LA PETITE VÉROLE ET SES RAVAGES
Il faut se reporter à deux siècles en arrière, si on veut mesurer l'effroi qu'inspirait au peuple cette maladie meurtrière qu'est la petite vérole. Il n'était fléau plus redouté, et si tous n'en mouraient pas, ceux qui lui survivaient en restaient gravés durant toute leur vie.
Répandue dans tout le monde connu, écrivait le rédacteur de l'Encyclopédie, elle saisit tôt ou tard toutes sortes de personnes, sans avoir égard au climat, à l'âge, au sexe, ni au tempérament du malade. Soit que les ravages de cette maladie procèdent de la violence qui lui est propre, ou des mauvaises méthodes dont on se sert pour
2bO MOEURS INTIMES DU PASSE
la .traiter, elle ne cède point à la poste -par les désastres qu'elle cause.
Qu'avait-on à opposer aux progrès du mal ? Rien, jusqu'à ce que la courageuse initiative d'une femme eût introduit l'inoculation en Europe.
Mais avant de parler des mesures de défense contre la variole, qu'on nous permette une courte digression historique sur ce mal épidémique, endémique pourrait-on dire, car il semble renaître le plus souvent de foyers mal éteints.
La variole a-t-elle existé de tout temps .»^
Les médecins grecs et romains semblent l'avoir ignorée (i). Ces premiers maîtres de l'art, si exacts à décrire les maladies qu'ils observaient, si attentifs à en fixer les signes caractéristiques, n'auraient pas manqué, s'ils en avaient eu des cas sous les yeux, d'en faire une description détaillée. Or, ils n'en font pas même mention ; il faut arriver aux Arabes pour connaître la symptomatologie de cette affection.
On croit généralement que la variole fut importée d'Ethiopie en Arabie, à l'époque de la naissance de
(i) Si nous disons que les anciens semblent avoir ignoré la variole, c'est que notre sentiment est conforme, en l'espèce, à l'opinion générale. Nous devons ajouter, toutefois, que, selon l'érudit docteur Bougon, la petite vérole aurait été connue des Grecs et des Romains, bien avant l'ère chrétienne. (Cf. Chronique médicale, 1906, 588.)
LA VABIOLE 28g
Mahomet. Les Maures l'auraient introduite en Espagne, d'où elle aurait gagné l'Europe. D'autres placent son berceau en Egypte ; mais elle a vraisemblablement une origine beaucoup plus ancienne, et comme nous venons de le dire, elle serait contemporaine de la naissance du Prophète.
La variole aurait apparu peu après dans les Gaules et en Italie. Le premier écrivain qui nous parle de son apparition dans ces régions est un évêque, Marins, évêque d'Avenches, en Helvétie, en l'année 570. Dix ans plus tard, Grégoire de Tours nous renseigne sur une épidémie de variole, dont il fut le témoin et dont il s'est constitué l'historien. Il appelle cette « gravissima lues » une dysenterie (Dysentericus morbus). Mais le tableau qu'il en fait ne laisse aucun doute sur la nature de la maladie.
Tous les symptômes y sont énumérés : Patiebantur cum vomitu febris, renumque nimius dolor, caput grave vel cerri... On croyait aune sorte d'empoisonnement (A multis aatem asserebatur venenum occultum esse). Tout y est : céphalalgie, vomissements, rachialgie, éruption pustuleuse (coriales), etc., etc.
Cette épidémie exerça des ravages considérables. Grégoire de Tours perdit deux de ses enfants, qui succombèrent au mal régnant ; il ajoute que Dago-
bert et Clodobert, fils de Ghilpéric et de Frédégonde, en moururent également.
La femme d'un roi de Bourgogne, Austrigilde, surnommée Bobile, en fut attaquée à son tour. Se voyant près de mourir, elle voulut entraîner après elle ses deux médecins, disant qu'elle aurait eu quelque espoir de vivre encore, si les deux médecins n'eussent pas abrégé ses jours par leurs médications. Elle prescrivit, en conséquence, de leur couper le cou, aussitôt qu'elle aurait rendu le dernier soupir... et la sentence fut ponctuellement exécutée.
