‹ Moeurs et caractères des peuplesChapitre 77 sur 132 · L'USINE KRUPP A E88EN · texte numérisé non relu

L'USINE KRUPP A E88EN

Nous entendîmes un coup de sifflet.

— C'est le signal. Regardez !

Je vis tous les ouvriers h leur poste ; ils étaient environ huit cents. Les uns se tenaient près des fours, comme des artilleurs à leurs pièces; les autres, divisés par escouades, étaient armés de pinces.

Nous entendîmes un commandement qui fut répété dans toute la halle par les contre-maîtres.

Aussitôt les fours sont découverts; l'ouvrier conducteur de la fusion saisit le creuset avec une pince dont il accroche la tige locourbée à une barre de fer que lui présentent deux ouvriers qui la portent sur leurs épaules. Ceux-ci déposent le creuset à quelques pas derrière eux. D'autres ouvriers, marchant militairement deux par deux, l'enlèvent au moyen d'une pince double, et versent le creuset, retenu par une ceinture de (er, dans un des canaux qui leur est assigné. Le métal brûlant s'écoule vers la cuvette, en passant par le récipient qui en régularise la descente.

Les ouvriers jettent alors leur creuset vide dans les caves, par un entonnoir; ils trempent dans l'eau leurs instruments et les lon-

U6 i;euuope et les eluopéens.

gués manches de loileavec lesquelles ils se garantissent les mains et les bras ; puis ils vont se remettre en rang, à la file les uns des autres.

Toutes ces manœuvres, qui demandent infiniment de précaution et surtout du sang-froid, se font avec une précision admirable et au milieu du silence le plus complet. On n'entend que les commandements et les cris d'appel poussés par l'équipe pour avertir les chauffeurs qui se tiennent dans la galerie souterraine de découvrir les creusets.

— Dans deux heures, me dit mon guide en me conduisant plus loin, le liquide sera condensé. On attachera le bloc avec des chaînes, on l'enlèvera avec une grue, et la grue, placée sur des rails, l'apportera dans l'atelier spécial où il doit être travaillé.

— Quelle est la dimension ordinaire des lingots ?

— Elle varie entre soixante et trente-sept mille kilogrammes... Mais nous voici à la tour, attendez-moi, je vais parler au gardien.

La tour à eau est une construction octogone de soixante mètres de hauteur; elle renferme à son sommet un réservoir de cent cinquante tonnes. L'eau qui est amenée au pied de la tour par des canaux de six kilomètres, provient des grands lacs artificiels formés par l'épuisement des mines de houille. Des pompes à vapeur font monter cette eau dans la tour, et, une fois dans le réservoir, elle est chassée par son propre poids dans toutes les directions de l'usine.

J'ai compté cent quatre-vingts marches jusqu'à la lanterne de la tour. On se croirait au haut d'un phare. L'horizon est brumeux comme celui de la mer ; les pentes sombres et boisées des montagnes lointaines présentent l'aspect sauvage d'un pays inexploré ; la plaine, qui se déroule terne et noire, ressemble au bassin d'un immense lac subitement desséché. A distance, on prendrait les usines qui fument rà et là pour des paquebots échoués, et ces longs trains qui se déroulent en ondoyant, pour des serpenU; monstrueux.

Mais l'intérêt n'est pas au loin, il n'est pas même devant vous, il est à vos pieds. Vous n'avez qu'à baisser la tête pour embrasser

«l'iiQ seul coup d'œil colle vaste usine, d'où rcmpire allemand est sorti, en 1870, comme d'une caserne infernale.

La suprématie mililaife de l'empire n'est pas i Berlin, elle est A Essen

Ce qui frappe avant tout, c'est le chemin de fer de ceinture ; il trace comme un cercle magique autour de la cité mystérieuse ; il jette de tous côtés de grands rayonnements de rails. Et quel

toliii-bohii de locomotives, de wagons, de machines qui roulent, qui apparaissent et disparaissent sur ces lignes ferrées aussi emmi'lées que des éclieveaux. On a le vertige.

— Les billiments qui s'étendent du côté de la ville, me dit mon guide, sont les ateliers pour la fabrication des canons. Tournez-vous et éuoutez...

— Des coups de canon!... On a fait des essais?

— Non;c'c?tlc j^ros marteau de cinquante mille kilogrammes qui fonctionne. C'est le plus grand du monde ; il a coûté deux millions et demi. Celui du Cretizot n'est que de douze mille kilogrammes, et les .\nglais n'en ont pas qui dépassent vingt mille. Il est soutenu par trois fondations gigantesques : une de maçon-

nerie, une de tronc de chêne venant de la forêt de Teutoburfr, et une autre de bronze, formée de cylindres solidement reliés entre eux. Il est mis en mouvement par des machines à vapeur eh forge des blocs de quatre cents quintaux. Les lingots d'acier que les grues apportent, dans leur bec, des halles où se font les coulées, sont de nouveau chauffés dans un four ad hocy puis jetés siuM'enclume. A un signal du contre-maître, le gros marteau descend doucement comme pour marquer la place où il va frapper ; il remonte, se laisse brusquement tomber : on dirait que la foudre éclate devant vous, et de loin on entend ce grondemeni que vous avez pris pour celui du canon; les étincelles jaillissent comme un immense feu d'artifice; l'acier est broyé, réduit en pAte. ïlnfin, cette masse informe prend peu à peu un corps, elle s'allonge, elle s'arrondit, le marteau la frappe encore, et il en naît un canon. On couche le nouveau-né dans un berceau de cendres, où il se refroidit graduellement; il ne reste plus qu'à l'inscrire sur le registre de l'état civil de l'usine, à le fourbir et à essayer sa puissance de dévastation. »

VicTori ïïssoT, les Prussiens m AUematjn '.

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