POURQUOI LA LÈPRE EST DEVENUE ENDÉMIQUE
Avant d'aller plus loin, une question se pose, qui appelle une réponse précise : dès le xiii* siècle, on ne comptait pas moins de 19.000 léproseries ou maladreries dans la chrétienté, dont 2.000 pour la France seule, et tous ces asiles étaient loin de suffire. Quantité de ladres parcouraient les campagnes et les villes, implorant la charité des passants, dont ils cherchaient à émouvoir la pitié par le spectacle de leurs plaies hideuses. Comment expliquer que la lèpre ait pu régner à l'état endémique, du douzième au seizième siècle, en dépit des ordonnances, mesures de police (i), ou rè-
(i) M. Ph. de BosREDON, dans un substantiel article, portant le titre trop effacé de Notes sur les biens des anciennes maladreries (Extraits des Annales de la Chanté; Pans, i854), renvoie, pour les actes officiels prescrivant des mesures de police contre la contagion lépreuse, à un c.ipitulaire de Charlemagne (789) et à diverses ordonnances, déclarations ou lettres patentes de Charles V, Charles VI, Louis XI, Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. Des mesures analogues avaient été prescrites par les conciles, par les coutumes, par
glenients que nos rois ont successivement édictés ?
Ces règlements, en effet, malgré leur apparente sévérité, furent à peu près impuissants à combattre un fléau dont le relâchement des mœurs, la malpropreté des vêtements, l'insalubrité des habitations contribuaient à favoriser le développement.
Selon une opinion autorisée, les causes qui ont concouru à disséminer la lèpre furent surtout l'usage fréquent de bains dans des cuves en bois ; le port de vêtements de laine, conservant mieux que tous autres les germes infectieux ; la consommation excessive de viande de porc et de poissons salés et avariés (i).
Mais il n'y avait pas que cela. Comme l'a judicieusement fait observer un de nos érudits confrères (2), (( en dehors du défaut général de propreté
les chartes municipales. (V. une ordonnance du maire et des échevins d'Amiens, dans le Recueil des monuments inédits du Tiers-Etat, t. I, 682).
(i) Par lettres patentes de février 1687, Henri III donna des statuts aux bouchers de Paris ; entre autres prescriptions, il y est dit a qu'il ne sera loisible à aucun boucher esdites boucheries tuer ou faire tuer porcs qui ayent été nourris es maisons d'IIuilliers, Barbiers ou Maladreries, à peine de dix écus ; auquel cas ladite chair sera jetée aux champs ou en la rivière à la diligence des jurez dudit Etat. (Delamarre, Traité de police, I, 6o5).
(2) Revue médicale de la Suisse romande, décembre 1900, t. XX, 6i3 et suiv. (D' L. Gautier).
ig8 MŒURS INTIMES DU PASSÉ
et des autres manquements aux règles de l'hygiène personnelle et alimentaire, c'est probablement à l'existence de cas de lèpre larvée ou méconnue, qu'il faut attribuer la longue durée de l'endémie lépreuse dans l'Europe centrale et occidentale ». On n'enfermait pas dans les léproseries que des ladres avérés ; outre que plusieurs examens étaient nécessaires pour arriver à cette constatation (i), les erreurs de diagnostic étaient toujours possibles ; et
(i) Dès qu'un habitant était soupçonné de lèpre, ce que, soit dit en passant, on prétendait reconnaître à plus de 28 signes, dont 10 à la tête seule, la police locale le soumettait à une visite préliminaire, qui détruisait ou confirmait les soupçons. Au premier cas, tout était dit, sauf surveillance pour l'avenir. Au second, le malade présumé était soumis à une ou plusieurs épreuves, dont la forme est ignorée. Et d'abord, la visite préalable était faite par un homme de l'art, ou tout autre personnage ayant un caractère public, probablement préposé à cet effet. Après cette visite, à moins de symptômes très avancés, mn ne polivait prononcer sans de nouvelles observations plus minutieuses, et c'était l'objet des épreuves. A qui appartenait le droit de faire ces épreuves ? Si l'on consulte les rituels, on voit qu'ils enjoignent au curé de procéder à la séquestration du lépreux, dès que son état sera prouvé per sententiam judicis ecclesiastici aut alias certo et légitime. Entendaient-ils parler du juge ecclésiastique et du juge laïque, ou seulement du premier, ces derniers mots aut alias n'étant pour le prêtre qu'une indication-- qu'il était maître de s'en rapporter à toute autre preuve capable de lui inspirer confiance ? Les monuments écrits que nous avons
pu découvrir démontrent que le juge laïque n'avait aucune autorité en cette matière, qui était à l'entière discrétion du juge ecclésiastique, seul compétent pour enlever aux lépreux toute participation civile et religieuse à la vie sociale. (Cf.
La Justice criminelle dans les duchés de Lorraine et de Bar,
etc., par Dumont, t. I, 2^4 et suiv.)-
LA LEl'HE 199
si on risquait de séquestrer des malades indemnes de stigmates de lèpre, il devait arriver, non moins souvent, qu'on laissât circuler librement nombre de sujets qui semaient partout la contagion.
