BELGES ET HOLLANDAIS
Le voyageur qui, après avoir visité la Hollande, revient en Bel;2:ique,est frappé des contrastes que présentent les caractères des deux populations. Mais c'est surtout en examinant leurs aptitudes et leurs qualités économiques qu'il constate entre elles une notable différence. Ainsi, la Hollande lui apparaît sous un tout autre aspect que la Belgique, soit qu'il l'envisage au point de vue des mœurs domestiques et des habitudes privées, soit qu'il l'observe au point de vue des mœurs publiques et des coutumes générales. C 4te froide Néerlande, perdue dans les brouillards glacés de la mer du Nord, est, on l'a dit, une véritable fabrique de capitaux; elle accumule sans cesse d'énormes masses de numéraire et de métaux précieux, l'ne excessive économie règne dans les familles et dans les entreprises. Le gouvernement et les particuliers dépensent moins que leurs revenus; ils thésaurisent, ils remplissent leurs caisses, et, pour cela, ils ne reculent ni devant la peine ni devant les privations. Dans ce pays, on produit beaucoup et l'on consomme peu.
Les plus riches mettent de côté, suppriment les dépenses superflues, aiment mieux avoir beaucoup d'or dans leurs poches que beaucoup de vin dans leurs caves. Asseyez-vous à la table d'un opulent marchand d'Amsterdam, et vous serez surpris de la frugalité des convives et de la simplicité des mets. Rien d'inutile, telle est la devise des sages ménagères de ce pays!
Chez les petits bourgeois, la vie est encore moins confortable. On compare avec raison les Hollandais aux Chinois; comme
ces derniers, ils se nourrissent mal et travaillent beaucoup! De là leurs richesses, leur puissance commerciale ; de là aussi leur aisance générale et l'ignorance où ils sont des maux et des dangers du paupérisme. Dans les plus humbles demeures, dans la ferme du paysan, dans la maison du pêcheur, on voit, rangées sur les bahuts et les cheminées, de lourdes pièces d'argenterie qui datent du xvii* siècle. A côté de la vaisselle, des porcelaines du Japon et de la Chine, de précieuses poteries de faïence étalent leurs larges ventres luisants. L'épargne ici a donc pour but principal non d'accroître la puissance productive, l'importance industrielle de la famille, mais d'accumuler de la richesse sous sa forme la plus tangible. Etre bien logé, posséder de bons meubles, solides et coûteux, qu'on se léguera de père en fils, voilà l'ambition de chacun.
La maîtresse de maison ne désire la fortune que parce qu'elle lui permettra d'avoir de vastes bahuts pleins de linge, de bijoux, de -pièces d'or. Le fermier enrichi transforme ses florins en tasses, en théières d'argent. Ordinairement tous ces objets sont renfermés dans la chambre du trésor (Schatz-kammer). C'est là qu'habite le génie protecteur de la maison, la puissance bienfaisante qui veille aux destinées de la famille, qui fera marier les enfants, prospérer les entreprises de la communauté. Personne ne pénètre dans ce sanctuaire. Mais vienne la kermesse ou la Noël, et l'on ouvre le schalz-kammer, et Ton en relire les merveilles que l'on étale sur les tables, les armoires, que l'on suspend aux murs et que l'on place jusque dans Tétable: Pendant ces jours de fête, les bestiaux eux-mêmes sont endimanchés : on leur suspend au cou des clochettes d'argent, on leur donne à boire dans de magnifiques bacs de cuivre ciselé. Les femmes se couvrent le front de plaques d'or; elles revêtent leurs robes de soie et de satin. Les hommes se servent de leurs pintes d'argent et de leurs pipes ornées d'or, et la maison, pour quelques heures, prend l'aspect de la caverne d'Ali-Baba.
Ainsi ce peuple emploie ses richesses à se procurer des satisfactions qui durent et non des jouissances d'un instant. Il aime
mieux manger de la morue dans de la belle argenterie que des ortolans dans de simples assiettes.
En Belgique, la force de l'épargne a toujours été moins grande que chez les voisins du nord. Le peuple flamand recherche avant tout les satisfactions matérielles, le plaisir des sens. La Flandre est justement célèbre pour ses ripailles, et c'est dans les kermesses brugeoises et anversoises que les peintres de l'école hollandaise ont observé les types et choisi les sujets de leurs tableaux. Le Flamand ne tient pas à passer pour riche, et la vanité chez lui ne favorise pas le développement de l'instinct thésauriseur. Il se moque des habitudes d'économie et de la frugalité des marchands de fromages, 11 trouve absurde que l'on boive du mauvais thé dans des tasses d'argent et que l'on mange des pommes de terre dans de la porcelaine. Il dédaigne Tostentalion et il affecte même une sorte de simplicité grossière, de rude énergie. Entrez dans une ferme un jour de kermesse, vous verrez une chambre bien balayée, une table couverte de plats et de bouteilles, des convives joyeux, bruyants, qui mangent et boivent à qui mieux mieux, mais aucun de ces détails qui, en Hollande, montrent la richesse, l'orgueil, l'économie des habitants. Point de vaisselle précieuse, point de linge brodé, mais une chère plantureuse, abondante, d'énormes tourtes, des plats de riz au lait, des montagnes de crêpes et des torrents de bière. Le Flamand de la vieille roche ne se trouve à l'aise que dans un intérieur où le luxe moderne n'a point pénétré. Aussi sa demeure ne ressemble ni à l'élégant cottage de l'ouvrier anglais, ni à la riche habitation du cultivateur frison. Ou v conserve avec
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un religieux respect les vieux meubles de la famille.
Une grande propreté, voilà le seul luxe de nos fermes flamandes. Les carreaux du plancher reluisent comme du marbre, les vitres à losanges sont transparentes comme du cristal, la blancheur des tables de bois est immaculée ; mais, si l'on ouvrait devant vous les bahuts, qui semblent contenir les richesses du Pérou, vous n'y trouveriez que des objets sans valeur.
Van Ryk, Correspondance stir la' Belgique.
BELGIQUE ET PAYS-BAS. 9î)