La variole resta, pendant nombre d'années, assoupie; elle fut remplacée par la peste, la guerre et la famine.
Vers l'an 744, les Sarrazins ayant envahi l'Espagne et la province Narbonnaise, de nouveau le fléau reparut. Ce fut seulement à cette époque que les médecins arabes auraient commencé à parler de cette maladie, alors répandue dans toute la partie méridionale de l'Europe. Constantin l'Africain, qui voyageait en Arabie dans le onzième siècle, est le premier médecin latin qui ait appelé cette maladie variola, et la rougeole morbillus.
Les Croisés rapportèrent de la Terre-Sainte la petite vérole, dans leurs pays respectifs. Cependant, le nord de l'Europe ne connaissait pas encore ce fléau : ce n'est qu'au douzième siècle que le célèbre
praticien de Montpellier, Bernard de Gordon, en parle comme d'une maladie fréquente et très répandue en France (i).
Elle est désignée, tour à tour, sous le nom de variola (Guy de Cuauliac), de vairole, vérole, et enfin variole. Sans vouloir faire l'histoire des différentes épidémies varioliques qui se sont succédées en Europe, nous nous contenterons de rappeler qu'à l'exception de la Chine et de la Laponie, de l'Islande et du Groenland, toute l'Europe fut infestée de la variole au quinzième siècle.
L'Amérique, à l'époque de sa découverte, l'ignorait ; nous lui en fîmes cadeau, en échange de celui dont elle nous gratifia, dit-on : accusation erronée, selon nous.
En Chine, la variole paraît avoir existé de temps immémorial, mais que ne trouve-t-on pas en Chine I Nous y reviendrons. Voyons auparavant comment' on a cherché à se préserver-de la variole.
Quelques exemples donneront une idée de la terreur que le fléau inspirait jadis.
En Sibérie, à une époque, qui n'est pas très lointaine, lorsqu'un homme en était attaqué, on l'abandonnait à lui-même, en laissant à côté de lui quelques vivres.
(1) J. A. F. OzANAM, Hist. médicale, générale et particulière, des maladies épidémiques, etc., 2* édit., tome III (Paris et Lyon, i835), Sao.
En Abyssinie, si la variole se montrait dans une maison, on brûlait, avec le sujet qui en était atteint, tous ceux qui habitaient sous le même toit que lui (i).
Un historiographe de la médecine (2) a rapport&un trait de mœurs que nous serions coupable de laisser perdre. 11 tenait, dit-il, le fait, « d'un homme qui avait des connaissances très étendues ».
Celui-ci lui avait conté qu'un vaisseau, venant de Hollande, avait abordé au Cap de Bonne-Espérance, transportant plusieurs personnes qui avaient été frappées de variole durant le trajet : c'était un usage reçu parmi les habitants du pays, qu'on nomme les Hottentots, de rendre tous les offices, même les plus serviles, à ceux qui abordaient dans le pays. Plusieurs d'entre eux s'empressèrent donc à laver les linges et les vêtements des malades, tout infectés de pus, et par ce moyen contractèrent le mal en grand nombre. La plupart périrent de la contagion. Mais quand les Hottentots s'aperçurent que le mal était à oe point contagieux, ils imaginèrent un moyen de défense qui n'était pas dépourvu d'ingéniosité : (( ils formèrent contre cette sorte de peste des lignes et des fossés, dont la garde fut confiée à ceux qui
(i) Jenner et la vaccine, par le D' P. Lorain (Conférences historiques). Paris, Germer-Baillière, 1870.
(2) Recueil des Œuvres physiques et médicales, publiées en anglais et en latin, par M. Richard Méad, édit. française par M. CosTE, t. I (A. Bouillon MDCCLXXIV), 408.