Le malade, une fois sa séquestration opérée, ne cessait pas, de ce fait, d'être un danger, car on n'observait pas toujours les règlements qui prescrivaient l'isolement ; il faudrait donc plutôt s'étonner de ce qu'avec des circonstances aussi favorables à sa durée, l'endémie lépreuse se soit à peu près éteinte avec la suite des temps.
Tout au début, on se contentait d'isoler les malades atteints de lèpre dans les huttes construites en des lieux écartés ; plus tard leur nombre augmentant, on construisit des établissements spéciaux oii ces infortunés avaient du moins la consolation de n'être pas complètement séparés du reste du monde. Mais cette vie en commun ne tarda pas à engendrer des désordres.
Parce que, d'abord, on permit au conjoint lépreux d'exiger le devoir conjugal de l'époux resté sain, et réciproquement ; le conjoint sain était même autorisé à habiter à la maladière, dans la chambre du lépreux, à la seule condition d'y vivre à ses frais (i).
Toutefois, la fréquentation avec d'autres fem-
(i) La Médecine à Genève, etc., par le D'" Léon Gautier, 89.
mes que la sienne était interdite au lépreux. Les lépreux des deux sexes étaient, dans beaucoup de léproseries, rigoureusement séparés et ne se retrouvaient réunis qu'à la chapelle.
Le lépreux célibataire était tenu de vivre en chasteté et continence : toute infraction à cet article était punie de la prison et d'une amende, et le délinquant condamné au pain et à l'eau. Le lépreux marié pouvait, dans sa propre chambre, ou dans quelque lieu voisin et honnête, rendre ou exiger le devoir conjugal, mais ne devait, pour ce motif, rester plus de trois heures du jour hors de la maladière.
Cette question du mariage des lépreux a donné lieu à des solutions différentes, suivant les époques ; elle a trop d'importance, au point de vue de la prophylaxie de la lèpre, pour que nous ne lui consacrions pas quelques lignes.
Le pape Etienne II estimait qu'il ne fallait pas séparer les lépreux mariés, même si un seul des conjoints était atteint de la maladie (754). Deux ans plus tard (756), le concile de Compiègne prescrivait la dissolution du mariage, autorisant le membre sain à contracter une nouvelle union.
Le mariage était permis dans ces mêmes conditions par le pape Alexandre III, c'est-à-dire que le lépreux était libre de s'unir à une femme saine, si celle-ci l'acceptait pour époux. Le même pontife dé-
cida plus tard que le mari lépreux- devait suivre sa femme, ou la femme son mari ; faute de quoi, ils devaient vivre dans une continence absolue. C'était
SAixif AiiKi.Aui). aljbo'dc^i^orljie, secourant les lépreux. (D'après une gravure sur bois de Hans Hcrgkmaikk, reproduite par P. KicuER, dans l'Ai-t et la Médecine.)
un acte de charité chrétienne, et nul n'avait le droit de s'y soustraire. La reine Thérèse d'Aragon ayant été atteinte de l'horrible mal, et le roi ayant de-
mandé au pape Clément XIV de prendre une autre femme, le pontife repoussa la requête, comme contraire aux principes de l'Evangile, engageant le prince pétitionnaire à supporter en patience cet avertissement du Seigneur (i).
Les autorités civiles interdisaient généralement le mariage aux lépreux, autant pour des motifs d'hygiène que pour des raisons d'économie : ces sortes d'unions ne propageaient pas, en effet, seulement la contagion, mais les enfants qui en résultaient restaient à la charge des communautés.
Les Décrétales de saint Grégoire autorisaient les lépreux à se marier ; mais séparés du monde par la loi, ils ne pouvaient ni vendre, ni contracter d'engagements; ni lester, ni hériter. Pour la même raison, ils ne pouvaient ni citer personne en justice, ni y être appelés. Ils étaient morts civilement.
La famille des lépreux était, en certains endroits, frappée de déchéance. La Coutume de Calais excluait du droit de bourgeoisie tout individu dans la famille duquel se trouvait un lépreux. La Coutume de Normandie, tout en prononçant la mort civile du ladre, l'autorisait à retenir le patrimoine qu'il avait lors de sa séquestration, pour en jouir par usufruit, pendant sa vie, sans pouvoir l'aliéner.
Dans la province de Boulogne, il existait une coutume bizarre : quand un individu mourait de
(i) Chevalier, op. cit., i3.
LA LÈPRE 2o3
la lèpre,. sans que son cas eût été préalablement dénoncé par les habitants à la justice du seigneur de l'endroit, « tout le bétail à pieds fourches de la dite paroisse appartenait de droit au seigneur du lieu. » En Picardie, lorsqu'un individu avait été reconnu juridiquement lépreux, on l'annonçait au peuple, afin que chacun pût se garantir de tout contact avec lui ; s'il revenait à la santé, on l'annonçait de même au public, afin de dissiper ses craintes (i).
La seule coutume qui ait consacré un chapitre particulier aux lépreux est la Coutume de Hainaut. Voici comment on procédait dans cette province.
Dès qu'un individu était soupçonné de la terrible maladie, les échevins du lieu le conduisaient « aux épreuves (2), aux dépens des paroissiens ».
S'il était jugé ladre, la table des pauvres, ou, à son
(i) BiLLAUDEAU, Les Léproseries de Soîssons, loc. cit.
