QUELQUES LÉGENDES RELATIVES AU CHOLÉRA
Le jour viendra, écrivait, il y a un demi-siècle, un historien de la médecine (i), qui, pour la circonstance, s'improvisait prophète, « oii la grande épidémie... dont le xix^ siècle était fatalement prédestiné à faire l'épreuve, abandonnera la scène médicale et se retirera dans le groupe historique des maladies éteintes. » Et cependant, il y a quelques années à peine, le professeur Chantemesse jetait ce cri d'alarme à la tribune de l'Académie : « Le choléra est à la Mecque ; il y est venu comme il
(i) Gh. Anglada, Etude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles. Paris, J.-B. Baillière, 1869.
^IxO . MOEURS INTIMES DU PASSÉ
vient chaque fois que la grande fête religieuse de l'Islam tombe en plein hiver ou en plein été ».
Pourquoi le danger de deux saisons opposées et la presque innocuité des deux autres ? Voici l'explication qu'en donnait le Grand-Maître de l'Hygiène.
Les Musulmans ont adopté, pour le décompte de leurs années, non pas l'année solaire comme nous, mais le mois lunaire. Par suite, le Baïram tombant à date fixe dans oe mois lunaire, subit dans notre ealendrier une précession annuelle d'environ onze jours ; son cycle trentenaire s'étend donc successivement sur toutes les saisons.
En présence du calendrier des Chrétiens et de celui des Israélites, Mahomet a préféré le dernier. Décision malheureuse, car si le prophète avait choisi le calendrier européen, il aurait soustrait le Hedjaz au choléra et épargné à son peuple d'incalculables malheurs.
Pourquoi le choléra choisit-il le plein hiver ou le plein été pour envahir La Mecque ? L'étude du pèlerinage musulman, poursuivie dans son passage au lazaret de Camaran et dans son arrivée au Hedjaz, fournit la réponse à cette question : « Chaque fois que le choléra éclata au lazaret, ce fut toujours parmi les pèlerins de l'Inde, et chaque fois que le choléra apparut dans les lieux saints, ce fut après l'arrivée des pèlerins indiens ». Il y aurait donc une concordance presque mathématique i-
tre la recrudescence de l'épidémie aux Indes et la date des fêtes musulmanes.
Mais nous ne sommes pas seulement menacés de ce côté. Il y a une autre circulation que celle des pèlerins, qui sillonne l'Europe et peut véhiculer le mal avec elle : c'est l'émigration vers l'Amérique.
Il importe « de surveiller, sur la voie de terre et sur la voie de mer, la circulation de ces deux chemineaux du choléra : le pèlerin et l'émigrant. » Ainsi s'exprimait, en matière de conclusion, l'hygiéniste dont nous avons rappelé la retentissante communication.
Sommes-nous armés aussi efficacement que le prétend la science, contre le fléau qui toujours nous menace ? Les mesures que prennent les pouvoirs publics sont-elles purement illusoires ?
Dès l'apparition du choléra dans l'Inde, au mois d'août 1817, parmi les troupes commandées par le marquis d'Hastings, on songea à opposer au mal une digue; comme on le fait pour arrêter les débordements d'un fleuve : c'est alors que furent imaginés les cordons sanitaires et les quarantaines.
Les cordons sanitaires avaient pour but d'empêcher la communication des personnes venant d'un lieu contaminé avec celles habitant un pays sain. Des militaires reçurent la consigne de tirer sur ceux qui, malgré la défense, passaient outre et essayaient
de franchir la ligne de démarcation tracée. On ne tarda point à constater que, en dépil de ces prescriptions sévères, le choléra n'avait aucun embarras à sauter par dessus la barrière et, peu à peu, on renonça à un moyen inutilement vexatoire.
Quand le eholéra éclata à Berlin, en i83i, on eut recours à des mesures qui rappelaient les plus sombres jours du moyen âge. Une maison était-elle signalée comme infectée, elle était aussitôt cernée ; les personnes, saines ou malades, de cette habitation, étaient séquestrées ; toute communication avec le dehors était interdite. Il était, en outre, édicté que des valets de ville porteraient la nourriture aux prisonniers ; enfin, que l'on tuerait les chats et les chiens et que les volailles auraient les ailes (sic) coupées 1 La sévérité fut poussée si loin, qu'on devait cerner des rues entières, si plusieurs maisons étaient contaminées : tous les habitants se trouvaient condamnés à vivre au milieu des morts et des mourants, jusqu'à extinction complète de la maladie.
