tranchées
enlre la noblesse, la magistrature et la bourgeoisie ; la seule
noblesse que l'on reconnaisse aujourd'hui, la seule qui paraisse acceptée, est celle qui a été conquise par le U'avail.
C'est donc au bord du fleuve, sur les quais, principalement au milieu de celte activité fiévreuse, qu'il faut aller chercher la noblesse bordelaise. Le commerce répand tellement d'aisance, que la misère est généralement inconnue à Bordeaux.
La population féminine est très-mélangée. Les vraies Borde-
()i L'EUROPE ET LES EUROPÉENS.
laises naissent à l'ombre du clocher gigantesque de Saint-Michel ou de la tour Sainte-Eulalie, — et elles sont réellement jolies. Presque toutes ont le nez droit, les joues sans pommettes ai de grands yeux noirs dans un ovale pâle d'un effet charmant.
Un étranger pourrait facilement se tromper et confondre la Basquaise et la Béarnaise avec la Bordelaise. Pour ne pas commettre d'erreur à ce sujet, il suffît de remarquer que celle-ci est généralement marchande et qu'elle porte avec une certaine majesté sur la tête des paniers remplis de marrons ou des corbeilles chargées de belles oranges. La Béarnaise et la Basquaise, au contraire, se parent du tablier blanc, qui leur sied à ravir; elles sont camérisles, soubrettes, et se font remarquer par leurs lèvres de carmin, leurs dents africaines et leurs yeux arabes, se détachant sur un visage pâle et bruni.
Toutes ces femmes, Bordelaises, Basquaises ou Béarnaises, ont la démarche alerte et vive, la taille souple et cambrée, natu rellement fine. Jadis elles avaient une coiffure très-originale, composée d'un madras de couleur éclatante, posé à la façon des créoles, très en arrière et contenant leurs beaux cheveux, qui tombaient assez bas sur la nuque. Malheureusement, aujourd'hui, elles s'attachent à perdre ce cachet d'originalité ; elles portent le chapeau des dames. Les coquettes seules sont assez habiles pour conserver la coiffure du mouchoir, qui donne à leur physionomie un éclat tout particulier.
Il y a bien encore la Ghartronnaise, — mais celle-ci est-elle bien Bordelaise ? N'a-t-elle pas un peu de sang créole mêlé au sang britannique ? Je le croirais volontiers. Quoi qu'il en soit, elle n'est pas moins artiste que les autres dans le nœud de son mouchoir et le dessin capricieux qui en marque le contour.
Eugène d'Auriac, Tour de France,