(2) On trouve, dans Millin, la mention d'une épreuve usitée jadis dans une petite ville du Vivarais. « On faisait autrefois, dit-il, l'épreuve des ladres dans le bassin ovale de Tourne. On lit, dans un ancien acte, que, le 3 juin i^aa, on mena à cette fontaine un homme que l'on croyait ladre ; on le saigna, on reçut le sang dans un vase que l'on mit dans un sac, et le tout fut plongé dans la fontaine. Deux barbiers de la ville furent nommés pour en faire la vérification ; ils déclarèrent que rien n'avait été corrompu dans cette immersion, et le juge prononça que le prévenu n'était point ladre ». Curiosités des traditions, par L. Lalanne, 24o. Cette coutume avait également lieu dans d'autres endroits, où elle subsista jusqu'à la fin du quinzième siècle. (Cf. Braqueuay, le Culte de saint Gengoult à Montreuil ; Amiens, i884, 8'' ;
défaut, la communauté des paroissiens, lui donna, un chapeau, un manteau gris. le. cliquettes et la besace. On célébrait ses funérailles comme .1 eta,t mort, puis on lui fournissait une maison elcgnee de tout chemin d'au moins vingt pieds (,). S, la découverte de la maladie avait lieu dans une ocahte elcgnée du lieu de naissance, comme le lépreux tombait à la charge de sa paroisse, on l'y reconduisait. , "" i y
cl''T y '''"'■ ''^"^ ™''^'"^ «"droits, aux cabaret.ers de servir aux lépreux à manger ou à bo,re. Dans d'autres, quoiqu'ils fussent considérés coxnme morts civilement, les lépreux pouvaient succéder comme les autres personnes, et disposer de leurs héritages (2).
était' h'"-',' -°° '""' '"'"'"'* '^ ''^P""^ "-t habité etau brulee, a.nsi que tout ce qui lui avait appar-
populaires, mfiTgS ,88) '"^ ' " "'"'"' *' '^'"^''''"•'
VU au bailli d'Arnica "" """"'™™' ''P&ial in roi Charles
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LA LÈPRB 205
Dans quelques localités, il ne pouvait entrer dans la ville que pendant 1* semaine sainte, au moment des fêtes de Pâques, à Noël, etc. (i).
La nuit, quand le lépreux vagabondait à travers la campagne, ou qu'il traversait une ville, il devait faire jouer ses cliquettes (2), afin qu'on s'éloignât de lui. Lorsqu'il se rendait en pèlerinage au tombeau de saint Mein, en Bretagne, il devait porter deux mains en laine, l'une sur la poitrine, et l'autre sur la tête, afin qu'on pût l'apercevoir de loin (3).
(i) Par une délibération prise par l'échevinage de la ville de Dijon, le 12 mars i453, les lépreux étrangers ne doivent entrer en ville qu'aux grandes fêtes de l'année. Le bourreau, s'il en surprend, devra confisquer leurs barrats (barils), leur besace, leur infliger une amende de 12 deniers. En cas de résistance, ledit bourreau pourra les emprisonner, sans autre forme de procès, aux ceps de la maladière de Dijon.
(2) Dans un faubourg de Séville, Gharcot avait remarqué, au-dessus de la porte de la chapelle de l'ancien couvent, naguère "hôpital des lépreux, une majolique représentant un malade atteint de l'horrible mal, se soutenant avec des béquilles et sa cliquette à la main. Dans les vitraux et les missels, saint Lazare, le lépreux de l'Evangile, devenu le patron des lépreux, est presque toujours représenté tenant sa cliquette, instrument formé de trois ou quatre lames de bois, destinées à produire par leur percussion réciproque un bruit particulier. D'autres fois, les cliquettes étaient « des sortes de poignées de fer mobiles et fixées à une planchette, instrument dont la tradition, au dire du D*" Paul Hamonic, s'est continuée de nos jours chez les marchands^d'ouè^ies... Dans certains pays, la cliquette était remplacée par une cloche, d'un volume assez important, ou une crécelle. »
(3) AsTRuc, De morbis venereis, t. I, 5.
LES SIGNES INI-AMANTS DES LÉPllfuX
Comme ]es Juifs, les lépreux étaient astreints à revet,r un vêtement spécial : il se composait d'une tumque ou manteau, et d'une robe, appelée housse ou esclavme. Ce manteau était généralement gris quelquefois noir. Un chapeau d'écarlate ou un oa-' puehon faisait aussi partie du costume des lépreux On laissait quelques objets à leur disposition : la besace le eabas, en quelques endroits ; et, en tous pays, la crécelle ou cliquette, morceaux de bois qu. k lépreux frappait l'un contre l'autre, pour avertir les passants de son approche (i)
Il était prescrit aux lépreux de porter un 'signe évident qui pût les faire distinguer
A Castres, les consuls, craignant que leur contact ne devint contagieux, rendirent une ordonnance
'9e ; Pari., Champïï ,89, """ ''"'•''"'"'■' °" "^y"
enjoignant aux lépreux de prendre une marque distinctive. Quelle était cette marque ? Ici, les textes ne sont pas concordants.
