‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 15 sur 71 · I.N.STULC.TIONS POPULj · texte numérisé non relu

I.N.STULC.TIONS POPULj

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milliers de personnes, les médecins rencontrèrent une vive résistance chez les indigènes à se faire inoculer. Les vieux Turcs, imprégnés de fanatisme religieux, n'y consentaient qu'avec une extrême répugnance. Dans leur fatalisme incorrigible, ils prétendaient que leur destin étant marqué d'avance, rien

ne servait de chercher à l'avancer ou à le reculer.

Comme nous en avons bien des fois fait la remarque, les grandes découvertes en médecine ont, la plupart, des origines très humbles. Le plus souvent, nous sommes les tributaires de' l'empirisme, et nous nous résignons malaisément à en faire l'aveu. Nous devons ajouter que c'est parfois à la faveur et sous le couvert de la religion que certaines découvertes s'insinuent, ainsi que l'avait déjà observé un annaliste de la médecine (i), à qui nous emprunterons les détails qui vont suivre.

La pratique de l'inoculation était jadis en Turquie le monopole de quelques vieilles femmes, parmi lesquelles deux sont restées célèbres. L'une s'appelait la vieille de Philippopolis ; l'autre, la Thessalienne. La vieille de Philippopolis opérait ainsi :

Elle préparait d'abord le patient par un régime affaiblissant ; elle le purgeait et le condamnait à une

(i) P. LoRAiN, loc. cit.

LA VAEIOLE

abstinence sévère pendant cinq ou six jours, puis elle l'enfermait dans une chambre fortement chauffée et tien close; cela fait, elle choisissait un bel enfant chez lequel l'éruption variolique avait atteint le dixième jour ; elle piquait une pustule, recueillait le pus, qu'elle conservait avec soin sur du verre, le réchauffant par le contact de sa poitrine, en l'y tenant appliqué sous ses vêtements ; puis elle se rendait auprès du patient, auquel elle inoculait le virus avec une aiguille d'argent. Là ne s'arrêtaient pas les précautions et les scrupules ; il fallait que le pus fût inoculé précisément dans la même région oij il avait été recueilli : c'est ainsi que du pus recueilli à la cuisse devait être inoculé à la cuisse, le pus du bras au bras, etc.. Une fois l'inoculation faite, il fallait protéger le point où avait été déposé le précieux liquide ; pour cela, on le recouvrait d'une coque de gland et par dessus, on roulait une bande... Ce bandage était enlevé au bout de cinq ou six heures. On devait ensuite observer un régime sévère pendant trente jours, quoi qu'il advînt. Généralement, l'éruption survenait le septième jour.

Quelque imparfaite qu'elle fût, cette pratique, un peu compliquée, n'avait rien d'irrationnel ; elle devait produire et elle produisit d'heureux résultats.

Une autre femme pratiquait l'inoculation à Constantinople : on l'appelait la Thessalienne. Plus adroite que la précédente, elle avait compris le parti qu'on pouvait tirer de l'alliance de la médecine avec la religion, surtout quand on s'adresse à des peuples fanatiques et épris de merveilleux.

La Thessalienne avait donc mis l'inoculation sous

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la protection des prêtres Grecs, qui étaient alors touT-puissants en Turquie. Elle ajoutait à l'inoculation certaines pratiques de dévotion, telles que prières, cierges allumés, invocation à la Vierge, dont elle accompagnait la piqûre, d'autant plus bienfaisante que l'opératrice prétendait tenir d'En- Haut son inspiration. Pour frapper davantage l'imagination, elle inoculait en croix, faisant une piqûre au front, une sur le menton, les deux autres sous les aisselles. La Thessalienne assurait avoir inoculé six mille personnes dans la seule année 1718.

De ce nombre, dit La Condamine (dans un des mémoires qu'il lut à l'Académie des Sciences, en 1754), furent sans doute la plupart des enfants des négociants anglais, hollandais, français, établis à Constantinople, ou plutôt à Péra, que j'ai vus, en 1732, s'applaudir d'avoir été soumis par leurs parents à cette opération, la pratiquer sur leurs enfants, et les préserver, par ce moyen, des dangers de la petite vérole, de ses suites funestes et des cicatrices qu'elle a coutume de laisser (i).