Un nouveau règlement, plus sévère encore que le premier, fut appliqué avec la plus grande rigueur. Chaque malade, pour être transporté à l'hôpital, devait être escorté de deux soldats ou d'un agent de police ; un homme, agitant une sonnette, précédait de dix pas, et à ce signal, chacun devait fuir. Les vêtements des porteurs de malades étaient
de longues robes de toile cirée, garnies d'un capuchon et d'un masque de même étoffe, percé de trous pour les yeux et pour les narines (i).
Si nous devons reconnaître la nécessité de relever le moral abattu du peuple, par des mesures qui frappent son imagination, n'en exagérons pas le redoutable appareil, et surtout ne nous illusionnons pas trop sur leur efficacité. La vérité est que nous ignorons, et l'histoire est là pour nous mettre en garde contre un optimisme trop confiant, que nous ignorons, dis-je, comment naissent et se développent les épidémies cholériques.
Prenons le choléra à ses origines et cherchons à établir à quelle époque remonte la première de ces épidémies.
Un médecin anglais (2) prétend en avoir retrouvé la première mention dans les livres sacrés des Indous ; mais il remarque qu'il pourrait bien s'agir du choléra sporadique, et que la maladie décrite, si elle rappelle quelques-uns des symptômes du choléra épidémique, ne répond pas complètement au signalement de ce dernier. On trouve aussi quelques vagues notions sur le choléra dans
(i) Hist. chronologique, topographique et étymologique du choléra, depuis la haute antiquité jusqu'à son invasion en France, en 1882, par le professeur H. Scoutetten. Paris, Masson, 1870.
(2) WisE, Commentary on Hindu System of medîcine ; in-S", Calcutta, 1845, 33o.
les livres chinois ; mais l'exactitude des textes et surtout de leur traduction a été si souvent mise en doute que les plus expresses réserves sont de rigueur (i).
D'autres ont cru reconnaître, dans des passages de la Bible, divers symptômes qu'ils ont rapportés au choléra (2). Mais c'est, semble-t-il, une erreur d'interprétation, qui a égaré les commentateurs des livres sacrés.
Le mot choléra apparaît, pour la première fois, dans Hippocrate, qui vivait, nous le rappelons, 46o ans avant J,-C. Dans le livre des Epidémies, le Père de la Médecine paraît avoir su distinguer le choléra de la cholérine et le passage qui suit confirme notre hypothèse :
Il arriva que Bias, le pugiliste, naturellement gros mangeur, tomba dans une affection cholérique, après avoir usé de viandes, surtout de porc succulent, de vin aromatique, de gâteaux, de friandises au miel, de melon, de lait et de polenta fraîche (3).
Ce qu'Hippocrate appelle choléra, noua le dénommerions aujourd'hui entérite ou coliques hépatiques ; il signale, notamment, une tympanite passagère, qu'on rencontre, assez fréquemment, chez
(i) La Médecine chez les Chinois, par Dabry, ch. II.
(2) Kritisch-etymologisches medicinisches Lexicon, oder Erklarung des Ursprungs der aus dem Griechischen, dem Lateinischen und ausden Oriental Sprachen in die medicin, etc.. Ton Ludwig Aug. Kraus. Gottingen, i844.
(3) Des épidémies, I. V. t. V. a45-
les personnes exposées aux accidents déterminés par l'expulsion des calculs biliaires : d'où il ressort qu'en Grèce, au temps d'Hippocrate, s'il existait une maladie ayant quelques vagues rapports avec le choléra, ce ne pouvait être l'affection épidémique qui occasionne de si grands ravages.
La description qu'a laissée Celse (i) du choléra, bien que la plus complète de celles que nous a léguées l'antiquité, nous confirme dans ce que nous venons d'énoncer : à savoir qu'il s'agit, là encore, d'une maladie relativement bénigne et non diffusible, à l'égal du choléra indien.
Galien, qui passa la plus grande partie de sa vie à Rome, et fut, durant toute la période moyenâgeuse, l'oracle, le suprême guide des médecins, ne nous a rien transmis d'important sur le choléra. Il cite souvent le mot — on a- relevé jusqu'à trentetrois passages oii il apparaît — mais il ne nous apprend rien d'intéressant à cet égard.
Arétée, de Cappadoce (2), Cœlius Aurelianus (3), ne nous renseignent guère davantage.
La description de la maladie désignée sous le
(i) Celse, De Medicina, liv. IV, ch. XI.
(a) Abetcei Cappadoecis, medici însignis ac vetustissimi libri scptem, a Junio Paulo Crasso patavino accuratissime in latinum sermonem versi. Argentorati, 1778, in-12.