Le i4 mai 1578, le Parlement de Bordeaux ordonne aux officiers et consuls de Casteljaloux, sous peine de mille écus d'amende, de faire un règlement contre les lépreux et de leur faire porter la marque et le signe, « qu'ils ont accoustumé de tout temps porter, sçavoir... les cliquects (cliquettes). » Les délinquants étaient passibles du fouet.
Dans le pays chartrain, les lépreux devaient avoir, comme marque, un linge blanc sur la tête, indépendamment de la cliquette qu'ils tenaient à la main.
Non seulement les lépreux, mais ceux qui vivaient avec eux étaient tenus de porter une marque qui les signalât à l'attention ; dans la maladrerie de Voley, en Dauphiné, les frères convers el les sœurs converses, chargés du soin des lépreux, portaient, sur une manche de leur robe, un morceau de drap rouge, qui les faisait reconnaître lorsqu'ils sortaient (i). .
Les frères de Grand-Baulieu, dans le diocèse de Chartres, durent porter la lettre majuscule L, en drap rouge d'un demi pied de long, sur leurs ro-
(1) Notice historique sur la maladrerie de Voley, par le D"- J.-A.-Ulysse Chevalier, 38.
.,^0 MOEURS INTIMES DU PASSl^.
bes, du côté gauche, sur la poitrine. Les frères lais et les frères clercs, en ayant appelé de cette décision de leur évêque, le Parlement ordonna, le 23 décembre i533, qu'elle ne serait point exécutée à l'égard du prieur et des frères clercs, mais il la confirma à l'égard des frères lais.
Les chambrières elles-mêmes, quand elles se rendaient au marché, devaient porter « sur leur manche, au lieu le plus apparent, une pièce de drap rouge ». L'infraction à cet ordre était punie de la prison (i).
Le signe infamant suivait les lépreux jusqu'au delà de la mort. Au cimetière de Dijon, on voit, sur des tombes, des lépreux représentés avec la-cliquette suspendue à la ceinture (2).
On a, quelquefois, assimilé les lépreux à une autre classe de parias qui passaient pour atteints de ladrerie," ou comptaient des ladres dans leur ascendance : nous voulons parler de ces cagots (3), capots ou cacous, dont il a été question au début de ce tra-
(i) Harmaiid, Notice historique sar la léproserie de Troyes (tirage h paxt des Mémoires de la Société d'Agriculture, Sciences,''Arts et Belles-Lettres de VAube). . ^ „ . ,
(■i) Cf le t. XIX du Congrès archéologique de hrance {pi. VD Les cliquettes figurent aussi à Moind, près Montbnson sur la dalle funéraire de Renaud le moine, chaussetier^ mort en 1482 (Steyekt, Histoire de Lyon, II, 668, cite par Drivon. Léproserie de la Madeleine ; Lyon, 1906).
(3) Cf. MuTALET, Hist. de France, t. II, igi-igS-
vail. Les Gahets de Guyenne ou Gafets (i) apparaissent dans l'histoire à la même époque que les Christiaas du Béarn et de la Navarre et les cagois bretons. Comme aux carjots, on leur défendait d'aller pieds nus dans la ville, et sans « un signal » de drap
Saint Juuen et Sainte Basilisse, sa femme, passent Jésus-rhrkt sous le costume dun lépreux ' ^ ^*
rBas-relief (2) du xur siècle qui ornait autrefois le portail de l'église Sainl-Julieu-le-Pauvre, a Paris,;
(i) Le mot espagnol gajo sert à désigner une personne qui a les mains crochues, par suite de la contracture ou de la retraction des muscles fléchisseurs des doigts : or, c'est là un des caractères de la lèpre anesthésique.
(2) Cette pierre sculptée est venue s'échouer au-dessus de la porte d'entrée d'un hôtel meuhlé, portant le n» /,2 de la rue Galande (P. Hamonic, loc. cit.).
rouge, appliqué sur le côté gauche de la robe. 11 arriva un moment où les cagots (i), de même que les gahets, cessèrent de porter le signe d'infamie.
On tenta de faire revivre les anciennes ordonnances, qui enjoignaient à tout sujet suspect de lèpre d'avoir, sur ses vêtements, pour le distinguer des autres hommes, le pied d'oie ou de canard, c'est-à-dire le signal rouge à la poitrine, en forme de pied, de l'un de ces volatiles. Outre la patte de canard qu'ils avaient sur la poitrine, il semble que les cagots (2) durent porter, pendant un temps, la cocarde rouge à leur chapeau. Dans ccrtai-
(ï) Comment expliquer, dira-t-on, que les cagots fussent des lépreux sans l'être, qu'ils pussent, par exemple, passer des traités pour des œuvres de charpente, et se trouver ainsi mêlés à l'existence de leurs frères en humanité ? C'est un phénomène d'observation courante en nosologie, que les épidémies qui touchent à leur fin, les maladies éteintes ou en voie d'extinction, ont des symptômes, une marche, une gravité bien différents de la même maladie à son origine. La lèpre a subi, comme la syphilis, comme la variole, la loi commune. Au moment où l'observaient Ambroise Paré, Laurent Joubert et, avant eux, Gui de Chauliac, le grand chirurgien de Montpellier, la lèpre, qui était toujours une dégoûtante infirmité, n'exerçait plus les mêmes ravages qu'aux temps bibliques, ou à l'époque des Croisades.
