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LA FEMME MONTÉNÉGRINE

L'histoire de la femme tsernogortse peut se résumer en deux mots : travailler et souffrir. Au seuil du temple de la vie,

elle lit, comme au frontispice infernal, le fatal arrêt de sa destinée :

Lasciate ogni speranza, voi che 'ntraiet

Son existence se déroulera tout entière en effet dans un cercle inexorable de fatigues, de douleurs et ^'assujettissement.

Si l'explosion d'une joie délirante accueille à sa naissance l'héritier du guerrier monténégrin , si le bruit de la mousqueterie et les vivat du festin célèbrent ce jour fortuné, la tristesse et le désenchantement sont au contraire au foyer domestique quand une fille vient accroître le chiffre de la famille. Aux questions que vous ferez au père sur le sexe de son nouvel enfant : « Pardonnez-moi, répondra-t-il, pardonnez-moi, c'est une fille » {OproslUe, imamo iedny k'cer). Volontiers aussi il dira : « C'est un serpent » (Toije smiya). Aussi ce petit être, rejeté dès ce moment loin des tendresses et des soins passionnés dont ses frères ont accaparé toutes les faveurs, va grandir, ignoré, misérable, jusqu'au jour où ses forces naissantes pourront donner à la maison leur maigre revenu. Initiée dès ses premières années aux faciles travaux du ménage, le jour arrive bien vite où la forêt et les champs réclament aussi la fille monténégrine. Enfant encore, vous la verrez, maigre et pâle, descendre des montagnes, ployant sous le fagot de bois sec qui lui rapportera quelques kreutzers ; jeune fille, au lieu de laisser à la nature le temps d'arrondir ses formes naissantes et de répandre ses attraits sur son précoce développement, elle flétrit prématurément dans le travail toutes les fleurs de son printemps ; femme, elle achève rapidement dans les devoirs du mariage, devenu pour elle une domesticité, et dans les soucis de la maternité, la ruine de sa beauté fugitive et le naufrage des rêves de son adolescence. Sous ces traits flétris et tirés, sous ce masque d'une maturité hâtive, cherchez et vous trouverez souvent une femme de vingtcinq ans, sur laquelle un labeur forcé a mis le cachet d'une étrange et rebutante masculinité. Au physique, la femme monténégi'ine est généralement de taille moyenne, massive, dénuée

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de toute élégance dans les allures et le maintien. Sa démarche pesante, son pas allongé, l'inclinaison de sa taille, le port même de sa tète, presque toujours humblement inclinée, tout trahit chez elle l'habitude des pénibles travaux et celle des longues marches dans les montagnes, sous le poids de lourds fardeaux. Rien dans ses actes, dans ses gestes, ne rappelle cette légitime assurance, cette confiance en soi-même que donnent à la femme, chez les peuples vraiment civilisés, l'exercice des droits sacrés qui lui sont reconnus et, vis-à-vis de l'homme, le sentiment de son égalité. La Monténégrine voit dans son père, dans son frère, dans son mari, des êtres supérieurs devant lesquels elle doit trembler, obéir et se taire ; l'homme, à son tour, se plaît à exagérer les formes d'un despotisme dont un faux point d'honneur l'empêche

seul souvent d'affranchir sa compagne

La galanterie n'existe point dans la Montagne Noire; la jeune fille peut en liberté, loin de l'œil maternel, aller de seuil en seuil, de montagne en montagne, mieux garantie par le respect, peut-être un peu hypocrite, dont elle est entourée, que par nos lois les plus sévères. Vous la verrez s'approcher d'un inconnu, et, pourvu que celui-ci porte quelque signe de distinction, lui baiser humblement la main, s'offrir à lui rendre tous les services dont il peut avoir besoin; mais malheur à celui qui lui ^adresserait quelque parole d'offense !.;...

G. FrilIey et Iovan Wlahovitj, le Monténégro contemporain.

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