(3) CcELi AuBELiANi, AcutoTum morborum lihri très, chronicorum libri quinque, édit. Haller ; 2 v. m-8. Lausanne,
nom de choléra est aussi incomplète dans Alexandre de Tralles, qui vivait au vi' siècle, sous Justinien, et dont le livre fut traduit, du grec en latin, par Gontier d'Andernach (i).
De toutes ces recherches nous arrivons à conclure, que les Anciens n'ont rencontré le choléra que sur des sujets isolés, et qu'il en fut ainsi pendant vingt siècles. Ce n'est qu'au xvi' siècle qu'apparaîtra, outre des cas isolés de choléra sporadique, une autre forme de maladie revêtant le caractère épidémique, sévissant surtout à la fin de l'été et au commencement de l'automne, mais limitant encore son action à une ville ou à une contrée peu étendue.
Au commencement du siècle dernier, le choléra revêt une tout autre allure. De casanier, il devient voyageur, et il brûle 'les étapes avec une rapidité déconcertante.
Le choléra éclatait au mois d'août 1817, à Moarley (ou Moorlee), cité populeuse située à 160 kilomètres nord-ouest de Calcutta. Le premier malade qui présenta les symptômes du mal était un Hindou, qui devait paraître le lendemain comme témoin dans une affaire criminelle. Comme il y avait des gens intéressés à le faire disparaître, on
(i) Alexandri Tralliani de arte rriedica, Johan Gunterio Andernaco interprète. (Collection de Haller, Arfis medicœ principes, t. VI. Lausanne, 1772, in-8).
crut à un empoisonnement. Mais, trois jours après la mort de ce premier malade, dix personnes succombaient dans un bazar, après avoir présenté les mêmes symptômes que le sujet qu'on avait cru empoisonné. En quelques semaines, les différentes villes du Bengale furent infectées ; en moins de deux mois, l'épidémie enlevait i5.ooo personnes.
L'opinion publique n'attribua pas le fléau à des miasmes atmosphériques ; elle avait plutôt tendance à admettre qu'il était imputable à l'usage de mauvais aliments, spécialement de poissons gâtés et de riz ergoté.
L'invasion de la maladie avait été soudaine; aucun phénomène, météorologique ou autre, ne paraissait en avoir provoqué ou signalé le développement : c'est, en effet, une croyance assez répandue, que le choléra est annoncé par des signes prémonitoires; là encore, les superstitions populaires se sont donné libre cours.
En i832, un des guetteurs du beffroi de Metz avait affirmé à une vieille Ecossaise avoir vu une <( boule bleue » passer sur la ville ; un météorologiste prétendait, de son côté, que la présence du choléra était indiquée par un brouillard bleuâtre (choleramist), parfaitement visible (i). Le Père Hue avait signalé, en Chine, un phénomène analogue :
(i) Interméd. des chercheurs et curieux, 1869.
ii I
inni^
l'apparition, sur la mer Jaune, en 1820, d'un grand nuage roux, qui, ayant abordé la côte de Chine, avait semé les germes du choléra partout où il était
passé (i).
Les Hindousf de môme que les Persans, croient que le premier phénomène qui signale l'approche du choléra, c'est la disparition presque totale des mouches. S'enfuient-elles à tire-d'ailes, et où se réfugient-elles ? On l'ignore; on a seulement constaté qu'on ne les revoyait que longtemps après la fin de l'épidémie. En Perse, on explique cette disparition des mouches par la peur qu'elles ressentent à la vue de la grande mouche Firaz, qui, invisible aux hommes, est très visible pour ces insectes.
Les oiseaux auraient-ils l'intuition des miasmes épidémiques? ou seraient-ils doués d'un sens particulier, qui les mettrait en garde contre un danger imminent ? Le fait suivant porterait à le présumer. Dans un livre sur les oiseaux, M. Arthur Beaven cite certains traits curieux, qui démontrent l'intelligence de l'hirondelle, la finesse de son instinct et son esprit de prévoyance.
Un jour, dans une ville d'Egypte, l'auteur vit tout à coup des milliers d'hirondelles s'assembler, se former en troupe et partir. Gomme ce n'était pas l'époque où elles passent la mer et viennent en Eu-
Ci) ^nipire chinois, t. II (i854), a5.
rope pour fuir la chaleur, il fit part de son étonnement à un habitant du pays. « Savez-vous, répondit l'autre, ce que cela signifie ? Cela veut dire qu'avant une semaine, nous aurons le choléra. Deux fois déjà, j'ai pu le constater. »
Cette fois encore, l'événement lui donna raison : d'oij il suit que les hirondelles ont un service de renseignements sanitaires qui les avertit à temps de l'approche du fléau. On a fait des constatations analogues avant les épidémies de fièvre jaune et de peste.