(2) Gui de Chauliac, qui a consacré un chapitre à la manière de faire l'examen des lépreux, insiste sur les signes de la lèpre univoques, qu'on pourrait traduire par spécifiques, et équivoques, c'est-à-dire communs à d'autres maladies. « S'il y a, dit-il, beaucoup de signes équivoques et quelquesuns des univoques, il le faudra mettre au rang des cagots, ei dire fortement à ceux de cet ordre, qu'ils gardent bien le: régime de vivre, qu'ils se fassent traiter par les médeci:
lies villes, ils étaient même forcés d'avoir, devant la porte principale de leur maison, une figure d'homme sculptée en ipierre, qui devait vraisemblablement représenter un cagot avec le signe ; car ce n'était pas seulement sur leurs vêtements, mais
Costume du lépreux au moyen âge.
(D'après un manuscrit de laBibl. de Dijon : Mystère de V Antéchrist) .
[Cliché gracieusement communiqué par le D^ P.Hamonic].
sur les monuments qu'on se plaisait à leur rappeler leur condition misérable.
et qu'ils se tiennent séquestrés du monde, parce qu'ils sont dans le commencement de la lèpre. » Les cagots seraient donc des lépreux curables, et cette hypothèse reçoit sa confirmation dans Ambroise Paré et Laurent Joubert, qui désignent les cagots sous le nom de ladres blancs.
LE COMPLOT DES LEPREUX ET Dl^S JUIFS
Ce qui s'est passé en i32i apporte à la psychologie des foules une contribution qui, pour l'historien des mœurs, n'est pas négligeable.
Voici que, soudainement, naît un bruit qui se répand de ville en ville, de village en village, trouvant créance auprès de tous les esprits crédules, accueilli avec d'autant plus de faveur qu'il offre moins de vraisemblance : les mésels, autrement dit les lépreux, se sont, raconte-t-on, concertés avec les Juifs, pour exterminer les chrétiens de France et d'Allemagne y comprise.
On murmure que les rois de Grenade et de Tunis sont à la tête du complot ; le premier a écrit au Juif Sanson, accompagnant sa missive d'une forte somme d'argent, qui doit servir à décider les mésels à se joindre au mouvement : il ne s'agit de rien moins que de projeter une mixture dans toutes les citernes,' les puits et les fontaines, mixture dont le diable luimême a fourni la recette, et dans laquelle entrent des'
LA LÈPRE 2l3
herbes magiques, des pieds de crapauds et des têtes de couleuvres, des cheveux de jeunes vierges et, profanation, des hosties transpercées 1 Les conjurés ne doutent pas un instant que de pareils ingrédients doivent contenir assez de venin pour empoisonner tous ceux qui s'aviseront de boire aux sources contaminées. Les lépreux ont pris, de leur côté, l'engag-ement de communiquer leur infirmité à tous ceux qu'ils pourront approcher ; déjà ils entrevoient le jour où, avant d être un objet de répulsion et d'effroi, lorsque tous partageront leurs infortunes, escomptant, en outre, les biens et les honneurs qu'ils seront appelés à se partager, quand la chrétienté sera presque complètement anéantie, ils ne mettent que plus d'empressement à s'associer à la conspiration dont ils espèrent tirer tant de profits.
Tous les ladres de la terre ont promis leur concours, à l'exception, et le fait n'est pas indifférent à marquer, de deux léproseries anglaises. Coïncidence troublante : le roi d'Angleterre se trouvait à Paris, au mois de juin 1821; Philippe le Long l'avait convoqué, dès le mois de février, probablement pour la forme, en sa qualité de duc de Guyenne, avec les autres grands seigneurs appelés à discuter la réforme monétaire (i). Quatre mois plus tard, la visite en France d'Edouard II reconnaissait, vraisemblable-
(i) Paul LEHUGEun, Histoire de Philippe le Long, roi de France (i3i6-i322), t. I {Le Bègne). Paris, 1897.
11 Ix MŒURS INTIMES DU PASSÉ
ment, d'autres motifs : coïncidant avec la persécution des lépreux, ce second séjour est matière à réflexions 1...
Quoi qu'il en soit, une terrible réaction se manifeste presque en tous lieux. Des morts s'étant produites dans certaines régions, qui paraissent reconnaître une cause indéterminée, le peuple ne manque pas de les attribuer à une intoxication des eaux qui lui servent de boisson (i), et sans raisonner davantage, se rue sur les léproseries et les ghettos, brûlant sans distinction tous ceux qui s'y étaient réfugiés.
La contagion de fureur gagne rapidement toutes les classes de la société, allant de la populace aux bourgeois, des seigneurs aux officiers de la couronne ; jusqu'au roi, nul n'en est à l'abri.
Les masses déchaînées ne connaissent pas la pitié : les malheureux, seulement soupçonnés du crime dont on les accusait, subirent la torture, jusqu'à ce qu'ils se fussent décidés à se reconnaître coupables. C'est surtout contre les ladres que s'exerça la rage populaire, après avoir, au début, confondu Juifs et lépreux dans une commune réprobation.
