SCÈNE IV
VAlîéLIORATIOH DBS éaUTBRB
(Une chambre à coucher^ avec les apparences de quelque désordre. Cest la chambre d'un homme de loisir : il vient d'être rapporté avec toutes les précautions possibles d'une course au clocher qui a eu lieu aux environs de Paris. En franchis^ sant un mur de clôture^ il a fait une chute d'un caractère fâcheux et a rencontré un Ut d'échalas qui lui ont pénétré désagréablement dans le corps. Un chirurgien achève de panser ses blessures: l'appareil est en état quand les deux inspecteurs entrent. )
PREMIER INSPECTEUR
Eh bien, docteur?
LE DOCTEUR
Eh! eh! marquis ^ le dommage est plus grand que je ne Taurais cru ; il est si mal tombé.
PREMIER INSPECTEUR
Le plus bêtement du monde.
DEUXIÈME INSPECTEUR
Dame ! marquis , on tombe comme Ton peut.
PREMIER INSPECTEUR f avec sévérité.
Non, vicomte, on ne tombe pas comme Ton peut; on tombe comme Ton doit. On se tue, on ne se déshonore pas ; voilà les vrais principes.
DEUXlàMS INSPECTEUR.
8e tuer 1 se tuer ! Comme vous y allet ! C*est on goût qui n'est pas comtnun : vous trouveriez peu d'amateurs pour ce genre de divertissement.
PREMIER INSPECTEUR
Tant mieui ; je préfère cela à vos jeux de bambins. Ne voyez-vous pas , yicomte, qu'il n'y a plus rien de sérieux dans vos courses au clocher ? Des mw^s écornés , des haies à jour, des ruisseaux qui n'en sont pas, des douves à sec, des fossés de six pieds de large, des obstacles dérisoires. Aussi savez-vous comment je qualifie la chose? De coorses de santé.
BBUXlàMB INSPECTEUR*
Témoin le blesié que voici.
DE LÀ SOGlÉTjÉ D'ENCOURAGEMENT. iS5
PUBHiBa INSPECTEUR^ Qvec un sentiment de
compassion dédaigneuse.
Un eofaot I un novice 1 II paie sa bienvenue , et pas cher.
LE DOCTEUR, intervenant.
Une ou deux côtes brisées, c'est un joli priï.
PREMIER INSPECTEUR
Dans les règles , docteur , il devait rester sur le coup : on n'est pas plus gauche qu'il ne Ta été. Quel saut de carpe il a exécuté en tombant I quelle triste posture il a prise ! C'est ainsi que les insti^ tutions se couvrent de ridicule.
LE DOCTEUR
Il en a pour deux mois avant d'être entièrement remis sur pied : la charpente a souffert.
PREHIER INSPECTEUR.
C'est bien fait: pourquoi n'est -il pas mieux tombé I Mais que dis-je ? Tombe-t-on aujourd'hui? On descend de cheval , on ne tombe pas. C'est un entendu entre la bête et l'homme ; ils se délivrent l'un de l'autre avec des égards réciproques, et des procédés mutuels. ( S' échauffant peu à peu.) Où sont nos grands accidents d'autrefois? Nos luxa-
lions? nos fractures? Je cherche des animaux foudroyés sur place et n'en trouve plus ; je cherche des écuyers emportés mourants, et à peine vois-je quelques écloppés. {Avec un sentiment de douleur.) Non, non, vous avez beau dire ; le feu sacré n'y est plus.
LE DOCTEUR, allant à lui et lui serrant vivement la main»
Merci, marquis ; au moins vous songez à nous ; si les clients manquent , ce ne sera pas de votre faute : merci !
PREMIER INSPECTEUR
Il n'y a pas de quoi, docteur ; c'est le perfectionnement du cheval qui m'anime; je tiens à ce qu'on le prenne au sérieux. Nous sommes, à dix tout au plus , les derniers des Romains ; nous protestons sur des ruines. Voyez le vicomte ; il a déjà passé à l'ennemi , il transige, il en est aux accommodements. C'est ainsi que les empires se perdent. jQuand les Barbares sont aux portes, il faut lutter et, si Ton ne peut vaincre, périr.
DEUXIÈME INSPECTEUR
Vous tournez au drame, marquis.
DE LA SOCIÉTÉ D'ENGOUllAGEMËNT. 857 PREMIER INSPECTEUR.