Les observations que nous venons de rapporter sont du domaine de la science ; mais que penser des légendes engendrées par la crédulité populaire et dont la plupart ne reposent, est-il besoin de le dire, sur aucun fondement sérieux ? Nous parlions, tout à l'heure, de la grande mouche Firaz, qui met en fuite les autres mouches ; voici l'origine de cette légende, qui a eu longtemps cours en Perse.
A entendre les Persans, Je choléra ne serait autre chose qu'une mouche gigantesque nommée Firaz, invisible aux yeux des hommes ; volant avec une rapidité extraordinaire, elle pourrait, si elle le voulait, se poser en une journée sur tous les habitants d'une grande ville. Quiconque est effleuré par ses ailes tombe malade aussitôt ; ceux qu'elle a touchés de la tête meurent, sans qu'aucun remède puisse les soulager.
Les Persans, du reste, sont très enclins à revêtir les fléaux de la forme d'insectes fantastiques ; ainsi, pour eux, la peste n'est autre chose qu'un énorme scarabée rouge, aux élytres livides, et qui, des pointes de ses antennes, laisse incessamment tomber des gouttes de sang. Bien entendu, personne ne l'a jamais vu ; mais tout le monde croit aveuglément à ce coléoptère fabuleux.
Dès que le choléra parut à La Mecque, en i83i, les tambours et la musique militaire cessèrent de se faire entendre : la raison qu'on en donna était que ces instruments, inventés par les infidèles, avaient troublé trop longtemps, par leur bruit inopportun, le repos des saints lieux et viole la maison de Dieu qui, dans sa colère, avait envoyé non pas la peste, parce qu'il gardait la promesse donnée par son prophète, mais une maladie dont les ravages n'étaient pas moins grands (i).
Lors du choléra de 1882, en France, le bruit d'apparitions surnaturelles se répandit dans les campagnes ; des femmes rouges avaient été aperçues près de Brest, soufflant la mort sur les vallées. Une mendiante, appelée devant la justice, soutint qu'elle les avait vues, qu'elle leur avait
(1) Lettre de M. Mimaut, consul général de France en
Egypte, t. VI des Annales d'hygiène publique, i83i, H-jS]
rapporté par Behtherand, Médecine et Hygiène des Arabes, 43o, note.
parlé (i). Les paysans bretons disaient, résignés : <( Dieu nous touche de son doigt ; Dieu nous a livrés au démon 1 » Car il existe un démon du choléra.
Dans certains districts de l'Inde, on y croit fermement. Un indigène, habitant d'un village des environs d'Allahabeld, affirmait naguère à un inspecteur de police que, la nuit précédente, son logis avait été visité par le monstre du choléra, dont la tête ressemble à un grand pot de terre. Cet Hindou et son frère chassèrent hors de chez eux l'intrus avec des gourdins de bambou et lui tirèrent des coups de fusil, pour compléter sa cléroute... attendu que le diable a peur du bruit !
(( Il y a quelques années, dirent les deux villageois, trois hommes circonspects attirèrent le démon dans un pot de terre et le portèrent dans un village hostile, peu éloigné, oii ils se proposaient de l'enterrer. Mais les habitants de cette localité s'étant opposés à leur entreprise, on en vint à se battre ; pendant la lutte, la prison du démon se brisa et le diable, s'esquivant, put continuer ses méfaits (2). »
Lors de la dernière épidémie cholérique, des signes avant-coureurs du choléra s'étaient montrés, contait-on, en Italie. Les feuilles de châtaignier et de cerisier, dans les environs de Gênes, étaient striées de raies bizarres, que l'on attribuait à cer-
(i) E. SouvESTRE, Les derniers Bretons.
(?) Revue encyclopédique, i5 août 1891, 2i5.
tains vers, longs et légers, qui s'y étaient posés. On en tirait la conséquence de la présence du cho-
SouvEjjiRS DU Choléra-Morbus r^Les Maùons marquées (Dessin de H. Daumier : Némésis médicale Illustrée; Biuxelles, 1841).
léra dans l'air, et l'on négligeait, par suite, toute précaution hygiénique, le fléau étant inéluctable. Dans un chant populaire sicilien, le choléra était
représenté comme un oiseau de proie, qui venait <i'outre-mer pour ravager la Sicile (i). Dans ce même pays, les empoisonneurs, à ce que prétendait le peuple, circulaient sous un déguisement ; cette fausse créance se répandit à ce point, qu'on fit courir le bruit que le roi Ferdinand était venu luimême dans l'île, travesti en moine, pour voir si les empoisonneurs avaient bien exécuté ses ordres.