Philippe le Long, en souverain avisé, s'était vite rendu compte qu'en détruisant ceux-là, il tarissait une source de revenus, qui lui manquerait dans des
(i) Cf. MiCHELET, Hist. de France, IV, lAA-iAS.
LA LÈPBE 2l5
circonstances critiques ; aussi eût-il tôt fait de retourner sa rigueur justicière contre les « lépreux fétides », comme les qualifient les ordonnances royales. Ces révoltés ne seront plus considérés comme des malades, mais comme des conspirateurs, insurgés contre les lois existantes. S'ils avouent leurs maléfices, qu'on leur applique le supplice du feu ; s'ils tardent trop à avouer, la torture, jusqu'à une confession complète et sans réserve de leurs méfaits.
Pas de distinction en raison du sexe ou de l'âge ; tout au plus, le monarque débonnaire concède-t-il une atténuation du châtiment en faveur des enfants âgés de moins de quinze ans, qui seront enfermés, pour leur vie entière, dans une prison ; et des femmes en état de grossesse, qu'on n'enverra au bûcher, qu'après le sevrage de leur rejeton.
Les lépreux étant <( au plus haut chef, coupables de lèse-majesté et d'attentat contre la chose publique », leurs biens seront confisqués, pour être employés à la nourriture de leurs frères incarcérés,et des personnes qui, "auparavant, leur prodiguaient leurs soins.
La France, selon l'expression d'un de nos historiens (i), est tranformée en « champ d'extermination ». Dans la Touraine, dans le comté d'Artois, les bourreaux ne chôment pas ; le salaire qu'ils re-
(i) E. Gebiiart, Les Jardins de VHistoire : les grandes misères de la France.
2i6 MŒURS INTIMES DIT PASSE
çoivent est pour les encourager : 32 sols, pour leurs opérations, sans préjudice de quinze sols pour l'inhumation des cadavres ; l'horrible métier trouve, à ce compte, de nombreux amateurs. A. Esquerdesj k « pendeur de larrons )> et ses aides mettent à la torture, dans l'espace de quatre jours, treize ladres ; cinq d'entre eux ne peuvent la supporter jusqu'au bout.
Les barons des sénéchaussées luttent d'émulation pour remplir les intentions du roi, qui s'empresse de les approuver, de les féliciter pour leur zèle à débarrasser « la surface de la terre d'une pourriture aussi infecte » ; il les prie de ne pas se relâcher un instant de leur zèle, les remerciant d'avoir démasqué la perfidie de pareils traîtres.
Personne, d'ailleurs, qui n'approuve une aussi atroce barbarie ; les mœurs du temps ne s'y opposaient pas. Cette répression impitoyable s'était exercée pendant tout au plus deux mois, mais .elle avait fait d'innombrables victimes : combien - de milliers d'innocents avaient péri dans les flammes ou dans les geôles ! La chasse ne s'arrêta que faute de gibier.
Conséquence plutôt plaisante de cette phobie du poison : plusieurs semaines durant, le roi et sa cour ne burent que de l'eau de Seine, l'eau de source étant devenue suspecte, pour contenir des philtres 1
Autres époques, autres circonstances, autres cou-
tûmes ; mais l'humanité reste une, dans tous les temps.
Un demi-siècle s'est à peine écoulé, que les persécutions contre les lépreux reprennent.
Il existait à Paris deux maladreries, une pour les lépreux de la ville ; la seconde, pour ceux de la banlieue : Saint-Lazare, et Saint-Germain (i), à l'endroit où l'on établit plus tard les petites maisons.
Lors des guerres que la France eut à supporter sous le règne du roi Jean, beaucoup de provinciaux, atteints de lèpre, vinrent se réfugier dans la capitale. De nombreuses plaintes furent adressées à Charles V, qui, par lettres patentes du i^"" février 1371, ordonne que tous les- lépreux, nés hors de
(i) Le village de Versailles, avant de fixer le choix de Louis XIV comme résidence royale, avait été choisi pour y fonder une léproserie, destinée à servir d'asile aux malades de la localité, ainsi qu'à ceux des localités voisines : d'après un procès-verbal de visite de ces sortes d'infirmeries, daté de i35o, on relève, parmi les villages dont les habitants étaient reçus dans la maladrerie de Versailles, ceux de Chaville, Viroflay, Le Chesnay et Rocquencourt. Cette léproserie dut disparaître pendant les guerres du seizième et du commencement du dix-septième siècle; car, lorsque Louis XIII voulut établir à Versailles, pour les pauvres et pour les gens de sa suite, une infirmerie, il ne restait aucun vestige de l'ancienne maladrerie. C'est alors que fut construite, dans le haut de la rue de la Paroisse, la maison de la Charité, que Louis XIV fit transporter plus tard dans un endroit plus propice à sa destination, entre l'étang de Clagny et la rue de Bourbon. Cette maison appartenait à François l'Espée, entrepreneur et expert des bâtiments du Roi, père du célèbre abbé de l'Epée, l'éducateur des sourds-muets.
2l8 MOEURS INTIMES DU PASSÉ
Paris, seront tenus d'en sortir « dans le jour des Brandons prochains, c'est-à-dire le premier dimanche de Carême, et de se retirer dans les lieux de leur naissance ou ailleurs, dans les maladreries où ils peuvent être reçus », sous peine de fortes amendes ou de châtiments sévères.
