ÉPILOGUE
Telle est la question d'Orient et la politique des Tares : ne résister à personne et tronaper toat le monde. Quand un ambassadeur entre dans le divan avec les coups de poing tout faits , on lui promet monts et merveilles , on est à lui, on ne ^e que par lui ; ce qui s'est fait n'est qu'un malentendu ; tout s'arrangera au mieux. Deux jours après, un autre ambassadeur 3e présente avec des prétentions et des réclamations tout opposées. N'importe si l'objet change, l'accueil ne change pas. L'autre avait raison, celui-ci a raison aussi ; tous deux ont raison. A ce qu'il exige on répond par les mêmes protestations, les mêmes marques de déférence, et cela dans les mêmes termes, en se servant des mêmes mots. Il y a un langage officiel qui ne varie
pas , qui est à l'usage de tous les grands vizirs et
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se prodigue aat représentanU de toutes les co»rs. C*est distribué aux audiences d^apparat, comme le sorbet, le tàfé et les confitures.
Les naturalistes racontent que l'autruche, pressée par les chasseurs et perdant Tespoir de se dérober à leurs poursuites, ^'arrête brusquement et plonge sa tête dans les sables du désert : de ce qu'elle ne voit plus Vennemi elle ne croit f^ eo éf re vue. Le divan ne d'y prend pas d'une autre façon : ses finesses ressemblent à celles de l'aotrticfae.
POST-scRiPTUM (juin 1853 ),
Amende honorable et réparation ! Enfin le divan a tenu bon une fois ; il s'insurge, il se fâche. Serré de trop près il s'est retourné vers la Russie et loi a dit : <c Ah! tu m'insultes; eh bieni tu auras affaire à l'Angleterre et à la France.* Les choses en sont là.
ou HISTOIRE D'UN PEUPLE
AFFLIGÉ D*imB EXTINCTION DE VOIX
I,B aAPITAINB POZ ET LE LIEUTENANT BABT
Une société de géographie, dont je ne trahirai pas le nom , et qui tient à envelopper ses travaux d*un profond mystère, a reçu, dans sa première séance du mois d'avril , une communication de nature à exciter la curiosité du monde savant. Il s*agit d'une lie qui a échappé aux recherches des plus célèbres navigateurs et dont le hasard vient de révéler Texistence. Elle renferme un peuple qui, de perfectionnement en perfectionnement, en est arrivé à se passer de l'usage de la parole. C'est une histoire des plus simples et qui demande à être
racontée simplement. La voici telle qu*on la trouve
dans le bulletin de la Société et sur le journal de bord du capitaine Fox, du brick américain le Star^ appartenant au port de Savannah.
Le Star sillonnait depuis douze mois les eaux de ce cinquième monde, que Ton a nommé le Monde Maritime , et qui se compose d'une foule d'archipels semés sur un vaste Océan. Il ne perdait pas son temps à des recherches scientifiques, ne songeait à -rassembler ni coquillages, ni papillons, n'avait pas la prétention de se frayer ane rente vers les pôles , encore moins de soumettre en passant une tribu sauvage pour en faire honunagç à sa nation. Les marins de F Amérique du Nord ne se permettent pas de ces fantaisies ; ils ont Fesprit trop exact. La seule ambition du capitaine Fox était de toucher de ses harpons un grand nombre de balejnes, de s'enrichir de leur dépouille par des procédés expéditifs, et de retourner le plus tôt possible vers son port d'armement avec un chai^ement complet d'huile et de fanons. Aussi embrassait-il d'un œil expérimenté les nappes d'eau qui se déployaient devant lui ; c'était son spectade de tous les instants^ son idée fixe, sa tâche et son plaisir;
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rien m Yen pcMivait distraire, si ce n'est de loin en loin un so9Yenir donné aux êtres chéris qu*il avai^ laissés près de son foyer.
