LES SUISSES (CITATIONS DIVERSES
Malgré les différences de races, de langues, de religions, de ronstitulions locales et de mœurs, les Suisses des divers cantons ont en général beaucoup de traits communs qui les distinguent (les autres peuples de l'Europe. Compares à leurs voisins, surtout à ceux du versant méridional des Alpes, ils ne se font remarquer ni parla beauté du visage, ni par l'élégance de la démarche; ils n'ont point le charme qui séduit, les qualités brillantes leur font défaut ; mais ils ont la force. Le type le plus connu du Suisse est celui d'un homme aux traits largement sculptés, à la puissante carrure, à la marche un peu lourde, mais à l'œil clair et à la main solide. Le Suisse est lent, mais il est tenace. Il ne se laisse point détourner de son œuvre par de soudaines fantaisies, mais, au besoin, il sait parfaitement utiliser les bonnes idées qui lui viennent d'ailleurs. En toute chose il vise à la réalisation pratique, et l'un dos avantages qu'il a su conquérir est celui d'une liberté matérielle plus grande que celle de tout autre Européen. Parmi les nations, c'est le peuple suisse qui s'est rapproché le plus de l'idéal purement politique, du gouvernement direct par les citoyens.
C'est en grande partie à la nature que les Suisses sont redevables de leurs libertés politiques et du maintien de leur indépendance nationale : les montagnes, les lacs, les vallées tortueuses ont fait autant que leur vaillance et que la force de leurs bras pour les mettre au premier rang parmi les peuples libres. Pendant le moyen Age, presque toutes les populations que protégeait
une ceinture de marécages, de grandes forêts ou de rochers difficiles à franchir, surent en profiter pour se gouverner ellesmêmes ; mais nulle part, si ce n'est en Suisse, les barrières n'ont été suffisantes pour qu'il fût possible de maintenir à leur abri l'indépendance acquise.
Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle.
On a beaucoup vanté, peut-être avec un peu d'exagération, la pureté des mœurs de la Suisse. Voici ce qui s'y passe et ce que l'on remarque partout. Dans les cantons où l'éducation est florissante, où l'industrie est une source d'aisance, les visages sont riants et le peuple est heureux. La religion y exerce une douce influence ; l'esprit d'union et de tolérance y est répandu dans tous les rangs : on voit fréquemment le même temple réunir deux cultes différents. Les Suisses recherchent peu les plaisirs de la société, mais ils goûtent avec plus de charmes les jouissances de la vie intérieure : dans la bourgeoisie on pourrait citer bien des exemples de morale, de vertu et de fidélité, souvent trop rares dans les pays où les sensations sont moins concentrées, où les plaisirs sont extérieurs. Les hommes se réunissent, mais c'est pour causer, fumer et se promener de long en large dans une chambre, où trois chaises sont plus que suffisantes pour une réunion de douze personnes. En Suisse, chaque individu se présente sans fard, avec des manières et à des allures à soi. C'est ce qui fait dire à Meisler, auteur zurichois : « Aux concerts, à l'église, dans tous les rassemblements un peu nombreux, mais surtout au spectacle, qui, pour n'être permis que rarement chez nous, n'en est que plus suivi, il est impossible qu'un œil observateur ne remarque pas avec surprise la prodigieuse diversité des physionomies qu'offrent les têtes de tout âge, et très-particulièrement celles des jeunes personnes, l'extrême mobilité de leurs traits, l'ingénuité comme la vivacité de leur expression. »
Dans tous les rangs, l'amour du travail, la bravoure, l'attachement au pays et le respect pour les anciennes coutumes forment
les principaux traits du caractère national. La masse du peuple est plus éclairée que partout ailleurs : dans quelques cantons, non-seulement les gens aisés, mais les paysans, aiment la littérature et les arts. Cependant l'esprit humain est un composé bizarre de tant de contrastes, qu'il ne ftiut pas s'étonner que, dans cette contrée où toutes les libertés se sont établies depuis plusieurs siècles, certaines questions d'un haut intérêt n'y soient point comprises. La bourgeoisie, ))ar exemple, y jouit encore .de grandes prérogatives : on peut en obtenir les droits moyennant une somme plus ou moins considérable, et qui varie selon limportance des lieux.
Des costumes particuliers, dont l'origine remonte à plusieurs siècles, ont distingué pendant longtemps les cantons; quelques Etats mêmes ont des lois somptuaires. C'est une mesure sage, dans un pays où la simplicité des mœurs entretient l'esprit d'indépendance et de liberté. Les jeux de hasard y sont défendus, mais les exercices d'adresse et de gymnastique, comme la lutte, la course et le tir, sont les amusements journaliers de la jeunesse. Bien que la Suisse ne soit point une nation poétique, de tous les arts qu'on y cultive, celui dont le goût paraît le plus répandu, c'est la musique.
iMalte-Brun, Géographie universelle.