Mais ce ne fut pas en Turquie seulement que l'inoculation fut en honneur ; les Chinois la connaissaient et voici de quelle manière ils opéraient :

Ils prenaient un petit lambeau du linge qui recouvrait un varioleux, ou bien la poudre d'une pustule de

(i) Cariosités des inventions, etc., loc. cit. \

LA VARIOLE 3oi

variole desséchée, ou le pus lui-même mélangé avec du coton imprégné de musc ; ils formaient ainsi une sorte de tampon, qu'ils inséraient dans les narines : dans la narine droite chez les garçons, dans la narine gauche chez les filles. Pourquoi cette différence suivant le sexe ? Nul ne peut le dire ; sans doute, la fantaisie seule avait guidé en cela l'auteur du procédé. Le tampon était introduit dans le nez pendant un temps très long, c'està-dire jusqu'au moment où apparaissaient les premiers symptômes de l'éruption. Le seul contact du virus avec la membrane muqueuse suffisait pour amener l'inoculation (i).

Au Bengale, l'inoculation se pratiquait à l'aide d'un chiffon imprégné de virus, et que l'on plaçait sur le mollet.

Dans l'Hindoustan, l'inoculation était et, croyons-nous, est encore entre les mains des Brahmes, qui font une simple piqûre ; mais on célèbre, à cette occasion, des cérémonies religieuses dont le rituel est obligatoire. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, pendant l'opération, on administre aux patients des douches froides et qu'on les oblige à marcher. Lorsque l'éruption touche à sa fin, les Brahmes ne manquent pas de réclamer un salaire, non pour eux-mêmes, mais pour la Déesse de la variole (2).

(i) Lettres édifiantes du père Jésuite Dentrecolles (175/i), analysées par P. Lorain.

(2) Les Chinois rendent aussi un culte au Dieu de la

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En Arabie, le virus dont on fait un débit ou commerce public, s'inocule au moyen d'une aiguille ordinaire. Quand la petite vérole (djidri) a été signalée, les parents de l'enfant à inoculer achètent, moyennant un petit cadeau au jeune variole, un ou deux boutons que le premier venu coupe, et dont il frotte le contenu contre la région préalablement incisée qui sépare le pouce de la racine de l'index de l'individu non encore préservé. Comme dans l'Inde Britannique, l'inoculation est généralement précé-

variole. Le Di«u de la variole se fait, paraît-il, un malin plaisir de défigurer, par des cicatrices, les enfants, surtout quand ils sont beaux. Aussi les Chinois n 'hésitent-ils pas à le tromper : c'est pour cela que certains enfants ont, pendant la dernière nuit de l'année, la figure recouverte de masques horribles. Le Dieu passe, et voyant des enfants aussi la'ds, il trouve inutile de leur laisser ime maladie qui ne pourrait que les enlaidir davantage. Les Chinois ont une autre croyance : ils sont persuadés que, préférablemcnt à la variolisation, qu'ils pratiquent surtout, une petite courge à deux renflements peut donner l'immunité. Celle-ci, sèche et vidée de ses graines, est, la dernière nuit de l'année chinoise, suspendue près de l'endroit où dort l'enfant qui n'a pas encore eu la variole. Le Dieu de la variole verse le mal dans la courge et l'enfant en est préservé. La courge peut être remplacée par une petite lanterne, présentant deux renflements et suspendue, comme une amulette, au cou de l'enfant. Bien souvent, quand, dans une maison, un enfant a été inoculé, on colle sur la porte une affiche ainsi conçue : Gare à la variole ! Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, un avis au passant de s'éloigner d'un lieu dangereux pour lui, cela signifie seulement qu'il ne doit pas pénétrer dans la maison oij est un varioleux, parce que son regard pourrait exercer une fâcheuse inHuence sur l'évolution de la maladie.

LA VARIOLE 3o3

dée de prières et d'une quête, dont le produit revient de droit à l'opérateur (i).

Terminons cette digression historique en signalant une croyance partagée par bon nombre d'Arabes : c'est que les épidémies de variole apparaissent chez eux à des époques périodiques assez fixes, trois ans selon les uns, quatre ans, selon d'autres (2).

