‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 68 sur 80 · SIX · texte numérisé non relu

SIX

LA aivOLTB.

Avant de poursuivre, David jeta un coup d'oeil sur la dunette afin de s'assurer du point où en étaient les conférences entre ses compagnons et le capitaine Fox. Il vit que l'échange des civilités recommençait de plus belle, et se crut fondé à reprendre son récit :

a Le tort du capitaine de V Albatros fut de croire qu'en frappant le chef du complot il en avait rendu le retour impossible ; c'était mal juger son ennemi^ Quoiqu'aux fers, cet homme exerçait encore de

Tempire sur une portion de l'équipage, et il avait

d'ailleurs des acolytes qui ne valaient guère mieux

que lui et continuaient leur travail en dessous. Ce

fut ainsi que se prépara , à notre insu, un terrible

événement.

aMous étions dans les plus belles mers du mondtf

et sous un ciel qui restait toujours serein. Les travaux de la pèche suivaient leur cours ; chaque matin des baleinières quittaient le l)ord pour aller attaquer le poisson que l'on apercevait à distance. Ce fut dans ces courses que se trama un nouveau complot, sans que rien en pût révéler l'existence ; le jour, l'heure , les moyens, tout fut arrêté , et ni les maîtres, ni les officiers n'en eurent le plus léger soupjpon.

« Il m'en souvient comme si c'était d'hier ; la bombe éclata un dimanche au matin ; ces mécréants avaient choisi le saint jour pour leur œuvre de démon. Le capitaine venait de se mettre à table avec ses officiers ; nous autres maîtres, nous nous apprêtions à prendre aussi notre repas, quand une bande de forcenés ^ armés de couteaux , de haches et de harpons se précipita vers le gaillard d'ar-

rière : Theure était veDue, il fallait se défendre en désespérés ; de pareilles gens il n'y avait point de quartier h attendre.

a Âa premier bruit, le capitaine s'était élancé sur le pont ; trois matelots Y y avaient devancé, et l'un d'eux lui asséna un coup de bâche qui entama profondément Tépaule et eût suffi pour mettre hors de combat un champion moins vigoureux. La revanche fut prompte ; d'un coup de pistolet, le capitaine coucha Tagresseur sur le carreau, et du second coup, il tua un autre matelot qui commen* çait à le serrer de près. S'emparant ensuite de la hache du mort, il écarta les assaillants à l'aide d'un moulinet dont chaque choc était décisif. De ma vie je n'ai vu un homme plus beau sous les armes; ses yeux brillaient comme deux tisons, ses cheveux se hérissaient comme la crinière d'un lion en fureur; ils étaient dix autour de lui , écumahts, acharnés , et pourtant il suffisait seul à les contenir.

a De notre côté, nous faisions tous nos efibrts pour aller à son secours; malheureusement il nous restait peu d'hommes fidèles, et à chaque in*

stant le nombre des révoltés augmentait. L'équipage entier se rangea dé leur côté, dès qu'on vit qu'ils avaient des chances. Trois maîtres , deux ofSciers et le capitaine , voilà à quoi se réduisaient nos forces, et il fallait tenir tête à quarante enragés. Pour ma part, j'en avais quatre sur les bras et chacun de nous h proportion. Deux maîtres tombèrent à mes côtés pour ne plus se relever ; plus loin un officier fut jeté à la mer après avoir été criblé de coups de harpon; enfin le capitaine, perdant des flots de sang, épuisé par des assauts repétés, ne pouvant faire face à tant d'ennemis» succomba dans une dernière surprise , fut achevé à coups de talons et littéralement dépecé par cette borde ivre de carnage.

a Seul je résistais encore avec cette énergie que donnent les situations désespérées ; je savais bien que j'y laisserais la vie, mais je m'étais promis de la défendre jusqu'au bout et de la faire chèrement payer à ceux qui la menaçaient. Cependant je sentais mes forces me trahir; mon bras était las de frapper et se refusait à tout service ; mes jambes chancelaient et fléchissaient sous moi ; j'allais être

accablé et mis eo pièces, lorsqu'une voix me sauva :

— a Ne le tuez pas , dit-elle , et qu'on rattache au grand mât.

cr Ce n'était pas une grâce , c'était un supplice plus raffiné. Lexhef du complot , devenu libre, avait pris le commandement, et il voulait me rendre amplement les coups de corde qu'il avait reçus. On fit ce qu'il ordonnait; on me mit nu comme un ver, on me lia an même endroit où je l'avais si bien fustigé , on apporta un baquet plein de vinaigre , et l'équipage vint s'exercer à tour de rôle sur mes épaules ensanglantées. Comme assaisonnement, chaque homme plongeait sa corde dans le baquet et me frappait avec cet instrument de torture bien digne de si ingénieux bourreaux. Je sentais le vinaigre me passer dans le sang, me brûler, me causer d'horribles cuissons; c'était trop de souffrances ; au quarantième coup , je m'évanouis.