C'est plus fort que moi. Il n'est pas donné à tout le monde d'être sceptique ; j*di foi au cheval et voudrais le sauver. Mais je n'en aurai pas le démenti. Dès ce soir, je prépare mon rapport à la Société d'encouragement, et il sera fait de main de maître. Il se peut, qu'après cet acte décisif, le cheval ne s'en porte pas mieui ; mais du moins la Société aura été avertie. Venez, vicomte, tout est fini pour l'inspection ; il ne me reste plus qu'à lancer ma bombe. {Ils quittent la chambre du blessé, après avoir pris congé du docteur. La suite de cet épisode est enveloppée de mystères. Tout ce qu^on en peut savoir, c'est que la Société d'encouragement existe encore et qu'elle sera visible au Champ-de^Mars pendant plusieurs dimanches consécutifs. On assure qu'elle ne désespère plus du cheval et qu'elle est à la veille de prendre de nouveaux brevets de perfectionnement , sans garantie de l'État.
MORT A L'AHO;.AI8 t
L'histoire nous apprend que la Grande-Bretagne a été plusieurs fois conquise ; elle le fut par les Romains sous la conduite de Julius Agricola;par les Saxons sous la conduite d*Hengist; enpn par les Normands sous la conduite de Guillaume le Conquérant. Voilà trois conquêtes très-formelles que la tradition consacre et qu'attestent des monuments; sans compter les changements de règne et les révolutions de dynastie qui firent passer la courojune des Plantagenets aux Tudors, des Tudors aux Stuarts et des Stuarts aux princes d'Orange et de Brunswick.
A côté de ces conquêtes authentiques, l'histoire cite encore quelques défis portés à l'Angleterre par
MORT A L'ANGLAIS. tM
des I^ommes amis de leur pays. Ainsi , un simple corsaire de Dieppe, Ango^ eut un jour l'idée de s*emparer, à lui seul, des Iles de la Grande-Bre* tagne , pour en faire hommage au roi de France , Qt si l'entreprise échoua, ce fut par suite de circonstances indépendantes de la volonté du hardi marin. Ainsi encore, un armateur de Marseille, George Roux de Corse, seigneur des Brues, jaloux d'abaisser une puissance qui s'attribuait la domination des mers, adressa au prince qui y régnait un cartel ainsi conçu : a George de Corse à George d'Angleterre. • On sait enfin quel défi solennel et autrement sérieux fut envoyé, du haut des falaises de Boulogne , aux insulaires qui peuplent la rive opposée du détroit.
Depuis ces faits acquis à Tbistoire , on ne citait rien qui en fût l'équivalent. Les molles habitudes de la paix, des communications obligées et continuelles , les énenantes influences de l'hospitalité, même exercée à prix d'or, tout contribuait à endormir dans les toes ces haines d'autrefois, engendrées pm^ les guerres du continent et des rencontres sanglantes sur toutes les eaux du globe. On
S«0 MORT À LÂNGLÂIS.
s^accoutumait à cette opinion, longtemps contestée, que les Anglais sont des hommes comme nous, doués des mêmes organes , en usant dans le même but, et n'ayant aucun des goûts dépravés que leur attribuait le préjugé populaire. Même on n'était pas éloigné de revenir de cette pensée , qu'ils ne remuent pas le petit doigt, n'arment pas un bâtiment ni ne vendent une balle de coton sans avoir l'intention formelle de nuire à la France, de vexer la France, d'insulter la France, de lui enlever sa dernière colonie et son dernier écu.
Voilà où nous allions sans nous en douter; voili à quel abîme de condescendance nous étions conduits : plus de haines, plus de rancunes entre l'Anglais et nous ; l'un des deux peuples n'était plus de trop sur cette terre. Quel péril dans ce retour de l'opinion ! Heureusement qu'au milieu de Taveuglement général, un homme y a vu assez clair pour jeter le cri d'alarme. Du moins m'a-t-on assuré qu'il en est ainsi. A en croire le bruit public, Ango et Roux de Corse auraient naguère trouvé un successeur : un Français, s'inspirant da vieux sentiment national , aurait jeté un intrépide
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défi à l'Angleterre , l'aurait appelée en combat singulier ; on ajoute que c'est un avocat de la ville d'Arles.