En Italie, le choléra passe dans la croyance populaire pour un poison envoyé par le gouvernement, personnifié par le roi. Ce sont^Ie souverain et les princes du sang, ainsi que les hauts personnages de l'Etat, qui le font jeter ou le jettent eux-mêmes impunément; mais ils possèdent le contre-poison, qu'ils ne donnent qu'aux personnes favorisées de leur confiance ou de leur affection. Si une de ces personnes meurt, cela veut dire qu'elle ne s'est pas suffisamment hâtée de prendre le contre-poison; ou si elle l'a pris, qu'elle s'est trompée sur la dose (2).
En i865, à Palerme, le peuple menaça le gouvernement d'une insurrection, l'accusant d'avoir propagé le choléra en Sicile.
Lorsque le choléra avait éclaté à Paris, en 1882, on avait, de même, prétendu qu'un parti occulte (les Jésuites) avait empoisonné les eaux. Plus tard,
(1) G. PiTRÉ, Archivio, i884.
(2) Id., op. cit., i884, 590.
Le Choléua de 1832 : Mort et convois de cholériques. (Dessin de II. Daumxer : Némésis médicale; Uruxelles, 1841).
on s'en prit aux usines, puis aux chemins de fer (i) Ce fut ensuite le tour des médecins.
(i) MiGNE, Dict. des superstitions.
Les médecins sont, entre tous, ceux qui se prêtent le mieux à la diffusion du choléra. Ils sont payés pour faire périr les pauvres gens, et malheur à ceux qui se laissent persuader de prendre leurs remèdes ! Les fumigations, les désinfectants ne réussissent qu'à faire mourir plus vite. N'a-t-on pas vu à Kiew, en Russie, ces dernières années, la population essayer, par la force, d'empêcher les médecins d'accomplir leur besogne professionnelle.
A Kertch, la rumeur circula que des médecins empoisonnaient les malades : le peuple tenta d'empêcher le transport de ceux-ci à l'hôpital. Le bruit ayant couru, à Taganrog, que dos personnes bien portantes étaient hospitalisées avec les malades atteints du choléra, et que ceux-ci étaient maltraités par les médecins, une foule de gens du peuple se porta sur les baraquements, afin de les détruire. La police dut intervenir.
Grâce à l'intervention de la force armée, on put empêcher les pires catastrophes en 1882 ; sans elle, les masses populaires se seraient livrées, si on ne les avait contenues, aux plus regrettables excès, contre ceux qu'elles accusaient d'avoir empoisonné les fontaines et produit par ce moyen le choléra (i).
C'est toujours la même accusation qui revient à
(i) Clément- Janin, Les pestes en Bourgogne ; cf. Souvenirs d^un médecin de Paris, par le D' Poumiès de la Siboutie. 235-
plusieurs siècles de distance (i); on diffère seulement d'avis sur la nature du poison.
Tandis qu'au xiv® siècle, on croyait que la mixture empoisonnée était composée « d'ongles et de chair de pendus, mêlés avec du sang de crapaud et d'animaux immondes et autres matières impures », au xix°, on a émis l'hypothèse qu'elle pouvait être constituée par « de la bave de crapaud, de serpent ou de chien enragé. »
Le poison serait, le plus souvent, renfermé dans une bouteille et se présenterait sous forme d'un liquide, parfois sous forme de vapeur : durant l'épidémie de choléra de 1887, une voiture parcourut, vers minuit, plusieurs rues de Palerme, laissant derrière elle un grand nuage de fumée (2), et semant partout la terreur : c'était le seigneur Choléra qui passait (3) !
A Marseille, en 188I1, un individu prétendit qu'on avait jeté dans la rue des cartouches « chargées de choléra ». A Naples, un jeune garçon, étant à un marché public, oii il vendait des figues, un homme grand, mince et vêtu de noir, s'approcha de lui
(i) Cf. Poisons et sortilèges, par les D'^^ Cabanes et L. Nass ; 3® édition, 820.
(3) Une nuée fort basse rt qui semblait traîner jusqu'à terre, comme un brouillard épais et puant, avait engendré la peste dans le pays d'Eiliant. (Pradère, Bretagne poétique, 10.) ^ (3) PiTRÉ, op. cit., 591 et 5g3.
26o MŒURS INTIMES DU PASSÉ
pour en acheter. L'homme profita d'une distraction du vendeur, pour répandre sur les figues une poussière blanche, puis il disparut subitement : cette poussière contenait le germe du choléra.