Peut être cette vie eût-elle paru monotone, méfie k des pécheurs de baleine, si le second otàei^ du bord n'y eût apporté quelque variété. Lç Ijeutenant Baby était le contraste vivant du capi^ taine Fox. Autant le capitaine était sérieux, autant le lieutenant était jovial; si l'un maîtrisait l'équipage , l'autre l'égayait. Fox appartenait aux tint» du nord et à l'une de ces sectes qui font profession de se flftontrer sobres dans leurs discours ; Baby était un enfant du sud où lés intempérances du langage sont plus commuées, plus tolérées par conséquent. La même opposition se retrouvait dans leurs personnes. Le capitaine était aussi anguleux que le lieutenant était sphérique, aussi roux que Tautre était brun, aussi élancé dans sa taille que l'autre était coui4, trapu et ramassé. Fox était irréprochable dans ses mœurs, Baby un peu relâché dans les siennes, et plus d'une fois il s'éleva entre eux des discussions à ce sujet. Lorsque le Star mouillait dans une lie de TOcéanie pour s'y procurer des
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vivres oa renouveler sa provision d'eau, et que des femmes accouraient à bord attirées par la curiosité naturelle à leur sexe, le capitaine et le lieutenant dliféraient à l'instant même sur la manière d'envisager révénement; l'un voulait les gagner à Dieu et leur parlait des beautés de la Bible ; l'autre y voyait une proie pour Satan et leur tenait des conversations beaucoup moins édifiantes. De là ces querelles on le capitaine n'avait pas toujours le dessus.
Il existait encore entre eux d'autres sujets de contestation. Citoyens de la même république, ils la jugeaient chacun à leur guise, et n'étaient pas d'accord sur les avantages de ce genre d'établissement. L'homme du nord y trouvait la limite de la sagesse humaine ; l'homme du midi en rabattait beaucoup, et penchait évidemment pour des moyens moins compliqués, par exemple ceux à l'aide desquels on conduit les nègres et les matelots. Ainsi, sauf la pèche, les deux officiers du Star ne s'entendaient sur aucun point; ils appartenaient à des écoles opposées.
UN PEU DB POLILIQUB EN PLBIIIB MBR.
Un soir, après le repas, le capitaioe et le lieutenant étaient assis sur le tillac, l'un calme comme doit rètre un membre des sociétés de tempérance, Tautre plus échauffé et sous Fempire de quelques Terres de rhum qui lui montaient au cerveau. L'air était doux, l'atmosphère pure; le soleil venait de s'ensevelir dans un linceul de pourpre et d'or, le ciel s'illuminait, la mer s'ouvrait devant le brick en nappes étincelantes. Quel beau cadre pour la méditation 1 Tout y invitait, le temps , l'heure, le silence, ces flots animés, cette voûte lumineuse,' même la disette de baleines qui se prolongeait depuis quelques jours et laissait à l'équipage une période de repos. Que faire alors, si ce n'est un peu de politique à l'usage des désœuvrés. En pleine mer on n'a pas le choix des distractions.
C'est là-dessus qu'allait se rabattre le lieutenant
Baby : dans ses accès d'humeur il ne connaissait pas d'autre thème. Lui arrivait-il quelque chose de désagréable? il était tenté de s'en prendre au mécanisme des gouvernements. Tout venait de là, les ouragans, les calmes, les avaries, les jets à la mer et jusqu'aux mauvaises pèches. Sur ce dernier point il ne transigeait pas : dès que le poisson manquait, aucune institution libre ne trouvait grâce devant lui ; il ne voyait de salut pour rbumanité que dans le régime du fouet et du rotin. Or, de toute la semaine on n'avait apperça qu'un cachalot et k une disance telle qu'il avait été impossible de l'atteindre ; qu'on juge de l'état ou se trouvaient les opinions de Baby. Le rhum y aidait aussi, il faut le dire. En vain le capitaine Fox opposait-il un flegme stoïque aux saillies de son lieutenant, celui-ci revenait toujours à la charge.
II s'agissait de savoir si la liberté est plus conforme à la nature de l'homme que l'asservissement Fox avait là-dessus des convictions trop profondes pour engager un débat ; il croyait à la liberté comme un Guèbre croit au soleil ; il en faisait la. source de tous le# biens et le remède à tous les maux; il la
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voulait «ntière, absolue, Illimitée; il la voulait pour tous les êtres vivants, sans acception de classes ni de couleuri II ne discutait pas. il croyait; pressé trop vivement il se retranchait derrière quelque sentence et n'en sortait plus. Baby, au contraire, prenait à partie Tunivers entier, l'histoire des sociétés passées el Tétat des sociétés présentes, le témoignage des faits, les leçons de l'histoire, l'étude du cœur humain; il montrait les archipels océa^ niens encore sous le joug du besoin et peuplés de créatures qui se rai^rochent de la brute^ le grand continent de ÏAàe conduit Àu bâton par des despotes obscurs , l'Afrique fournissant au reste du monde des trouj^aux de bétail humain, une grande portion de l'Europe cultivée par des serfs, et presque toute l'Amérique livrée aux bras des esclaves, et il eo concluait que si l'homme est né pour être litoe, il s'est jusqu'ici furieusement trompé de destination.
