‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 58 sur 80 · LB SÉRAIL · texte numérisé non relu

LB SÉRAIL

[Chez le Grand Vizir, Cet errant de Mahomet

repose le plus nonchalamment du monde sur

les coussins d^un divan ; il achève une tasse de

café noir comme de Vencre^ mais délicieux,

Cest du moka premier choix, venu directe-

ment de FYemen. Sa pipe est chargée de ce

tabac incomparable que fournissent les environs

de Latakiéh, Pour varier ses plaisirs, il fume

et boit alternativement. A ses côtés est assis

sonKatmakany c^est-à-dire^ un autre lui-même,

son représentant y celui qui exécute ses ordres. La langue turque est très laconique; elle exprime beaucoup de choses en un seul mot. Ce Kaîmakan a Pair de se plaire beaucoup avec le Grand Vizir; il est vrai qu*il est payé pour cela» L'entretien roule sur toute autre chose que les destinées de F Empire.)

LE GRAND VIZIR

Gloire à Dieu 1 Nous n'aurons rien à faire aujoard'hni avec les Giaours.

LE kaIvakan.

L'esprit du prophète t'inspire dans tout ce que tu dis. Nous n'aurons rien à faire.

{Au moment oit leKaimakan achève cesparolesy un grand bruit se fait entendre à la porte. Des mots assez vifs sont échangés, et un bimbachi pénètre dans la pièce oit se tient le Grand Vizir. Cet homme a été ses babouches^ et à peine entré il se prosterne lé front contre terre. )

LE GRAND VIZIR

Par la barbe du Prophète, que signiBe ce bruit ?

LB BiMBACHi, toujoufs le front au niveau du sol j et sans oser lever les yeux»

MoscoTito ! Moscovito I * ( Vue main brusque soulève la portière^ et deux personnages costumés à Feuropéenne entrent sans être annoncés. Cest V ambassadeur russe accompagné de son secrétaire. Ils sont tous deux en paletot, avec des éperons aux bottes. Un éclair de colère brille dans les yeux du Grand Vizir ^ et le Kaîmakan porte involontairement la main à son sabre de Damas. Cependant ils se contienr nenty après avoir vu à qui ils ont affaire.) l'ambassadeur y entrant.

Me voici ; j'arrive du fond de la mer Noire et j'ai voulu causer avec toi sur-le-champ. Mon sultan n'est pas content du tien.

LE GRAND VIZIR, sc retranchant dans le style

oriental.

Quêtes jacinthes soient toujours fleuries ! Assiedstoi sur ces coussins. Si tu viens du fond de la mer Noire, tu dois avoii* besoin de te rafraîchir. [&ar un signe du Kaîmakan^ des serviteurs s'empressent d'apporter aux deux étrangers la

MO hk CLEF

pipe^ le eafi^ des sarbeis ei des plateaux chargés de amfitures. Le Grand Visir déclare qu'il ne s'occupera Sajfaires que lorsguHl aura rempli ces devoirs éF hospitalité. Les serviteurs se succèdent en offrant toutes sortes de friandises confectionnées dans le séraU, gâteaux d^amandes^ pâtes de coings, nougats de toute espèce. Après la pipe vient le narguili où la fumée du tabac traverse une boule de verre remplie éCeau de rose.) l'ambassadeur, sans se départir de sa raideur. Haiotenant, tu m'écoates, n'est-ce pas?

LE GRAND TIZIR.

Que le Prophète m'assiste ! Je suis ton senriteur et celui de ton sultan. Parle.

l'ambassadeur.

Eh ! bien on fait ici trop pour les autres et pas assez pour nous. Il n'y a que le Moscovite qui doive compter pour quelque chose à Stamboul; entends-tu?

LE GRAND TIZIR.

Gloire à Dieu ; tu as bien raison. Que sommesnous? Les plumes de vos ailes. Commande.

l'ambassadeur.

Que signifie alors ce genre d'avoir traité avec la France ? £t sans nous ?

LE GRAND VIZIR

Oh! que la vérité parle par ta bouche I Tes lèvres distillent le miel. Puissent tes tulipes être toujours épanouies !

l'ambassadeur.

Tu as traité avec la France ; c'est là-dessus qu'il faut revenir.

LE GRAND VIZIR

Quelle prudence dans tes paroles! 11 me semble que j'entends l'ange de la résurrection. Continue, je me plais à t'entendre ; ta voix est comme le premier sorbet que l'on goûte après le jeûne du Ramadan.

l'ambassadeur.

Alors c'est compris ; tu reviendras sur ce traité. ( D'un ton qui s'élève jusqu'à la menace. ) Autrenent....

LE GRAND VIZIR

Justice du maître des mondes , ne t'irrite pas. Tu sais bien que nous sommes tes enfants ; nous

ne voulons que le bien et la tranquillité; nous détestons les méchants.

l'ambassadeur.

A la bonne heure ; mais on m'assure qu'il y a eu une clef donnée aux Latins ; tu me rendras cette clef.

LE GRAND TIZIR.

Que ton rosier porte des fleurs en toute saison I Que Dieu éloigne de ton cerveau les mauvais songes I

l'ambassadeur, dFMne voix qui va jusqu'à la

brutaiité.

Je te redemande cette clé ; il me la faut pour mes Grecs.

LE grand vizir.

La justice réside en toi ; tout ce que tu dis est marqué au coin de la sagesse.

l'ambassadeur, frappant du pied la terre avec un mouvement dHmpatience.

Alors je l'aurai , est-ce convenu?

LE grand vizir, réduit.

Par la barbe du Prophète , tu l'auras.

(U ambassadeur et son secrétaire se lèvent; le

Grand Vizir se met debout sur son divan et leur prodigue les saluts à Forientale en portant la main à son front , à sa bouche et à son cosur. Les deux diplomates se montrent peu sensibles à ces politesses ^ et^ en sortant ^ l^ambassadeur revient à la charge^ l'ambassadeur, au Kaimakan qui le reconduit.

Qu'on n'oublie pas cette clef.

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