Etait-ce le même homme qu'un groupe de lazzarones avait molesté, un monsieur au visage pâle, à la barbe noire et à l'œil sinistre, qui parcourait le marché de Foria, répandant de la poussière qu'il avait dans une bouteille ? Pleins de colère et accusant l'inconnu d'être un empoisonneur, les lazzarones s'étaient élancés sur lui, l'avaient maltraité et voulaient le tuer. Le pauvre homme allait passer un mauvais quart d'heure, quand la police arriva et s'assura de sa personne : il fut reconnu que la poudre employée par l'étranger était un désinfectant, que celui-ci voulait employer à désinfecter le marché de Foria (i).
A l'époque où se passait l'incident, le peuple italien n'assistait pas aux fêtes publiques, parce que les feux qu'on y brûle <( sont faits exprès pour répandre le poison ». A la fête de la Nativité de la Vierge, célébrée en i884 à Borghetto, le peuple, qui avait pris part à toutes les réjouissances de la journée, se renferma le soir dans ses maisons, dans la crainte de la contagion produite par le feu : rappelons, à ce propos, qu'en Ligurie, le seul amusement
(i) Boletin folk-lorico espafiol, i885, 28.
La visite des autorités a l'hôpital des cholériques. (Caricature anli-cholérifjue. par .1. Blass {Triboiilet, iS8i
d'une simple fusée qui traverse le ciel, avec une longue et brillante queue de feu, est regardé avec terreur, dans un temps de calamité, par les ignorants, et leur paraît l'annonce funeste de la propagation de la maladie (i).
La peur, peut-on affirmer sans risque d'être contredit, a dicté les plus invraisemblables moyens de prophylaxie, les médications les plus singulières.
Choléra! Lorsque le mot sinistre a naguère retenti à la tribune de l'Académie, et quoi qu'on nous ait dit le péril éloigné, il n'en a pas moins couru, à fleur de peau des auditeurs, le pelil frisson que ce vocable a le don dévciller chez les plus résolus : c'est qu'en effet, le mot est plus terrifiant encore que la chose. « Choléra ! Ces sept lettres réunies OTit une terrible harmonie imitative, écrivait Jules Claretie. On devrait toujours donner aux maladies un nom aimable. Anémie est un mot charmant ; par exemple : « il a une anémie; il se meurt d'anémie! » Cela vous a un petit air doux, et poétique, et attirant. Anévrysme est fort poétique aussi. Je ne fais point ici de paradoxe, mais il est certain que ce mot tragique et retentissant, choléra, est pour beaucoup dans la frayeur que le mal inspire. Et puis, les adjectifs le compliquent encore : sporadique, qui voudrait rassurer, ne rassure guère ; et asiatique prend tout aussitôt des aspects et des proportions fantas-
(l) PiTKÉ, lOC. cit.
tiques... Le nom, je le répète, c'est le nom qui est cause de tout I Vite qu'on débaptise le choléra, et il perdra de sa puissance. »
Ceci est une observation de fine psychologie; il n'est pas niable que l'effet moral produit par ce mot de choléra est tel, qu'il a, plus que tout, contribué à la diffusion du mal. Le choléra fait, sans doute, par lui-même, des victimes, mais l'appréhension qu'on en a les multiplie ; et l'on a certainement plus fait pour l'extinction du fléau en substituant au terme de choléra ceux de diarrhée ou d'entérite cholérif ormes, qu'en imaginant de nouvelles mesures, ou des méthodes plus ou moins curatives.
D'où vient cette terreur instinctive que la plupart des êtres humains éprouvent à l'endroit d'une maladie qui n'est pas plus meurtrière que beaucoup d'autres, dont on a moins l'effroi ? La peur du choléra s'explique, en partie, par le souvenir des récits dramatiques qu'ont faits, d'une épidémie qui fît de nombreuses victimes (l'épidémie de i832), ceux qui en furent les témoins.
On n'a pas oublié le tableau qu'en ont tracé Eugène Sue, dans le Jaif-Errant (i), et Victor Hugo, dans les Châtiments.
(i) E. Sue avait consulté Froment-Meurice — un orfèvre ciseleur I — pour se documenter sur le choléra, avant de le décrire dans son roman. (Cf. Le Livre, bibliographie rétrospective, i883, 62.)
26/l MŒURS INTIMES DU PASSE
Dans l'ouvrage, si populaire à son époque, du romancier, le Juif-Errant, condamné par Dieu à marcher sans trêve, sème le mal sur son passage. Il en est atteint à son tour, mais il guérit... parce qu^il faut qu'il vive jusqu'au dénouement.
De même, on voit le père du romantisme évoquer les microbes (ou plutôt les animalcules, le nom de microbe n'était pas encore inventé), les infiniment petits,
Que l'œil du microscope avec effroi regarde,
et faire une description imagée de cette armée de myrmidons :
L'obscure légion des hydres invisibles, L'infinimcnt petit rempli d'ailes horribles, L'insecte, l'âpre essaim de moucherons, tenant Dans un souffle et qui fait trembler un continent.
