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LE CARNAVAL A ROME

C'est le mardi gras que les divertissements d'une population tombée en enfance et agglomérée dans une seule rue arrivent à la souveraine frénésie de leurgaieté. Les factioûsjaunes ou vertes, violettes ou bleues, blanches ou d'un incarnat garibaldien, entrent en lice : sous prétexte de coiffer des Folies, le bonnet phrygien fait briller sa corne ronge dans la cité de Jules 11. Une heure avant l'Ave Maria, moment où un coup de canon exterminera subitement celte allégresse, il faut parcourir le Corso, au risque d'elre déchiré par les Ménades. Je ne sais comment parviennent à circuler, entre les rangs serrés des équipages, les marchands de bouquets, qui les portent échelonnés sur des perches jusque dans les voitures, et les revendeurs de confetti wenanl réapprovisionner les espèces d'auges dont sont bordés tous les chars !

Contadines dans leurs costumes appétissants et criards, poli- <-hinelles el arlequins, dominos errants, marmots encapités de tètes colossales ; dragons à cheval parmi ces vagues humaines où (les files de masques, lancées à travers les foules, y tracent des courants qui serpentent; musiques militaires, fanfares ambulantes,

i88 L'EUROPE ET LES EUROPÉENS.

grelots des équipages, détonations d'artifice; militaires de toute arme et femmes de toute couleur ; Turcs et chauchardeSy cortèges bigarrés à la suite d'un tambour de basque, chevaux maquillés de festons et de rosaces voyantes, belles filles aveuglées et qui rient ; balconsqui regorgent et d'où il semble que vont tomber des grappes vivantes ; grêle incessante qui pleut des fenêtres et forme sur le pavé un tapis neigeux de plâtre écrasé; nuages de farine qui plongent les acteurs dans la brume ; paquets de verdure qui montent ou descendent incessamment dans les airs; homards, dauphins et autres monstres vomissant à pleine gueule des bouffées de craie; sur les estrades disposéescontre les murs, ces corsets rouges, ces dentelles, ces flots de rubans dont la rue est bordée ; tout enfin, tout ce qu'on voudrait énumérer et rendre avec le désordre de ses contrastes, tout est joyeux, insensé, fait pour tourner les lôtes et enivrer les yeux.

De grands fantômes drapés en vestales cheminent rossés par la batte d'arlequin; d'autres fous dansent pour leur propre satisfaction, en chantant des couplets qu'ils improvisent. Leburlesque naît à chaque pas, et le rire jaillit de ces cratères en ébullition. Fussiez-vous seul, vous perdriez la sensation de l'isolement , car chacun vous accoste, et, s'égayant avec vous de vous, s'offre en plastron à vos lubies.

Francis Wi:y, Rome,

BRIGANDS rTALIENS

Un des grands fléaux de l'Italie méridionale est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits l'idée de meurtres et de combats à main armée ; en entendant parler de ce pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le (^ brigand calabrais » n'est point un

simple mylhe à l'usage des drames et des opéras : il existe bien réellement, et ni les changements de régime politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées tant de fois, n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des félicitations officielles; mais le répit a toujours été dé peu df' durée, et les meurtres ont recommencé de plus belle.

Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère. Dans ce pays où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands i)ropriétaires, et par suite le paysan, ou cafone, est condamné pour vivre à un travail accablant et mal rémunéré. IJans les années de grande abondance, alors que le seigle, les rhalaignes, le vin, suffisent à son entretien et à celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre fennemi commun, le propriétaire féodal, le gualano, ils mettent le feu à sa maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns de ces bandils finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées de sang; mais tant qu'ils se bornent à leur premier r()le de « redresseurs de torts », ils peuvent compter sur la complicité de tous les autres paysans : les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux.

Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle.

iî»-2 );e['I{ope et les européens.

LE PEUPLE OREC

Les Grecs ont précisément autant de passion qu'il en faut pour mettre en œuvre ce qu'ils ont d'esprit.

Ils ont de l'esprit autant que peuple du monde, et il n'est pour ainsi dire aucun travail intellectuel dont ils soient incapables. Ils comprennent vite et bien; ils apprennent avec une facilité merveilleuse tout ce qu'il leur plaît d'apprendre, c'est-à-dire tout ce qu'ils ont intérêt à savoir. Je ne crois pas qu'ils soient trèsaptes aux sciences de haute spéculation, et il se passera probablement quelques siècles avant que la Grèce produise des métaphysiciens ou des algébristes ; mais les ouvriers grecs apprennent en quelques mois un métier môme difficile; les jeunes commerçants se mettent rapidement en état de parler cinq ou six langues; les étudiants en droit, en médecine et en théologie acquièrent rapidement les connaissances nécessaires à leur profession : tous les esprits sont ouverts à toutes les connaissances utiles ; l'amour du gain est un maître qui leur enseignera un jour tous les arts.

Ils étudient par nécessité, ils étudient aussi par vanité. Un peuple qui a de l'intelligence et de l'amour-propre est un peuple dont il ne faut point désespérer. Ils apprennent tant bien que mal le grec ancien, pour se persuader qu'ils sont les lils des Hellènes; ils étudient leur histoire pour avoir de quoi se vanter. Ils s'instruisent enfin par curiosité pure, et ils montrent un égal empressement à raconter ce qu'ils savent et à apprendre ce qu'ils ignorent

Edmond About, la Grèce contemporaine.

I . Nous ne parlons pas ici des Turcs, que nous décrirons avec les peuples de rÂsie.

PÉNINSULE DES BALKANS. i95

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