CONTREBANDIERS DES PYRÉNÉES
Dans une grande et vaste salle se trouvait un feu où brûlait un arbre presque entier. La flamme montait le long de la muraille et allait sortir par un trou pratiqué au toit. Tout autour de ce feu étaient assis, sur des pierres carrées ou sur des rouleaux de bois, des muletiers, des contrebandiers, toujours appelés com-
merçants, et des femmes qui, pressées de se chauffer, n'avaient pas encore quitté leurs mantes noires. 11 régnait là une parlaite égalité, et la place appartenait au premier occupant. Plusieurs rangs de voyageurs gelés attendaient leur tour. Dès que Tun de ceux qui étaient en première ligne commençait à sentir sa peau se brûler, il se relirait, et son serre-file prenait s»n place. Le premier soin était d'ôter les sabots et de les pendre aux branches des fascines qui n'étaient pas encore enflammées. Il y avait ainsi une vingtaine de chaussures fumantes et de pieds montagnards rouges, tous nus, autour de ce foyer. C'est au milieu de celte galerie qu'il me fallut prendre place. Heureusement mon guide avait eu soin d'occuper un siège pour me le transmettre ensuite. Je me trouvai bientôt assis auprès d'un chef de bande dont la face m'aurait promis beaucoup d'histoires curieuses si j'avais pu me faire entendre et surtout accueillir de sa fierté catalane. Il avait un grand manteau roulé en bandoulière autour du corps, une ceinture de cuir où ne pendait pas de sabre. Mais, en revanche, je voyais un manche grossier sortir de la poche de son pantalon. Il venait de brûler une pipe, et, portant la main à cette poche, il en sortit un instrument d'une longueur extrême, qui, se déployant tout à coup, me laissa voir un poignard déguisé en couteau. Il se servit de la pointe pour nettoyer le fourreau de sa pipe, et, cette opération faite, il regarda son arme un instant et la retourna plusieurs fois avec complaisance. Un brigadier de gendarmerie qui était là y porta la main aussitôt, en lui disant qu'il n'était pas permis d'entrer en armes sur le territoire français, «f lié ! dit l'autre, n'est-il pas permis de couper son ta- » bac et son pain? — Fort bien, reprit le brigadier; mais il y a » là plus qu'il ne faut pour couper du tabac et du pain. — Et les » loups et les chiens, ne faut-il passe défendre contre eux? » Le contrebandier disait cela avec une attitude si indolente, mais si fière, que mon gendarme, habitué à demander des passeports et non des poignards, n'osa pas insister.
Thiers, les Pyrénées et le Midi de la France