Pour un romantique, la période est d'un réalisme qui étonne.
L'influence de la peur sur le développement du choléra est à ce point reconnue, qu'elle a été, on peut le dire, officiellement constatée par les corps savants. Quand Martin Solon, rapporteur de la commission du choléra, à l'Académie de médecine, lut son travail, qui consistait surtout en une instruction populaire, sur les précautions à prendre-
contre l'invasion du mal, ses premiers symptômes et les premiers soins à donner à ceux qui en seraient atteints, un de ses collègues demanda la parole, et la lecture terminée, répliqua au précédent orateur :
Je ne puis qu'approuver les prescriptions rédigées par M. le rappoi'teur ; cependant, puisqu'il s'agissait d'une instruction populaire, je l'aurais désirée plus courte.
En voici une, en bouts-rimés, que j'ai trouvée dans un tableau du xiv® siècle, à l'époque de la grande épidémie de peste noire, qui n'était probablement autre que le choléra. Elle exprime en peu de mots tout ce que renferment d'essentiel les instructions de la Commission. Je ne sais si j'oserai devant l'Académie... (De toutes parts : Dites, dites !...)
Puisqu'on m'y autorise, voici le quatrain en (juestion :
Tiens les pattes au chaud, Tiens vides tes boyaux, Ne vois pas Marguerite, Du choléra seras quitte.
(Une hilarité prolongée a suivi cette citation.)
Inutile de dire — on l'a déjà deviné — que le dernier vers avait été approprié à la circonstance ; la véritable version a été donnée, par M. d'Houdetot, dans le Chasseur rustique. C'est un vieux dicton normand, dont le texte doit être rétabli ainsi :
Tiens tes pattes au chaud, Vide bien tes boyaux, Ne vois pas Marguerite, De tout mal seras •quitte.
Il est incontestable qu'on est mieux armé contre le choléra, et d'une manière générale, contre toute cspèee de maladie, lorsqu'on conserve sa bonne humeur : les lypémaniaques, les tristes, sont une proie désignée d'avance au fléau.
On l'a bien vu lors de l'épidémie de 1882, dont nous évoquions tout à l'heure le souvenir; nous l'avons constaté nous-même, de visu, en 1884.
En i83a, ce ne furent, dans les journaux, dans la rue, qu'épigrammes, railleries, plaisanteries, plus ou moins dépourvues de sel, à l'adresse du choléra. Sur la porte d'un marchand de vin, dans une rue latérale à la rue Saint-Denis, on lisait : « Ici, on passe la jambe au choléra. » Philippon, dans la Caricature, lançait cette nouvelle à sensation : (( On a vu, la semaine dernière, M. Casimir Périer et le choléra-morbus aux prises. Ils se disputaient la France. »
La politique se mêlant à tout, le choléra devait avoir sur elle son contre-coup. Louis-Philippe était, en sa qualité de roi, la eible désignée des pamphlétaires. Le souverain venait de prélever une somme assez ronde — 60.000 francs — sur sa cassette particulière, pour la faire distribuer aux familles né-
cessiteuses, atteintes par la contagion. Comme un bienfait n'est jamais perdu, celui-ci fut acxîueilli en ces termes : « aujourd'hui, c'est à qui le pre- . mier vous donnera son remède : l'un vous recommande de vous tenir chaudement, l'autre de manger peu, celui-ci de porter du camphre, celui-là de prendre garde à telle ou telle chose nuisible ; moi, je m'en tiens, avec mes amis, au simple conseil que voici : « Craignez d'avoir besoin des bienfaits de Louis-Philippe ! »
Si le choléra reparaissait parmi nous — ce qu'au Diable ne plaise ! — la chanson suivante, qui se chantait sur l'air du Roi d'Yvetot, redeviendrait aisément d'actualité, car il s'agit du Départ des Députés :
Ah ! pour nous, députés ventrus.
Quel présage sinistre I C'en est fait, l'on ne dîne plus
Chez le premier ministre (i).
L^ grand homme a le choléra.
Et celui qui s'y frottera
L'aura.
Oh ! oh I oh ! oh ! ah I ah'î ah ! ah 1 Sauvons-nous, ne restons pas \h, Là, là !...
Si vous nous voyez pâlissant, Ce n'est point la panique,
(i) Casimir Pébieh, qui aurait succombé à une attaque de choléra.
270 MCeURS INTIMES DU PASSE
C'est de notre grand dévouement
L'effet patriotique ; Hélas 1 aurions-nous du malheur, ~ Si l'on traitait notre vigueur
De peur I Oh I oh ! oh ! oh I ah ! ah ! ah I ah I Sauvons-nous, ne restons pas là.
Là, là !...
Mais, trêve de politique, et cueillons dans le Chansonnier des Grâces, de 1882, cette chanson, (( philosophique et épicurienne », comme la désigne son auteur, qui nargue agréablement Esculape et ses « suppôts » :
Le choléra, dit-on, approche ; Hélas ! qu'allons-nous devenir ?...
L'effroi gagne de proche en proche ; Avant le temps faut-il mourir ?
Bravons se^ atteintes cruelles.
Disons nos dernières chansons !
Hâtons-nous d'embrasser nos belles, Et débouchons nos vieux flacons !
Les suppôts de la médecine
Y perdent déjà leur lafin :
La contagion assassine,
Frappe malade et médecin.
Vivat ! plus de drogues nouvelles !
Docteurs, remportez vos poisons !.,.
Hâtons-nous d'embrasser nos belles.
Et débouchons nos vieux flacons !
Que pas un tendron n'en réchappe, Que tous les celliers soient taris !
Chaque matin mêlions la nappe, Et chaque soir dressons les lits.
Vins giénércux, fraîches pucelles, Charmez jeunes gens et barbons !
Hâtons-nous d'embrasser nos belles, Et débouchons nos vieux flacons !
Le conseil offrait trop d'agréments pour ne pas être suivi; il est à croire que le remède indiqué par notre chansonnier aurait encore du succèa à notre époque. Quoi qu'il en soit, il compte à son actif au moins une cure dûment enregistrée.
(( En rentrant chez lui, lisons-nous dans une feuille grave du temps, un homme, gris comme un Polonais, trouve sa femme en proie à une attaque de choléra. Furieux de ce qu'il considère comme un manquement grave à ses devoirs de ménagère, il tombe sur elle à bras raccourcis. La femme, qui n'en était pas encore à la rigidité cadavérique, se redresse et se rebiffe. Grand tapage, horrible scandale, et juste indignation des voisines, qui vont chercher le commissaire. Il arrive avec une écharpe, héroïquement résolu à arracher la cholérique à l'ivrogne. Il ne trouve plus que deux époux, sains l'un et l'autre de corps et d'esprit, et donnant l'exemple de l'entente cordiale au sein du ménage. Le mari s'était dégrisé à battre, et la femme s'était
guérie à être battue. » Nous signalons la lacune aux statisticiens : ils nous doivent de rechercher si le remède est aussi efficace que le prétend ce disciple enragé de Bacchus; ne doutez pas que la statistique soit capable de nous renseigner à cet égard; on lui doit des découvertes bien autrement sensationnelles.
La statistique, écrivait un facétieux rédacteur du Charivari, en 18/19, ^^^^ d'une visite de S. M. Choléra, la statistique a découvert, à force de recherches, qu'il y avait, parmi les victimes de l'épidémie, trois cents boiteux, cinq cents aveugles ; deux mille bossus. Le fléau a particulièrement sévi contre cette classe de malheureux qui trouvent une compensation à leur infirmité dans la finesse de leur esprit. Il y a là, selon la statistique, matière à réflexions pour le philosophe.
Aucun vaudevilliste, aucun homme de lettres n'avait été atteint par l'épidémie. Etait-ce parce qu'ils ont de l'esprit, ou parce qu'ils n'ont pas de bosse. La statistique ne fait aucune induction à cet égard.
En dépit de l'immunité que promettaient les statisticiens aux gens de lettres, l'un de ceux-ci et non des moindres, Roger de Beauvoir, fut atteint par le fléau ; cela donna l'occasion à Alexandre Dumas de lancer ce joli trait : « Il est si distrait, qu'il est capable de mourir de la petite vérole. »
L'esprit, en France, ne perd jamais ses droits : lors d'une des visites que nous rend périodiquement le choléra, un journaliste de talent, Auguste Villemot, contait la plaisante anecdote qui suit.
Il rencontre, un jour, relevant de maladie, le célèbre acteur du Palais-Royal, Odry, « frais, rose et épanoui, comme le printemps lui-même. »
— Eh bien ! lui dit-il, père Bilboquet, comment cela va-t-il ?
— Mais très bien, répond l'artiste ; j'ai trouvé le truc : je fais chaque année une maladie mortelle ; c'est très sain.
Sur des hommes plastronnes d'indifférence et d'aimable scepticisme, la maladie, fût-elle le choléra, ne saurait avoir la moindre prise,
La gaîté n'est-elle pas le meilleur préservatif, et qui sait, peut-être le meilleur curatif du choléra?