C'est peut-être, après tout, un fait d'observation, et non une vaine croyance.

On peut répéter une fois de plus que l'empirisme a précédé la science, lorsque l'on constate que l'inoculation n'est entrée dans la pratique scientifique qu'au commencement du dix-huitième siècle.

Jusque-là, on se contentait, quand éclatait une épidémie de variole, de mesures générales de défense, ainsi que pour toute épidémie. Parcourez la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV (3), et lisez la lettre qu'adressaient à Colbert, le 19 septembre 1668, le lieutenant, les gens

(i) Dans la province de Galles, on procédait avec beaucoup moins d'appareil : les écoliers se donnaient la petite variole les uns aux autres, en se piquant avec une aiguille, ou seulement en se frottant le bras ou la main jusqu'au sang, sur des boutons d'une petite vérole qui commençait à sécher. L'acquéreur donnait deux ou trois pennys (sic) à celui dont il empruntait la matière, et cet usage n'avait pas d'autre nom dans le pays que d'acheAer la petite vérole. (Curiosités des Inventions et Découvertes, 353).

(2) Médecine et Hygiène des Arabes, loc. cit.

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du Conseil et échevins de la ville de Reims, où avait éclaté une épidémie de variole des plus meurtrières. Vous y verrez que les mesures préconisées contre la variole sont celles mises en usage contre la peste et tout autre mal contagieux.

Les représentants de l'autorité municipale les acceptent sans trop maugréer, mais non sans demander au pouvoir central, qu'il apporte quelque « tempérament )) à leur rigueur. La requête est curieuse, parce qu'elle est indicative de l'état des esprits à cette époque. Nous n'en donnerons qu'un extrait, mais il est significatif :

... Vous voirés, s'il vous plaist, Monseigneur, par le mémoire cy-inclus, ce qui nous est arrivé depuis le dernier courrier que nous vous avons envoyé.

Nous avons été un peu maltraittés depuis la fin du dernier quartier de la dernière lune et le renouvellement de celle-cy ; mais cela est fort apaisé depuis trois ou quatre jours que nous n'avons eu que peu de nouveau. Les petites vcroHes travaillent fort les enfants et mourants pour ne pouvoir bien sortir ; elles laissent après la mort des taches de pourpre sur leurs corps, ce qui fait que, pour plus grande précaution, nous en usons envers les maisons et les personnes qui les ont approchés, comme nous faisans envers les infectés. En autre temps, on ne s'y arresteroit pas, cela arrivant ordinairement ; mais en celuy-cy; nous sommes en garde contre tout.

Les villes et lieux voisins nous traittent toujours avec même rigueur ; mais ce qui nous empresse le plus est la

LA VARIOLE 3o5

saison des vendanges, en laquelle nous sommes présentement. Quoyque nous ayons fait savoir que nous nous dis[>osions à ne laisser sortir de cette ville aucunes mêmes gens pour aller dans les lieux travailler aux vendanges, de crainte que dans le nombre aucun ne pût porter quelque mauvais air, et qu'ainsy, parmi nos affaires, nous n'oublions pas le soing de la conservation du dehors, nous avons pourtant avis que dans Epernay, Ay, Aulnoy, Mareuil, Gumières, Damery, Hauvillers et autres lieux de cette contrée de la rivière de Marne, on ne veut souffrir qu'aucun habitant de cette ville, propriétaire de vignes, ayant certificat authentique qu'il n'a mal et n'en est pas seulement suspect, y entre pour donner ordre à faire cueillir ses vignes, soit en personne, ou par aucun sien domestique, en ne se servant même que des personnes et des vendangeuses ordinaires du lieu, ce qui est plustôt un excès de rigueur qu'une juste précaution. Gela continuant, nous forcera à abandonner beaucoup de nos vendanges, desquelles une grande partie des habitans subsiste et fera à tous une notable ruine.

Nous vous supplions très humblement, Monseigneur, d'y vouloir faire apporter quelque tempérament. M. le Procureur général a deux fois écrit icy aux officiers du Conseil de santé qu'il envoyât un arrest ; ncantmoins il n'est point encor arrivé, et nous ne sçavons pas la cause du retard. Nous continuerons nos vœux pour votre prospérité et celle de toute vostre illustre famille.