■ NTRB LB OIBL BT L'BAU.

i II faut , poursuivit David , que cette crise ait duré longtemps et qu'elle ait été bien vive , puisqu'il ne me reste aucun souvenir de ce qui survint alors. Quand je repris mes sens , il me sembla que j'étais ballotté sur la mer, mais d'une tout autre manière qu'on ne Test à bord d'un bâtiment ; mes mains , mes jambes étaient engourdies, et quand j'essayais de faire un mouvement j'éprouvais un obstacle invincible. Enfin mes yeux s'ouvrirent , et je pus distinguer les objets autour de moi : ce que je vis était si désespérant qu'involontairen^ent je les refermai.

« J'étais garrotté et couché au fond d'un canot, jouet de la vague ; à mes côtés , et si près que son souffle me chauffait le visage , était un compagnon d'infortune, garrotté comme moi et comme moi couvert de blessures. C'était un cadet de famille , qui faisait sa première campagne de pèche à bord

de V Albatros y et que les matelots avaient surnommé V aspirant. Pour un début , Tépreuve était rude et menaçait de le devenir plus encore. Nous étions Fun et l'autre abandonnés sur TOcéan Indien, dans une frôle barque, sans vivres , sans boussole , sans eau , et , qui pis est « liés de ma-: nière à ne pouvoir remuer un membre ni changer de position. La perspective n'était point encourageante.

a Cependant, dès que j'eus recouvré mes esprits, je sentis renaître en moi un vif désir de salut. Dans l'une de mes poches se trouvait un couteau , que mes bourreaux ne m*avaient point enlevé ; à force de patience y et quoique mes poignets fussent garrottés y je parvins à le saisir entre mes doigts et m'en servis pour couper les cordes qui enchaînaient mon compagnon. Dès qu'il eut les mains libres , il me rendit le même ofGce , et nous pûmes disposer de nous-mêmes dans l'intérêt commun. Mais que faire ? à quoi recourir ? Tout au plus nous restait-il la ressource de veiller sur l'horizon et d'épier s'il n'y paraîtrait pas quelque voile à qui nous pussions faire des signaux de détresse. Deux fois nous

eûmes cette chance , deux fois elle se termina par un désappointement. Les navires passèrent sans neos voir, ou, nous ayant vus, ne voulurent pas se détourner de leur route. £t quels efforts pourtant nous faisions ! quels cris nous poussions ! Nos deux mouchoirs avaient été noués au bout d'une rame , et, afin que le signal fût aperçu de plus loin, je montais sur les épaules de mon compagnon et agitais ce funèbre drapeau d'une façon désespérée. Rien n*y fit ; le destin semblait nous avoir condamnés.

« Trois jours se passèrent dans ces angoisses , pires que la mort. Vous pouvez juger en quel état nous étions et à quel point la faim nous remuait les entrailles. L'Aspirant» moins robuste que moi, n'avait pas Fappétit aussi aiguisé, et pourtant, dès le commencement du quatrième jour, nous en étions à nous traiter en ennemis et avec la conviction que Tun des deux mangerait Tautre. Toutes les chances étaient de mon côté; j'avais ponr moi la vigueur du poignet et le couteau dont je ne m'étais point dessaisi. Quiconque n'a pas passé par là ne peut se faire une idée des sentiments qui as-

siègent alors on homme ; on comprend les sauvages et leurs festins. J'en étais à me dire que peut-être avais-je tort de laisser maigrir l'Aspirant, et que , puisque j'en serais tAt ou tard réduit à en expédier quelques tranches , il valait mieux le faire pendant qu'il était en bon état. De son cAté, probablement il faisait le même calcul , et j'en jugeais ainsi par les regards de convoitise qu'il attachait sur moi.

a Dans ces dispositions réciproques , il était difficile de s'abandonner au sommeil ; cette privation fut un tourment de plus ajouté à tous les autres. Sitôt que mes yeux s'affaissaient , il me semblait voir le bras de mon compagnon se lever, et je me réveillais en sursaut. Mon premier mouvement était alors de m'élancer sur lui et d'en finir : un bon instinct me retenait à temps. D'ailleurs , il n'y eut bientôt plus à s'en mêler; la mort arrivait toute seule : le malheureux expira de besoin sous mes yeux, et moi qui l'aurais dévoré vivant vingtquatre heures plus tôt , mort je ne m'en sentis pas le courage. Il est vrai qu'à mon tour je voyais mes forces s'éteindre et ma fin s'approcher. La mer,

belle jusque là, s* était mise en révolution; mon canot voltigeait sur la cime des flots , comme une coquille de noix , jusqu*à ce qu'une lame furieuse l'enveloppa, le roula, Tengloutit dans Tabime avec tout ce qu'il portait. Ce fut un rude plongeon , on peut m'en croire.

« Quand je revins à moi , j'étais étendu sur une grève solitaire , et les premiers rayons du soleil réchauffaient mes membres glacés et endoloris. »

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