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LA MESTA EN ESPAGNE

La Mesta est une société de grands propriétaires de troupeaux voyageurs, qui tous les ans se réunit sous la présidence d'un conseil d'État.

Les troupeaux de mérinos se divisent en deux classes : les sédentaires, qui comprennent huit millions de têtes,et les voyageurs, qui en comptent un nombre un peu plus considérable. Les moutons voyagent par bandes de mille à douze cents, sous la conduite de deux bergers, quittent au mois d'octobre les montagnes de la Vieille- Castille, et vont en quelque sorte ravager les plaines de TEstrémadureet de l'Andalousie jusqu'au mois de mai, qu'ils retournent dans les montagnes. Ces bergers, au nombre de seize mille et presque aussi brutes que leurs mérinos, exercent un véritablr> despotisme sur les terres qu'ils parcourent. Pendant leur marche, qui est d'autant plus lente qu'ils trouvent plus de nourriture, les ordonnances de la Mesta leur accordent une largeur de deux cent quarante pieds ; arrivés à leur destination, on les distribue dans les pâturages qui leur sont réservés, et dont la location est payée aux propriétaires suivant le taux fixé arbitrairementpar la Mesta elle-même. On attribue avec quelque raison la dépopulation de certaines provinces et la décadence de l'agriculture à ces migrations ; et en effet la Biscaye, les Asturies, la Galice et

la province deBurgos, qui ne sont point exposées à ce fléau, sont mieux cultivées et plus peuplées que celles qui supportent cette charge annuelle.

C'est lorsque les bergers sont revenus dans leurs cantonnements d'été que l'on fait la tonte, opération d'autant plus importante, qu'elle s'exécute en grand sous de vastes hangars disposés pour recevoir à la fois jusqu'à quarante ou soixante mille mérinos. On peut juger de la quantité de bras qu'elle emploie, puisque l'on compte cent vingt-cinq ouvriers par mille moutons. Les uns sont occupés à tondre la laine, et d'autres à la diviser en quatre espèces, suivan. le degré de finesse. L'époque de cette opération est aussi joyeuse que celle des vendanges dans les riches

vignobles.

Malte-Brun, Géographie universelle.

LES OITANOS ( BOHÉMIENS

L'Espagne est un des pays où se trouvent aujourd'hui en trèsgrand nombre encore ces nomades dispersés dans toute l'Europe el connus sous les noms de Bohémiens, Gilanos, Gypsies, Zigeuner, etc.Laplupartdemeurent, ou plutôt mènent une vie errante, dans les provinces du sud et de l'est, en Andalousie, enEslrémadure, dans le royaume de Murcie ; il y en a beaucoup en Catalogne. Ces derniers passent souvent en France. On en rencontre dans toutes nos foires du Midi. D'ordinaire, les hommes exercent le métier de maquignon, de vétérinaire et de tondeur de mulets ; il y joignent l'industrie de raccommoder les poêlons et les instruments de cuivre, sans parler de la contrebande et autres pratiques illicites. Les femmes disent la bonne aventure, mendient et vendent toutes sortes de drogues, innocentes ou non.

ESPAGxNE ET PORTUGAL. 175

Les caractères physiques des Bohémiens sont plus faciles à distinguer qu'à décrire, et lorsqu'on en a vu un seul, on reconnaîtrait 'entre mille un individu de cette race. La physionomie, l'expression, voilà surtout ce qui les sépare des peuples qui habitent le même pays. Leur teint est très-basané, toujours plus foncé que celui des populations parmi lesquelles ils vivent. De là le nom de Cole, les noiVs, par lequel ils se désignent souvent.

Leurs yeux semblent obliques; bien fendus, très-noirs, ils sont ombragés par des cils longs et épais. On ne peut comparer leur regard qu'à celui d'une bête fauve. L'audace et la timidité s'y peignent tout à la fois, et sous ce rapport leurs yeux révèlent assez bien le caractère de la nation, rusée, hardie, mais craignant naturellement les coups, comme Panurge. Pour la plupart, les 'hommes sont bien découplés, svelles, agiles; je ne crois pas en avoir jamais vu un seul chargé d'embonpoint. En Allemagne, les Bohémiennes sont souvent très-jolies ; la beauté est fort rare parmi les Gitanas d'Espagne.

Très-jeunes, elles peuvent passer pour des laiderons agréables ; mais une fois qu'elles sont mères, elles deviennent repoussantes. La saleté des deux sexes est incroyable, et qui n'a pas vu les cheveux d'une matrone bohémienne s'en fera difficilement une idée, même en se représentant les crins les plus rudes, les plus gras, les plus poudreux. Dans quelques grandes villes d'Andalousie, certaines jeunes filles, un peu plus agréables que les autres , prennent plus de soin de leur personne. Celles-là vont danser, pour de l'argent, des danses qui ressemblent fort à celles que l'on interdit dans nos bals publics du carnaval.

Quoi qu'il en soitj il est certain que les Gitanas montrentà leurs maris un dévouement extraordinaire. Il n'y a pas de danger ni de misère qu'elles ne bravent pour les secourir en leurs nécessités. Un des noms que se donnent les Bohémiens, Rome ou les époux, me paraît attester le respect de la race pour Télat de mariage. En général, on peut dire que leur principale vertu est le patriotisme, si l'on peut ainsi appeler la fidélité qu'ils observent dans leurs relations avec les individus de même origine qu'eux.

leur empressement à s'entr'aider, le secret inviolable qu'ils se gardent dans les affaires compromettantes. Au reste, dans toutes les associations mystérieuses et en dehors des lois, on observe quelque chose de semblable.

Prosper Mérimée.

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