Je connais et aime la ville d'Arles; deux fois elle m'a donné des témoignages de confiance dont je suis fier, et j'ai pu croire qu'elle n'avait rien de caché pour moi. Eh bien ! fout un aspect de son existence Qi'échappait. Je savais qu'elle possède des antiquités du plus grand prix, un théfttre et un cirque merveilleux , un champ des morts jonché de tombes romaines ; je savais qu'elle a produit des publicistes d'un rang élevé, des savants, des érU' dits ; qu'elle renferme une population vigoureuse de cultivateurs et de marins , surtout qu'elle a des femmes renommées pour leur beauté , et cela depuis si longtemps qu'elle partage avec Milo l'honneur d'avoir fourni un débris de Vénus antique ; je n'ignorais aucun de ces détails , ni même de plus familiers, par exemple, qu'Arles confectionne les plus parfaits saucissons qui soient au monde , des saucissons exquis, de vrais morceaux de gourmets.
Mais un fait qui m'était resté inconnu, c'est que la ville d'Arles a vu naître et conserve dans ses
iei MOET A L'ANGLAIS.
murs un avocat assez fort pour déclarer de sou chef la guerre à VAngleterre et en entreprendre la conquête à ses risques et périls. Voilà des ressources que je ne soupçonnais pas et que peu de personnes soupçonnaient , il faut le dire. Et pourtant toutes les versions s'accordent là-dessus. Cet avocat existe, il est très-monté , parie de traverser la Manche immédiatement, et traite d'Anglais tous ceux qui témoignent quelque répugnance à le suivre. A la bonne heure I cet homme a du moins une pensée, un désir, une croyance, ce qui est rare par le temps où nous vivons. Il croit qu'il n'y a qu'à vouloir pour engloutir en une bouchée la Grande-Bretagne et les liés adjacentes, y ramener les populations à l'état primitif, en refaire des Pietés ou quelque chose d'approchant 9 enfin bouleverser de fond en comble ce nid à industriels, à marins, à marchands et à huguenots. Telle est sa foi^ et il la confesse : honneur à lui I
Au fond, c'est un peu vif; mais tout ce qui vient du Midi a ce caractère : le soleil y tombe d'aplomb sur les cerveaux et les dispose à reflfervescence. Il en est des êtres humains comme des autres produits
MORt A L'AHGLÂIS. 9M
de la nature; Ils varietit en raison du soU dtt eltmat, des vents qui régnent, de la rigueur et de la douceur des saisons. Que faire alors? Les prendre eomme ils sont, pour ce qu'ils sont, avec leurs avantages et leurs inconvénients.
D'ailleurs, peu importe Tbomme; C'est à Tentre'prise même qu'il contient de s'arrêter : elle en yaut là peiné. La conquête de l'Angleterre f depuis la bataille de Hastings on n'avait pas prononcé ce mot^là. Par exemple , rien n'indique les moyens qui seront employés ; l'avocat d'Arles a trop Thabitude de la grande guerre pour ébruiter le plan de ses opérations ; il sait à quel point le succès est inséparable du mystère. Nul doute qu'il n'ait son procédé ; seulement il ne le livre pas et le réserve ponr l'instant décisif. Le cbamp reste donô ouvert au% conjectures, et c'est le cas d'y recourir.
Lorsque Napoléon , il y a an demi-siècle à peu près , menaça la Grande-Bretagne d'une invasion » les^ essais ne furent pas poussés au delà des instruments les plus simples Jes plus rudimentaires; on songea aux bateaux plats. Par un beau temps et une belle mer, des navires à voiles auraient trdné
i64 MORT A L'ANGLAIS.
une armée sur les eaux du détroH jusqu'à ce qu'elle abordât au rivage ennemi. Il va sans dire que les choses restèrent en projet ; rien n'y était sérieux : on faisait face à la Manche pour jHréparer et déguiser une campagne sur le Rhin. Les bateaux plats n'avaient pas d'autre but, et ce but fut atteint. Dès lors, comment croire au retour de semblables procédés? L'art a marchera navigation aussi; Tavocat d'Arles le sait mieux que personne , il a un beau fleuve sous les yeux , une mer à sa portée ; il a pu voir combien le vent est capricieux et Tonde perfide : évidemment il aura imaginé quelque chose de moins précaire que les ressources d'autrefois.
Peut-être a-t-il jeté les yeux sur la vapeur, et qui ne Ta pas fait? Il semble que, depuis que la vapeur est trouvée, l'Angleterre nous appartient, et que si nous ne Toccupons pas , c'est que nous y mettons une discrétion extrême. Des deux cAtés du canal , il y a des gens, et en grand nombre, qui nourrissent ce sentiment, les uns pour s'en enorgueillir, les autres pour s'en alarmer. L'orgueil, on le conçoit, nous y sommes prompts; mais les alarmes, on ne se les explique guère de la part d'un