De la part de tout autre, Fox n'eût pas toléré un pareil langage, mais il traitait son lieutenant en enfant gâté et lui laissait de goandes franchises. Sur un point seulement sa susceptibilité se réveilla. U
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s'agissait de constitutions^ et le capitaine n'aimait pas qu*on leur manquât de respect.
— Ah] Baby, Baby! dit-il avec un accent paternel.
— Vos constitutions , ajouta le lieutenant sans s'arrêter à la remontrance, je ne donnerais pas on galon d'huile delà meilleure. Qu'est-^, après tout? des chiffons de papiers. Combien cela dure-t-il? Vingt-quatre heures.
— Baby, Baby ! répéta le capitaine en élevant le ton et comme s'il eût entendu un blasphème.
— Ahl si, pourtant! j*oubliais! Il existe une constitution parfaite, dit le lieutenant.
— Celle des États-Unis, à coup sûr?
— Non, capitaine, non, pas même celle des États- Unis, quelque droit qu'elle ait à nos hommages. J'en connais une autre plus irréprochable , mieux éprouvée , plus ancienne, et qui durera plus longtemps.
— En vérité, Baby? dit le capitaine avec^in sourire d'incrédulité.
— Oui y mon digne ami , et cette constitution la voici.
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II venait de s'emparer d'une manœuvre qui se trouvait à sa portée et lui imprimait un mouvement significatif. Tout habitué qu'il fût aux écarts de son lieutenant, Fox trouva que la raillerie dépassait les bornes.
— Un bout de corde ! s'écriat-il scandalisé. Oh 1 Baby!
— Un bon bout de corde, capitaine, parlez-mei de ce genre de constitution. C'est franc, du moins, c'est net; on sait ce que cela veut dire. Point de surprise, ni d^équivoque. Quiconque se plaint est cinglé; s'il y revient, on redouble. Cingler, toujours cingler, jusqu'à ce que le silence se fasse et que tout le monde s'avoue heureux ; voilà le procédé par excellence. On en cherche, on en essaie d'autres, puis on y revient.
— Vous devenez fou, Baby. Et notre devise : Dieu et la liberté ! dit le capitaine.
— Bonne à encadrer, j'en conviens ; mais rien de plus. La preuve, c'^est que nous fouetterions nos nègres s'ils s'avisaient d'en user. Dieu et la liberté! c'est-à-dire la liberté pour nous. Fi de l'hypocrisie I
dOi LMLI DES APH0ME8.
— OhIBaby, Bab7!
— Que voulez-vous, capitaine; c'est cek. Allex, j*ai étudié les hommes : au fond que demandent^? à être menés; ils supportent plus facilement un mettre que mille maîtres.
•^ Baby, dit solennellement le capitaine, vous êtes indigne d'appartenir à un État libre.
SIÎI.
L'entretien en était là et menaçait de se pr<rioBger, lorsqu'un bruit se fit entendre dans la direction du gaillard d'avant, en même ten^ qu'il s'en élevait un cri d'alarme.
— Un homme à Teau, dit une voix.
En un clin d'œil tout le monde fut sur pied» et, autant que le permettait l'obscurité, on put apercevoir une forme humaine se débattant au milieu des flots. C'était un matelot qui, à la nuit dose, avait conunis l'imprudence de s'endormir sur le beaupré : un mouvement du brick venait de hii
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foire perdre réqoiUlNPe et de le prédpKer daoB la m^. Le malbeorenx pousiaH des cris lunentablefl, vmm distiocts h œemire que le bAtiment s'éloignait de loi, et se confondant peu i pen arec le bruit des vagues et du vent.
Au premier appel , le capitaine Fox s'était trouvé debout; d'un coup d'cBîl il avait tout vu, tout jugé ; déjà ses ordres étaient donnés, les manœuvres s'exécutaient, etle navire évoluait sur lui-même. De son côtéf le lieutenant ne demeurait point inaotif. Une des embarcations venait d'élre descendue le long du bord ^ et il s'y était jeté avec six hommes de réquipage* L'œil attaché sur les flots, l'oreille attentive aux moindres bruits , il se dirigeait vers la vic^me avec l'espoir d'arriver à temps pour la sauver. La nuit et l'état de la mer rendaient cette opération difficile; il fallait s'y aider des moindres indices , et pour le reste s'en remettre au hasard. Qu'on jiige des émotions dont les acteurs de cette scène étaient assaillis ; chaque minute qui s'écoulait leur apportait une angoisse nouvelle. Il n'en était mcm parmi ces hommes, officiers ou mate*lots, qui ne se sentit exposé à une chance pai^eiHe,
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et ne se intt aux lieu et place da malheureux qui députait sa Yie à ce gouffre ouvert pour l'englontir.