Le 20 février i388, le Prévôt de Paris rend une ordonnance sur le môme sujet : elle interdit aux lépreux (( d'entrer dorénavant dans Paris, sans permission expresse signée de lui ; leur enjoint de se tenir hors des portes pour demander l'aumône ; fait aussi défenses à tout homme ou f^mme de prêter ou de porter pour ces malades aucune cliquette ou barillet dans Paris ou ailleurs, dans toute l'étendue de la prévôté et vicomte, sans une pareille permission, sous peine de prison et amende arbitraire (i). »
De nouvelles ordonnances furent rendues, par le Prévôt, en l3g^, 1/102, i/io3, défendant aux lépreux d'entrer dans Paris, soit pour mendier, soit pour chercher un asile dans les léproseries parisiennes ; faute de quoi, ils pouvaient être « détenus prisonniers pendant un mois, au pain et à l'eau, et ensuite bannis dû royaume », sans préjudice de la confiscation (( de leurs chevaux, housses, cliquettes et barillets ».
Pour avoir le prétexte de vaguer dans la campagne et de pénétrer jusque dans les villes, les
(i) Delamarhe, Traité de la Police, I, 636.
LA LÊPBE 219
lépreux se plaignirent de <( n'être pas à couvert » dans leurs maladreries : d'où nouvelles lettres patentes du roi, en date du 3 juin i4o4, prescrivant de réparer les maladreries de son ressort dans le plus bref délai. Un demi-siècle plus tard, un arrêt du Parlement allait jusqu'à défendre à une femme de converser avec son mari lépreux, sous peine du pilori et du bannissement. 11 lui était même interdit de vendre des fruits, pour éviter la contagion.
Cette crainte de la contagion (i) dicta également une ordonnance faisant défense « à toutes personnes de vendre du lard surmené avec les autres lards au Parvis-Notre-Dame, le jour du jeudy absolu )> ; leur enjoignant (( de le vendre sur des tables à part, et qu'il y ait une marque qui le fasse aisément reconnaître (2). »
Les boulangers, étant plus exposés que tous autres à contracter la lèpre, étaient intéressés à soutenir les hôpitaux destinés aux lépreux. Lors d'une famine, ils donnèrent un témoignage de l'intérêt qu'ils portaient à ces fondations, en faisant don à la maison de Saint-Lazare d'une quantité considérable de pain, et s'engageant à « en fournir, dans
(1) La contagion était tellement redoutée, que le D*" Barthélémy (de Marseille) a relevé des délibérations des municipalités d'Aubagne, d'Auriol, etc., en Provence, menaçant de brûler vif dans la maison le lépreux qui refuserait d'obéir au décret lui interdisant l'accès de la cité.
(2) Delamarbe, loc cit.
la suite et à perpétuité, chacun un petit par semaine ». Plus tard, ce don en nature fut converti en don pécuniaire. En échange de cette gracieuseté, la maison de Saint-Lazare recevait tous les boulangers atteints de lèpre, réservant même à leurs femmes un appartement spécial (i).
Les lépreux sont représentés parfois tout encapuchonnés, comme on peut le voir dans une très ancienne gravure, que nous avons reproduite (p. 209). i^e Christ est revêtu d'un grand manteau, comme le sont les lépreux qui figurent sur une bannière (2) exécutée en i5o2, sans doute pour une confrérie placée sous le vocable de saint Lazare.
(1) Pendant plusieurs siècles (à dater du huitième), la lèpre s'étant répandue et multipliée en France, les boulangers, leurs femmes et leurs garçons avaient le privilège d'entrer à l'hôpital Saint-Lazare pour s'y faire guérir ; mais pour acquérir ce droit, chaque maître était tenu de donner toutes les semâmes un pain à l'hôpital. Sur la fin du seizième siècle, on substitua au pain un denier parisis, qui fut appelé le denier de Saint-Lazare ou denier de Saint-Ladre. {Historiographie de la Table, par G. Verdot, 3i).
(2) V. plus loin, page 2 23. Cette bannière porte la date de i5o2, écrite au bas du tableau, en caractères gothiques, et qui indique l'époque à laquelle celle-ci a été confectionnée. Elle porte les armes de Jean de Bruges, « Prince de Steenhuyse, seigneur de la Grutuze, chevalier de l'ordre, gouverneur et lieutenant général du Roy es pays de Picardie », etc., dont les portes de la Beuverie et des Maréchaux, à Bruges. (Cf. l'article du Magasin pittoresque, mai 1878).
l'épreuve de ladrerie (i)
Au xvf siècle, on n'admettait les ladres à la maison de Saint-Lazare qu'après les avoir soumis à l'examen des chirurgiens-jurés du Châtelet, Le rapport de ces chirurgiens, dont Ambroise Paré nous a conservé la formule, mérite d'être reproduit (2).
