PREMIER CHANT
L'BRTHOUSIASIia DAHS L'ARRlàlkB-BOnTIQVB
(Petit salon d'un épicier^ séparé par un simple vitrage du théâtre de son exploitation. De la place qu'occupe le chef de rétablissement il peut surveiller les mouvements de la boutique et se porter au-devant des clients de choix , s'il en sur-^ vient. Pour le moment y rien ne bouge. Il est dix heures ; le couvre-feu a sonné pour les habitants de ce paisible quartier, A la tête de quelque loisir, l'épicier en profite pour faire les honneurs de son salon: sa femme l'aide dans ce devoir d'hospitalité et y met beaucoup du sien : on voit que, dans le partage des attributs, la culotte a passé de son côté» La compagnie se compose du charbonnier du coin et dun professeur d'aile^ mand domicilié au premier étage au-dessous des toits. Le charbonnier est là pour se chauffer à
peu de frais; le professeur d'allemand profite de Voccasion pour se perfectionner dans la langue française. Une couturière travaille dans un coin. Uentretien est fort animé.)
l'épicier , dignement.
Je te répète, madame Plumet , que je ne donnerai jamais dans ces godans-là. Tu y engageras ma fortune, si c'est ton pkisir ; tu n'y engageras jamais ma conscience. le proteste.
l'épigière.
Tu protestes ! Le mot est joli 1 (Avec une œillade expressive.) Dites donc , monsieur Schoumeyer, il proteste. N'est-ce pas qu'il est joli , le mot?
LE PROFESSEUR, poussaut un éclat de rire qui
n'appartient qu'aux poitrines Loutre-Rhin.
Yalyal
l'épigière.
Vingt francs de hausse sur nos actions et il proteste ! Trois cent dix-huit francs de plus dans le coffre aux écus! {Se tournant vers le charbonnier et la couturière.) Eh bien , vous autres , pourquoi
m rSNTHOUSIÂSME
vous piDcez-vous les lèvres? Allons, soolagez-yous ; point de gène, si le cœur vous en dit.
[Les deux personnages interpellés, que le respect avait retenus, obéissent à Vappel et rient à gorge déployée. Lépieier ne sait plus quel maintien garder; il jette des yeux inquiets du côté de la boutique, avec l'espoir que les besoins du service réclameront sa présence et le tireront du mauvais pas dans lequel il est évidemment engagé. Cet espoir est déçu;. le vide continue à régner dans l'enceinte ouverte au public.
M. Plumet se réfugie alors dans sa dignité : il se renverse sur sa chaise ^ croise solennellement ses bras, et oppose à l'hilarité générale la majesté de son silence. Cette attitude ne désarme personne. Les rires redoublent; le professeur y procède toujours à f allemande , c'est-àrdire qu'il ébranle les vitres de la cloison. L'épicier en est frappé de stupeur.)
l'épicière, reprenant Voffensive.
Âh I tu protestes , monsieur Plumet !
l'épicier, avec une fureur concentrée.
Oui , oui , oui. Tu m'enrichiras, madame Plumet ^
mais tu ne me corrompras point. Je reste dans mes principes.
l'épigièrb, d*nn ton plus radouci.
Voyons, mon boulot , calmez vos rages. On sait que vous en avez des principes, on le sait. Vous en êtes pétri , ces messieurs vous rendent cette justice. {Signes d'assentiment dans l'auditoire.) Mais songes-y donc : trois cent dix-huit francs de bénéGce en vingt-quatre heures, là, sans risque, sans bourse délier, sans remise ni rabais. Pour faire ce profit , que de pruneaux il te faut vendre ! que d'onces de café ! que de cassonade I
l'épicier^ reprenant ses avantages.
n en faut ce qu'il en faut , madame Plumet , mais c'est de l'argent bien gagné que celui-là. Le tien ^ je crains d*y toucher; il me brûle les doigts; j'ai peur qu'il ne soit maudit , qu'il ne se fonde dans ma main et qu'il ne me gâte l'autre. Que veux-tu? J'ai des principes, c'est dans le sang. Feu mon père avait été pris aux assignats; j'en ai eu des tiroirs pleins dans mon héritage. Qu'est-ce que c'était que ces assignats? Des chiffons de papier. Qu'est-ce que tes actions? D'autres chiffons de papier.
l'^pigière.
Et les billets de banque, donc ?
l'épicier, d^un air profond.
Les billets de banque ! les billets de banque I II y a beaucoup à dire là-dessus. On en reviendra. C'était l'opinion de feu mon père ; jamais il ne les a pris au sérieux. Quand il passait un acte, il avait toujours soin de mettre : « en espèces métalliques, sonnantes et ayant cours. » C'était un homme à principes : je tiens de lui.
L'iviClÀRE.
Soit , monsieur Plumet , soit ; garde-les tes principes, mets-les en bocal : nous les vendrons un jour comme une curiosité. Tu veux passer à l'état de phénomène, à la bonne heure; chacun son goût; ce n'est pas le mien. Moi j'en ai aussi des principes, j'en ai un surtout et je m'y conforme : c'est qu'il faut être de son temps et faire comme tout le monde. Or tout le monde fait fortune , donc il faut faire fortune aussi. Ouvre seulement les yeux, Plumet ; regarde ce qui se passe à côté de toi , dans ta rue, dans ta ihaison , près de ta porte. Le boucher d*en face, par exemple? Six mille francs de
bénéfice sur ses Strasbourg. L'herboriste d'à côté? quatre nille francs sur ses Saint-Germain. La marchande de corsets du deuxième ? douze cents francs sur ses Vieille-Montagne. C'est à qui fera sa pelote, et seuls nous ne la ferions pas?
l'épicier.
Attends la fin , madame Plumet.
l'épicière.
La fin de quoi? La fin du monde. On ne vit qu'un temps , mon boulot , et il faut le bien employer. Demande à ces messieurs. Je parie qu'ils ont tous leurs petits coupons en poche. (Au professeur.) N'estrce pas ?
LE professeur*
En beu té Brisse rhénane.
L'ÉPIGlàRE.
Comment prononcez-vous cela ?
LE PROFESSEUR^ répétant avec un soin extrême. Té Brisse rhénane.
L'ÉPIGlèRB,
, Âh ! j'y suis : Prusse rhénane. Il faut y mettre de la bonne volonté. Dites donc, monsieur Schoumeyer, si avant d'enseigner l'allemand aux autres,
176 rKHTHOUSIÂSMS
VOUS appreniez qd peu le français ; il n'y aurait rien de trop.
LE PROfESSBOR, fiant moins haut fue tout à
Theure.
Yalyal
L'sPlCliRB.
n n'y a pas d'affront ; c'est un simple conseil. Nous disons donc un peu de Prusse rhénane. Tu l'entends, Plumet , Monsieur a de la Prusse rhénane. (Se tournant vers le charbonnier:) Je parie qae le voisin a quelque chose aussi ?