Cependant rembarcation glissait sur les vagues avec la rapidité de Toisean et au milieu d'un silence profond. Pas un mot , pas un geste : les marins penchés sur leurs avirons , y déployaient cette force qu'on puise dans une circonstance critique; le lieutenant , debout à Farrière, sans chapeau, les cheveux au vent, le gouvernail eit main , était absorbé dans sa recherche opiniâtre. Tous les yeux étaient fixés sur hii ; on épiait ses mouvements, on attendait ses ordres ; enfin sa voix domina les murmures de la mer : — Enfants , s*écria-t-il, arrêtez I
Les six avirons se levèrent à la fois, et les honunes , par un mouvement spontané , regardèrent autour d'eux. A la surface de l'eau s'agitait une masse confuse vers laquelle glissait Tembarcation , au moyen de l'élan qui lui avait été imprimé. Malgré les ténèbres qui régnaient, il était facile de s'apercevoir que le malheureux au secours de qui on se portait, en était arrivé à la limite de ses forces et aux dernières convulsions de l'agonie. Ses bras frappaient l'eau au hasard , avec cette pré-
eipitation qui est l'effet ordinaire de la terreur. Encore quelques secondes et il était perdu; il coulait pour ne plus reparaître. Le lieutenant jugea la chose ainsi ; son œil exercé ne pouvait s'y tromper : un acte de dévouement était nécessaire ; il n'hésita pas. D'un bond il s'élança dans la mer, nagea rapidement vers l'infortuné en danger de périr, l'atteignit au moment où une vague venait de le submerger, le ramena à la surface, et Ty soutint d'un bras pendant que de l'autre il cherchait à regagner l'embarcation et à y prendre un point d'appui. Tout cela avec la promptitude de la pensée et en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter.
De leur <;ôté, les matelots s'étaient portés au secours de leur intrépide lieutenant. L'un d'eux l'avait suivi à la nage, tandis que les autres manœuvraient de manière à rendre le sauvetage plus aisé. Déjà tout sujet d'inquiétude avait disparu ; le groupe flottant se rapprochait ; entre lui et la chaloupe, il n'y avait plus qu*une toise ou deux de distance, lorsqu'un nouvel incident changea Taspect de la scène et donna des motifs d'alarme bien autrement
sérieux.
aee l'ils des aphones.
Dans les profoiidairs de b mer et trahi par un sillon phosphoriqae, ies matelots venuent d'aperceymr un énorme requœ. Il montait leAtemant, mais en ligne directe et comme assuré de sa proie. Le péril était imminent, et le teo^ OMmqaaît pour s'y soustraire. L'éqiûpage de l'embarcation aUaît assister à une épouvantable oati^ropbe, isans petvoir ni l'éloigner, m la conjura. Âossî •queUe^yigoisse dans les cœurs ! quelle cdBSteraatioB scur tes visages 1 De ces trois hommes qui se 4ébattaieirt à la surface ée Feau, c'est ie lieutens^ ipi était le plus vivement memcé ; c'est ^r hii que te monstre marin smnblait s'acbarner de préférence^ il diait payer de sa vie son chevaleresque déveueoient. Par deux fob le requin l'avait touché de son aUeron, et se renver^nt sur le dos, il ouvivit sa redoutd^le mâchoire ; c'en était fait de ce pwvre Baby, si jovial et si généreux, à moifisd'uo ^eerars inattendu. Ce secours arriva. Un matelot, gaodi&t plus de sang^roid que les airtres , s'élait emparé d'un trident et , aiim armé, snrveâlail les mouvements de ranimai. Au moment décisif^ et quand les dents touchaient déjà leur proie, il hraniitte
L'ILS BIS A.FaONE8. M7
lor d*BDe anni tigourense, atteignit une partie v^ néraUe, et oeU si profondément , que le requin l&cba prise à l'instant même, et disparut en emportant le harpon dans ses chairs. Le lieotenant était sauvé; il tint bon pcmrtant, et ne remonta dans l'emiMmation que le dernier. Cëtait un garçon ainsi fiiit; H s'ouUtaît pour les autres : un petit esprit pefitique, nais un grand camr.