LA LÈPRE NE SAURAIT ÊTRE CONFONDUE AVEC LA SYPHILIS
Il est malaisé de fixer une date qui indique d'une façon précise le déclin de la lèpre. Selon quelques historiens médicaux, cette date concorderait, ou à peu près, avec l'apparition de la syphilis en Europe. Certains auteurs ont voulu voir dans ce phénomène plu® qu'une coïncidence, ils n'ont pas hésité à déclarer qu'il y avait eu, en cette circonstance, non une disparition, mais une transformation de l'endémie lépreuse. Le médecin-naturaliste Tournefort, qui avait eu l'occasion de voir des lépreux en Orient, déclare que les cas de lèpre qu'il a observés en France, sont des cas de syphilis. Dom Calmet, dans, sa Dissertation sur la maladie de Job ; Baillet, dans T." ^^ie des Saints, partagent le même sentiment,
C'est aussi l'avis de Sprengel (i) et du D' Dupouy (2). Les arguments produits par l'érudit auteur du Moyen-âge médical valent qu'on s'y arrête. « La lèpre, la ladrerie, la mesellerie, écrit-il, autant de modalités cliniques d'une seule maladie, dont les symptômes apparaissent successivement sur la peau, les muqueuses, les viscères et le système nerveux. C'est donc bien une diathèse très semblable dans son évolution à la diathèse syphilitique, laquelle se généralisera au moment même où la lèpre tendra à s'éteindre ou à se confondre avec elle. » Et puis, ajoute-t-il, « quelle incertitude dans le diagnostic ! Quelle confusion dans les observations I N'a-t-on pas étiqueté lèpre des maladies fort dissemblables ? »
S'il y a du vrai dans cette dernière assertion, encore ne faudrait-il pas hâtivement conclure à l'identité de la lèpre, maladie objectivement bien connue des médecins du moyen âge, avec la syphilis, à peine soupçonnée.
On a invoqué aussi la contagipn, surtout par les rapports sexuels, pour confirmer une analogie qui, pour nous, ne s'impose nullement. Au xviii* siècle, le (( docteur admirable », Boger Bacon, écrit que le commerce avec une femme lépreuse peut être suivi d'accidents graves. Un médecin célèbre de Montpel-
(i) Hist. de la médecine, III, 66.
(2) Moyen-âge médical, 96 et suiv.
lier, Bernard de Gordon, conte avec le plus grand sérieux l'histoire d'une noble dame, venue à Montpellier, pour se faire soigner d'une prétendue ladrerie. Le bachelier, chargé des pansements, en tombe amoureux, se jette à ses genoux..., et vous devinez le reste : il fut atteint d'accidents cutanés, que l'on nous déclare, sans autre preuve, être de nature syphilitique. Comme s'il sentait que ces arguments ont peu de poids, le D' Dupouy (i) cite, à l'appui de sa doctrine, une lettre de Gui Patin, « véritable document sur les rapports de la lèpre et de la syphilis ». Nous y voyons, quant à nous, un modèle de la littérature épistolaire, plutôt qu'un « document » pourvu de quelque valeur scientifique; cela prouverait, tout au plus, que Gui Patin (2) n'avait, personnellement, vu aucun lépreux, et qu'il en parlait un peu comme l'aveugle des couleurs ; fortement nourri de la lecture des anciens, il pouvait disserter savamment des maladies, même et surtout, dirons-nous, de celles qu'il ne lui avait jamais été donné d'observer.
En réalité, lèpre et syphilis ont marché de pair, sans que, dans la généralité des cas, la confusion se soit établie. Ces deux affections sont distinctes, tout en présentant quelques symptômes communs. Comme l'écrivait un chirurgien
(i) Dupouy, loc. cit., loi.
(2) Gui Patin, Lettres, III, 58.
de Toulouse dès ibgb, « la vérole est cousine germaine de la lèpre (i) )> ; et s'il nous fallait une preuve manifeste que les deux maladies doivent être nettement différenciées, nous la trouverions dans cet arrêt du 4 mars 1/196, rapporté par Papon (2), « par lequel il estoit enjoinct que les verollez seroient chassés des villes, tout ainsi que les ladres ». Il nous semble, après cette démonstration, que la cause est entendue.
(i) On a pu confondre plus facilement la lèpre avec la tuberculose, ganglionnaire çt articulaire, ou avec le ^^9^^-J^ psoriasis, etc. Certains auteurs (D' Mercek, Leper Hanses a^ Mediœvàl Hospitals ; Londres, i9i5), vont jusqu^à prétendre que le bacille de la lèpre s'est, au cours des âges, transformé en bacille tuberculeux : « ils sont si étroitement apparentés que, si nous croyons à l'évolution, nous devons admettre Qu'ils ont un régime commun, un ancêtre commun, ou que l'un est sorti de l'autre. » Et le même auteur conclut, en disant que nous sommes en retard sur nos aïeux qui, dans chaque ville, dans chaque bourgade, avaient une léproserie alors que nous sommes bien loin d'avoir autant^ d asiles, de sanatona pour les victimes du terrible fléau qui décime l'humanité. (Cf. the British médical journal, 8 janvier igibj. (2) Papon, Recueils d'arrests notables, liv. VII, arr. 27 ; cité par Ch. Buvignier, Les maladreries de la cité de Verdun, ag, note i.