LA Variole agS
n'en étaient pas attaqués. Ils étaient armés de flèches et tiraient sur ceux qui faisaient la moindre tentative pour franchir ces barrières ». C'est un procédé analogue qui fut plus tard mis en usage contre la peste. Il était un peu primitif, mais il ne manquait pas d'efficacité.
On ne s'en tint pas là, heureusement, et on chercha d'autres moyens de lutter contre une maladie qui frappait indifféremment nobles et vilains, les marquant d'une cicatrice indélébile, quand elle neles tuait pas à bref délai.
C'est ainsi que naquit l'inoculation (i).
(i) Dès 1897, un des meilleurs historiens de notre art, le D'" J.-M. GuARDiA, appelait de ses vœux une histoire de l'inoculation. « Les histoires de l'inoculation, écrivait-il (Le Médecin; Paris, 1897), ne manquent point; mais ce qui a manqué juqu'ici, c'est un historien capable d'écrire cette histoire dans un esprit de critique ou de vérité. Le temps écoulé depuis que cette pratique est tombée en désuétude, laisserait toute liberté au jugement pour en apprécier la valeur. Malheureusement, l'histoire de l'inoculation de la variole a été jointe à celle de la vaccination, qui est venue immédiatement après ; et l'on a confondu deux sujets connexes en apparence, mais in réalité parfaitement distincts. » Nous avons essayé de remplir de notre mieux le programme tracé par notre érudit confrère.
LES ORIGINES DE l'iNOCULATION-
Le mot inoculation viendrait de l'arabe : quethâ el djidri, qui signifie « couper la variole ».
C'est une pratique fort ancienne chez les peuples orientaux. En Circassie, en Géorgie et dans les pays voisins de la mer Caspienne, on paraît l'avoir connue de tout temps ; alors qu'elle était ignorée dans la plus grande partie de l'Europe, elle était en usage très près de nous : dans la province de Galles, en Angleterre (i).
Au dire de La Condamine, s'appuyant sur une tradition de Constantinople, l'inoculation serait originaire de Bockara, près Samarcande (à l'orient de la mer Caspienne), patrie d'Avicenne, au dixième siècle.
Les médecins arabes, qui, les premiers, ont observé re
(i) Curiosités des Inventions et Découvertes. (Bibliothèque de poche) ; Paris, i855, 348.
mal venu d'Ethiopie, pourraient bien avoir été les inventeurs du préservatif. L'inoculation aurait voyagé du lieu de son origine : d'un côté, dans les Indes, à" Surate, à Bengale, à la Chine par le canal des Tartares et des Chinois, qui commence à Bockhara ; de l'autre, à la Mecque, par le pèlerinage des Mahométans ; et, de là, dans les parties voisines de la mer Méditerranée, en Afrique et en divers endroits de la Grèce.
L'inoculation aurait été introduite, dès le seizième siècle, à Constantinople, par des voyageurs qui avaient été témoins de ses bienfaits en Asie. Voltaire, qu'il faut lire avec précaution quand il parle de médecine, mais que l'on peut citer pour les détails de mœurs qu'il rapporte, a plaisamment expliqué, ' dans son Dictionnaire philosophique, comment le profit commercial se mêlait naïvement à l'amour paternel, chez les Orientaux, qui avaient de solides raisons de tenir à la beauté de leurs filles.
Les Turcs, qui font volontiers provision de belles femmes, recrutaient le personnel de leurs harems parmi les Circassiennes et les Géorgiennes, qui avaient échappé à la variole. Acheteurs et vendeurs avaient intérêt à ce que cette marchandise précieuse ne fût pas avariée par le Héau. Il en résulta que la pratique de l'inoculation se répandit de plus en plus en Turquie.
Cependant, en 1701, une épidémie ayant éclaté à Constantinople, épidémie qui fit mourir plusieurs
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