LE MONTAONARD SUISSE
La nature agit sur l'homme à sa façon, et l'homme, à son tour, réagit sur elle, jusqu'à ce que ces deux grandes forces du globe arrivent à se ressembler, comme se ressemblent chaque année davantage un homme et une femme qui vivent en paix ensemble. Au milieu des vignes et des oliviers des jardins italiens, vous trou-
i5i L'EUROPE ET LES EUROPÉENS.
vez une race douce, poétique, phosphorescente, si je puis in'exprimer ainsi ; aussi pleine de feu qu'amoureuse de changements. Au milieu des pins et des glaciers du Valais, les homme? sont durs, patients, muels ; aussi lents à s'emporter, à éclater, qu'ils sont difficiles à plier et à briser.
Dans tout pays, autant que j'ai pu en juger, les montagnards sont un peuple libre, pasteur, constant. Les hommes des villes les trouvent rudes, se figurent qu'ils sont chagrins. Tous les montagnards sont attachés au passé, ils suspectent tout ce qui est nouveau, mots et choses ; ils s'endurcissent, comme les collines dans lesquelles ils passent leur vie. Leurs lois fondamentales sont en petit nombre et le résultai d'une lente formation ; mais ils y tiennent d'autant plus que cette période de formation a été plus lente. Les montagnards consentent leurs iinciennes coutumes.
Tournez les yeux où vous voudrez; prenez collines et montagnes ; passez du Snowdon et du Ben-Nevis aux Pyrénées, au Monténégro et aux Alpes Juliennes, partout vous verrez régner cette loi ; partout les montagnards redoutent ce qui est nouveau et étrange; partout, au contraire, les peuples qui habitent les plaines et le bord de la mer sont tout disposés à changer chaque année de lois, de croyances. Les montagnards de la Judée ont gardé leur foi, les tribus du Jourdain et d'Esdrelon l'ont abandonnée. Ces Mèdes, qui jamais n'ont modifié leur législation, descendaient du Caucase, ces Alpes Caspiennes; ces Grecs, qui chaque jour couraient après quelque chose de nouveau, vivaient au bord de la mer Egée.
DixoN, !a Siime contemporaine.
LA FEMME OÉNEVOISE
Les femmes font une partie très-importante de la société genevoise. Les mœurs leur ont donné une haute position, et elles la maintiennent par la vertu et le savoir ; elles savent s'honorer réciproquement; elles se soutiennent, et ignorent les vanités et les compétitions qui ailleurs mettent leur sexe à la discrétion des hommes. Une éducation soignée, l'habitude des fortes lectures, en font les égales et souvent les supérieures de leurs maris ; elles pèsent sur leur conduite, influent sur leurs opinions et leur attitude au milieu des partis.
Comme les hommes,et plus encore, elles ont une volonté arrêtée, un caractère décidé, des vues précises; elles aiment les luttes intellectuelles, se pressent aux amphithéâtres des cours et se passionnent sur les questions de politique, de morale, de religion. Si cette ardeur n'était contenue par la crainte de se commettre en public, elles joueraient des rôles extérieurs, car elles accusent fortement leurs opinions et ont la volonté de les faire prévaloir. Elles représentent plus fidèlement que les hommes la tradition genevoise. Ceux-ci puisent leurs idées à des sources diverses et souvent opposées aux mœurs de Genève. Au dehors, les femmes genevoises ne connaissent que l'Angleterre méthodiste; elles se nourrissent de sa littérature.
Protestantes ardentes, ce sont elles qui de concert avec les ministres soutiennent le calvinisme; elles dogmatisent; telle, dans sa maison, tient une académie de théologie et une académie féminine. Les femmes genevoises savent ce qu'elles veulent et parlent au nom des grands intérêts de la religion ; elles imposent aux hommes, qui s'effacent et plient. Elles aiment les formules précises et se créent sur chaque sujet de petites orthodoxies, dont l'acceptation est nécessaire à qui veut avoir part à leur estime. Cette tournure d'esprit doctrinaire nuit au senti--
ment; la sympathie chaude et vivante n*y a pas sa part ; la femme y perd de ses attributs distinctifs, la vive sensibilité, Témotion, l'élan du cœur
Rodolphe Rey, Genève et les rives du Léman,