LES CASTILLANS
Les gens de Léon et des Castilles sont graves, brefs dans leur langage, majestueux dans leur démarche, égaux dans leur humeur ; même quand ils se réjouissent, ils se comportent toujours avec dignité ; ceux d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps règlent jusqu'à leurs moindres mouvements par une étiquette gênante et monotone. Cependant ils aiment aussi la joie à leurs heures, et l'on cite surtout les Manchegos, ou gens de la Manche, pour la prestesse de leur danse et la gaie sonorité de leur chant. Le Castillan, quoique toujours bienveillant, est fier entre les fiers. « Yo soy Càstellano! » Ce mot remplaçait pour lui tout serment. L'interroger davantage eût été l'insulter. Il ne recon-
naît point de supérieurs, mais il respecte aussi l'orgueil de son prochain et lui témoigne dans la conversation toute la politesse due à un égal. Le terme de hombre, dont les Castillans et, à leur exemple, tous les Espagnols se servent pour s'interpeller, n'implique ni subordination ni supériorité, et se prononce toujours d'un accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de même valeur. Tous les étrangers qui se trouvent pour la première fois au milieu d'une foule, à Madrid ou dans toute autre ville des Gastilles, sont frappés de l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, élégants et loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de l'autre. En témoignage de ces mœurs égalitaires, on peut citer la petite ville de Casar, non loin de Caceres, où naguère encore subsistait une coutume dont nulle autre contrée d'Europe n'offre d'exemple. Les habitants, au nombre d'environ cinq mille, se réputaient tous parfaitement égaux en grade, conditions, qualité, et veillaient avec le plus grand soin à ce que cette égalité ne fût jamais altérée par aucun signe extérieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient établi d'anciennes chartes.
Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle.