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LES TRAITEMENTS, FANTAISISTES OU SERIEUX, DU CHOLÉRA

L'égalité d'humeur, l'absence de souci, la saine joie, de tout temps les médecins eux-mêmes ont recommandé cette panacée. Dans la quantité d'opuscules qu'a vu éclore l'année 1882, nous sortons celui-ci du tas, parce qu'il est signé d'un nom relativement connu ; voici ce que recommande son signataire, le D'" Duponchel.

(( La distraction, le plaisir, une douce gaîté, contribuent puissamment à la conservation de la santé. Fuyez donc les affections morales tristes et les émotions pénibles I Quant à l'homme de cabinet, continuait sur le même ton le docteur Duponchel, qu'il abandonne momentanément ses travaux et, descendant des hauteurs où il plane, qu'il ne craigne pas de se livrer à d'aimables passe-temps, car rien n'est plus nuisible que la contention d'espritl »

Les paresseux ne pouvaient que bénir l'excellent praticien, qui les encourageait aux douces rêveries.

Ce brave docteur Duponchel était, nous le soupçonnons, un joyeux pincc-sans-rire ; mais, sur ce terrain, il est loin de détenir le record.

Un médecin de Tours, que la clientèle avait probablement délaissé, eut une idée que l'on pourrait qualifier de géniale : il adressa une pétition à l'Assemblée nationale, la suppliant de se transporter à Tours, afin de mettre l'existence précieuse de messieurs les Députés à l'abri du fléau qui sévissait à Paris. Les représentants, sans égards pour les intérêts de l'Hippocrate tourangeau, refusèrent de transporter dans le berceau de la France leurs personnes — et le choléra.

Notre premier mouvement est de sourire des moyens, même les plus saugrenus, qui nous sont proposés pour échapper à l'épidémie régnante ; mais, dût-on le faire en cachette, on se hâte d'en tenter l'essai. Ces moyens, du moins ceux qui ont été mis en usage contre le choléra, un volume entier ne suffirait pas à les énumérer. Nous ne citerons que les plus singuliers parmi ceux qui ont été proposés, tant par la Faculté que par les commères.

Tout naturellement, l'eau, aux températures extrêmes, devait être un des premiers remèdes employés. Hippocrate en faisait cas, lui qui recommandait de joindre aux affusions froides, et à l'eau de lentilles en boisson, de l'ellébore : l'ellébore a été,

depuis lors, reprise par les homœopathes, qui l'ont inscrite dans leur formulaire.

Au xviif siècle, un médecin de Besançon, le docleur Rougnon de Magny, se souvenant des conseils donnés par Hippocrate, faisait ingurgiter à ses cholériques un baquet d' « eau de veau » dans les vingtquatre heures (i), affirmant qu'il n'avait obtenu, par ce procédé, que des guéiisons ; et ce, sans le secours d'aucune autre drogue. Tissot, l'écrivain populaire, l'auteur de la Santé des gens de lettres, un des médecins les plus consultés de son époque, recommandait, lui aussi, « des torrents de la boisson la plus adoucissante » : soit de l'eau d'orge, soit de l'eau coupée d'un huitième de lait, ce qui n'était pas si déraisonnable, au surplus. Magendie s'en tenait à une eau albumineuse, préparée avec des blancs d'œufs, battus avec de l'eau aromatisée à la fleur d'oranger ou à la cannelle. Le nom de Magendie évoque celui de Broussais, qu'on a surnommé, à juste titre, « le plus grand saigneur de son temps ». Broussais en était pour la saignée à outrance, qui fut fatale à Casimir Périer, au général Lamarque, et à tant d'autres !

Le D' Guérin, ayant eu vent que les ouvriers, employés dans les mines de mercure, étaient préservés du choléra, et qu'à l'Hospice des vénériens,

(i) Journal de Médecine militaire, 178^.

de Paris, il n'avait été constaté aucun cas de la maladie en cours, le D"^ Guérin essaya de traiter quelques malades par les frictions mercurielles : il ne semble pas qu'il ait obtenu plus de guérisons que par les autres méthodes.

Après le mercure, le cuivre. Le D"^ Burq déclare avoir vérifié, dans toute l'Europe, qu'on est préservé à tout jamais du choléra, en portant sur l'épigastre une plaque de cuivre ; et, si l'on est atteint par le fléau, en absorbant une préparation cuprique. Tous ces traitements ont surtout le tort d'être systématiques ; mais il en est de plus bizarres, et que nous aurions quelques hésitations à appliquer.

En i854, le D' Ludwig-Joseph Melicher (i) conseillait à ses malades de s'adonner aux mouvements gymnastiques. Un malade, pris des premiers symptômes du choléra, devait monter à cheval, jusqu'à ce qu'il fut couvert de sueur. Ce moyen est connu depuis longtemps : on sait que les Kalmouks, dès la première atteinte du choléra, montent à cheval et galopent jusqu'à ce que leurs montures ne puissent plus les porter. Un journaliste de Moscou, ayant entendu parler de cette médication singulière, voulut en faire l'essai. Au dire des journaux russes, M. Guilarowsky — c'est lé nom de l'intrépide re-

(i) Observations sur le choléra (Vienne, iii54).

cordman, — ayant ressenti les premiers symptômes du choléra, fit à cheval une course à fond de train, d'environ dix verstes, soit m kilomètres, sur l'hippodrome de Moscou. Descendu de sa monture^ il se déclara guéri !

Comme l'équitation, le massage a eu ses partisans. En i856, Daily, qui a écrit un gros livre sur la Cinésie, conseillait de placer le malade de manière que ses muscles du ventre fussent dans un état de relâchement complet ; d'appliquer ensuite trois doigts dans la région des hypocondres ; de faire des frictions du bout des doigts, en courbes concentriques continues, jusqu'aux aines ; de répéter cette friction douze fois ; de faire cette même friction, après avoir trempé les doigts dans l'huile d'olives ou d'amandes douces ; d'appliquer le doigt moyen sur le nombril, et les deux autres un peu au-dessous ; d'imprimer un petit tremblement circulaire, perpendiculaire au doigt moyen ; de répéter enfin les trois mouvements deux fois, à un quart d'heure" d'intervalle (i).

Le procédé de M. Robert, « professeur de massage et de gymnastique médicale », ne diffère pas notablement du précédent; il y a cependant quelques variantes à noter. M. Robert prononce ex cathedra, que « le massage doit s'exécuter par des fla-

(i) Dally, Curation du choléra par le mouvement. Pari», i856.

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gellations, des tapotements avec les mains, des pressions et des torsions des membres. » Mais il ajoute, et en cela son procédé revêt quelque originalité, des insufflations chaudes, en appliquant ses lèvres sur l'épigastre, puis en aspirant « sur une vapeur aromatisée de menthe poivrée, afin d'annihiler l'influence des miasmes » (i).

Combien plus expéditive la recette du grand Ré- , camier 1

Rossez fort et ferme votre malade, conseillait le hardi thérapeute, ay moment où il a des crampes et la face cyanosée. Le malade est sauvé, s'il a conserve assez de force pour riposter et pour vous repousser jusqu'à la porte. Une fois sur le palier, vous lui prescrivez de se tenir chaudement et de prendre une infusion de tilleul.

Le traitement de Récamier est à rapprocher de celui indiqué par Charles Nodier à son ami le D*" Koreff, ce médecin allemand, ami d'Hoffmann, l'auteur des Contes fantastiques, de Mérimée, Alfred de Musset, Delacroix, etc. (2). Ecoutons Nodier :

Appliquez hermétiquement aux organes respiratoires externes d'un cholérique la limbe d'un cornet, terminé par un siphon. Plongez le siphon dans l'oxygène, et après cinq ou six aspirations', dites à votre malade : Surge et ambula l

(i) Iiei)ue rétrospective, I, 81.

(2) Sur ce personnage, v. notre ouvrage : Une Allemande à la Cour de France. Albin Michel, éditeur.

Fondation Ue VŒuvix des Orphe (Daprès une lithographie de Dlcornï

ra, parJ'Archcv(Mjup de l'aiis (IS^ii.

né sans bras .- (Collection G. Haktmann)

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Si le cas n'est pas équivoque, il se lèvera et il marchera.

Gubler, qui tempérait parfois sa gravité d'un sourire, citait, dans une de ses leçons, en 1866, un moyen, qu'il disait venir de l'Orient, et qui consistait à « s'asseoir sur le ventre du patient, et à s'y maintenir, jusqu'à ce qu'on fut relayé par un autre agent... thérapeutique. » Procédé moins absurde qu'il ne paraît, ajoutait finement Gubler, « puisqu'il permet de conserver la chaleur et de s'opposer à la sécrétion, par la compression de la niasse intestinale et de l'aorte. »

Les spécifiques contre le choléra, dus à l'ingéniosité d'industriels peu scrupuleux, ou de médecins convaincus ou non de leur efficacité, sont impossibles à dénombrer : ils sont trop. Les grands réformateurs de la médecine se sont, pour la plupart, employés à attacher leur nom à des traitements de leur invention.

Prenez riion ours 1 criait Raspail à tous les échos; c'est-à-dire le camphre et la liqueur hygiénique ; faites évaporer dans les maisons du vinaigre camphré ; portez sur vous un flacon de sel de Mindérérus et un autre d'alcool camphré, que vous flairerez, de temps à autre, alternativement ; et si cela ne suffit pas, mangez de l'ail à chaque repas ; ou avalez, ce qui, à tout prendre, est plus désagréable,

une pincée d'asa-fœtida. Fumez, par surcroît, des cigarettes de camphre; mangez épicé — sans calembour trop facile — et vous serez indemne.

Que si tout cela n'est pas suffisant, purgez-vous avec l'huile de ricin, et administrez-vous un lavement... vermifuge : toutes les maladies ayant, comme chacun sait, les vers pour origine. Le traitement de Raspail peut avoir du bon ; nous ne le chicanerons que sur sa complexité.

Les « bonnes femmes » nous proposent des remèdes qui ont l'avantage d'être — c'est leur mérite principal — à la portée des bourses les moins garnies : celui-ci, entre mille autres.

La scène se passe dans un petit village de Normandie, à un moment oii le choléra décimait les populations. Un serrurier tombe malade ; on envoie quérir le médecin du pays ; il arrive, prescrit des médicaments et s'en va^

Le lendemain, dans sa tournée, il entre chez le serrurier ; il interroge la femme :

— Eh bien I notre malade, comment va-t-il aujourd'hui ?

— Ah I Monsieur I figurez-vous qu'hier, pendant que je courais chercher les médicaments, mon pauvre homme a mangé deux harengs saurs et un plat de haricots froids à l'huile I...

— Ah 1 Mon Dieu !... Mais alors, il est...

28/i MŒURS INTIMES DU PASSE

— Sauvé, monsieur le docteur 1 II est allé travailler là-bas, en ville, et il se porte à merveille.

— C'est inouï 1 s'écrie le docteur... Quelle recette merveilleuse cçntre le choléra I... Ah 1 si mes confrères se doutaient de la simplicité de ce remède I je vais en prendre note... Et il écrit sur son calepin : — Choléra ; remède éprouvé : deux harengs sauçs ; haricots froids à l'huile.

Deux jours après, un maçon tombe, frappé d'une attaque de choléra :

— Mon ami, prenez immédiatement, dit le docteur, deux harengs saurs et un plat de haricots à l'huile... Je reviendrai demain.

Le lendemain, le maçon était mort I Et le docteur campagnard, profitant logiquement de la méthode expérimentale, écrivit aussitôt sur son calepin :

(( Choléra. — Remède : harengs saurs, haricots, — bon pour les serruriers ; — mauvais pour les maçons I »

Cela rappelle le mot de Velpeau, qui nous tiendra lieu de mot de la fin.

Le célèbre chirurgien avait amputé la jambe d'un malade atteint de diarrhée chronique : le flux intestinal, à la suite de l'opération, s'était arrêté — pure coïncidence 1 — comme par enchantement.

Quelques jours après, le professeur parlant de ce malade, disait à ses élèves.

— u Voilà comment, Messieurs, l'amputation d'un membre coupe net une vieille diarrhée. »

— « Monsieur, reprit alors un médecin portugais, pour qui tout ce que disait le maître était parole d'Evangile, j'ai un malade atteint d'entérite incoercible ; si je lui coupais la jambe, il en guérirait peut-être ? »

L'histoire ne dit pas si Velpeau fut déconcerté par cet excès de logique ; mais il y a des chances pour qu'il n'ait rien trouvé à répliquer.

Le Choléra, venant réveiller lui-mr-me les membres de la Commission internationale, qui sommeillent.

(Caricature de Cham).

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