(i) Parnai les superstitions qui peuvent se rattacher au culte des fontaines, on peut citer 1' « Epreuve de Ladrerie », qui se faisait à la fontaine de saint Gengoult. Voici en quoi elle consistait : dès qu'un individu était soupçonné d'être atteint de la lèpre, on se hâtait de le signaler aux échevhis, qui le faisaient examiner par deux barbiers-chirurgiens assermentés. Pour cet examen, ceux-ci faisaient conduire le patient à la fontaine, le saignaient et recueillaient son sang dans un vase. On recouvrait ce vase d'une foile et on le plongeait dans l'eau; puis les barbiers retiraient le linge et examinaient l'état du sang. S'il était resté pur et vermeil, c'est que le patient était sain et l'échevin présent à l'opération le renvoyait de l'accusation. Si, au contraire, le sang présentait des traces de corruption, l'infortuné était bel et bien déclaré ladre et subissait toutes les conséquences de cet état. Cette coutume subsista, tant qu'il y eut des lépreux, à Montreuil, c'est-à-dire jusqu'à la fin du xv® siècle. (Revue des Traditions populaires, mai 1908, 188).
(2) Le D"" P. Pansieb a publié naguère, dans le Janus, une curieuse pièce notariée, qui prouve qu'à Orange, il existait,
Nous, chirurgiens Jurez à Paris, par l'ordonnance de M. le Procureur du Roy, au Chastelet, donnée le 28® jour d'aoust de i583, par laquelle avons esté nommé pour faire rapport sçavoir si X... est lépreux. Partant l'avons examiné comme s'ensuit :
« Premièrement, nous avons trouvé la couleur de son visage couperosée, blafarde et livide et pleine de saphirs. Aussi avons tiré et arraché de ses cheveux et du poil de sa barbe et sourcils, et avons veu qu'à la racine du poil estoit attachée quelque petite portion de chair.
« Es sourcils et derrière les oreilles, avons trouvé des petits tubercules glanduleux ; le front ridé ; son regard fixe et immobile ; ses yeux rouges, estincelans ; les narines larges par dehors et estroites par dedans, quasi bouchées avec petites ulcères croûteuses ; la langue enflée et noire, et au-dessus et au-dessous avons trouvé petits grains, comme on voit aux pourceaux ladrçs ; les gencives corrodées et les dents décharnées, et son haleine fort puante ; ayant la voix enrouée, parlant du nez.
« Aussi l'avons veu nud, et avons trouvé tout son cuir crespy et inégal comme celuy d'une oye maigre,
dès le xv« siècle, une réglementation de la prostitution. Les (( bordeaux » étaient soumis à la visite ; cette inspection était faite non par des médecins, mais par les autorités civiles, les syndics de la ville. En i445, les syndics d'Orange, ayant soupçonné (à la suite d'une visite ou d'une dénonciation), l'abbesse d'un de ces établissements, « que la police tolère et que la morale réprouve », d'être entachée de lèpre, une commission médicale fut chargée de l'examiner ; un rapport d'expertise, reproduit par notre confrère, -fut rédigé à cette occasion. Cet examen des suspects de ladrerie était très minutieux, entouré de formalités qui nous paraissent aujourd'hui surannées; on n'a, pour s'en convaincre, qu'à lire ce qui est rapporté par M. Ch. Buvignier, dans son opuscule, cité au cours de notre étude, aux pages 35 et suivantes.
llAXNIÈKE D'UNE LÊPUOSERIE FLAMANDE AU X\V SIÈCLE
(Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale).
plumée, et en certains lieux plusieurs dartres. Davantage l'avons picqué assez profondément d'une aiguille au tendon du talon, sans l'avoir à peine. senly.
« Par ces signes, tant univoques qu'équivoques, disons que ledit X... est ladre conflrmé.
« Parquoy sera bien qu'il soit séparé de la compagnie des sains, d'autant que ce mal est contagieux.
({ Le tout certifions estre vray, tesmoings nos seings manuels cy mis (i). »
Tout en conseillant l'isolement, Ambroise Paré voulait qu'on apportât dans l'exécution de cette mesure quelque tempérament. <( Je conseille, disaitil, que lorsqu'on les voudra séparer, on le fasse le plus doucement et amiablement qu'il sera possible, ayant mémoire qu'ils sont semblables à nous. »
Cette sage tolérance inspirera les ordonnances de nos rois, à partir du xvi* siècle. La lèpre, sans avoir complètement disparu de France, n'était déjà plus, à cette époque, une calamité publique.
(i) Amb. Paré, cité par Franklin (l'Hygiène, ioi-io3). Si l'on veut avoir une idée des prix que coûtaient de telles expertises, on n'a qu'à consulter l'ouvrage du D'" Bordier, La Médecine à Grenoble, où nous avons relevé ces lignes (p. 12) : « Cette maladie (la lèpre) n'était pas rare en Dauphiné, et une léproserie existait à la Buisserate. On faisait assez souvent examiner les suspects : ainsi, en i4o3, figure un mandat pro solvendo medico et sulorgicis qui examinationern Jecerant. Pierre Gaston, fuziciano, reçoit la même année, pour sept jours d'une sorte de tournée à la reclierche des lépreux, 9 florins. Encore en i/io3, mandat du même genre à M^ Durand (de Romans) et à Guillaume Grand (de Niens), fuziciano. Nouveau mandat de 3 florins à liandon, médecin, pour cinq jours de visites aux lépreux.