Nous ignorons ce que répondit Golbert, mais nous pouvons assurer, sans être téméraire, que la petite vérole continua néanmoins à exercer ses ra-

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vages. La preuve en est que le roi lui-même, Louis XIV, en personne, en fut atteint.

Une relation (i), qui se trouve à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg présente le jeune monarque sous les traits suivants :

Le roi est grand, les épaules un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit à tous les exercices. 11 a l'air et le port d'un monarque, les cheveux presque noirs, taché de petit^e vérole, les yeux briUants et doux, la bouche rouge ; et, avec tout cela, il est parfaitement beau. Il a infiniment de l'esprit et très agréable. Son geste est admirable avec ceux qu'il aime, et l'on dirait qu'il le réserve tout entier pour ceux-là.

Le roi avait éprouvé les premiers symptômes de la maladie le lundi ii novembre 1647, à cinq heures du soir : vous devinez que, pour atteindre à tant de précision, il ne peut y avoir que des archiâtres notant au jour le jour, minute par minute, les moindres dérangements du souverain confié à leurs soins. « Ce mal inopiné étonna fort la reine, narrent ces Esculapes, et l'obligea à faire appeler M. Vaultier, pour lors premier médecin, lequel, après avoir bien considéré cet accident, avec toutes ses circonstances, jugea d'abord qu'il y

(i) Cf. Léouzon-Leduc, Etudes sur la Russie et le nord de VEurope ; cl II. Duclos, Mlle de La Valllère et Marie-ThérAse d'Aatriche, femme de Louis XIV, 3o.

LA VARIOLE 5o7

avait plus d'apparence de petite vérole que d'aucune autre maladie. »

Nous passons sur le traitement mis en usage, et qui consista surtout en fréquentes saignées, et nous arrivons au dénouement : le jeune Louis XIV, au bout de trois semaines environ, pendant lesquelles il eut plus à lutter contre ses médecins que contre son mal, se rétablit enfin, non sans garder sur son visage l'empreinte qu'y avaient laissées les pustules varioliques. A cette époque, on ne pratiquait pas encore en France l'inoculation; celle-ci ne devait acquérir chez nous droit de cité que deux ans après la mort du Grand Roi.

Les premiers succès de l'inoculation furent rendus publics, en France, par une lettre de M. de La Goste, adressée à M. Dodart, premier médecin du roi, et publiée à Paris en 1723 ; mais, dès 17 17, la question de l'inoculation — ce qu'on ignore assez généralement — avait été agitée par un étudiant du nom de Boyer (mort, depuis, médecin du Parlement de Paris), dans sa thèse de bachelier, soutenue devant la Faculté de médecine de ' Montpellier (i).

1717 1 l'année où lady Mary Wortley Montagu, femme de l'ambassadeur anglais à Gonstantinople, faisait inoculer, par son chirurgien, son fils unique,

(i) Les Médecins d'autrefois à Nîmes, par le D' Puegh, i54.

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âgé de six ans : oe qui passa, en ce temps-là, pour un joli trait de courage.

Lady Montagu a décrit avec beaucoup d'humour, dans une lettre adressée à une de ses amies, la manière dont se pratiquait l'inoculation à Gonstanti- Dople ; et c'est ce qui contribua surtout, à faire accepter la méthode en Angleterre. Quelques lignes de sa correspondance donneront une idée de son ton enjoué.

...A propos de maladies, je vais vous dire une chose qui vous fera désirer d être ici. La petite vérole, si funeste et si répandue parmi nous, est tout à fait inoffensive autour de moi, grâce à l'invention de l'inoculation, terme usité.

Il y a une classe de femmes âgées qui font profession de cette opération pendant l'automne, au mois de septembre, lorsque les grandes chaleurs sont passées. On envoie se demander les uns aux autres si quelque membre de la famille a eiivit; de prendre la petite vérole ; l'affaire est traitée comme une partie (de plaisir), et quand on s'est réuni au nombre de quinze ou seize personnes, la vieille matrone arrive, munie d'une coquille de noix, pleine de la matièie de la petite vérole, choisie de la meilleure sorte,, et vous démande quelle veine il vous plaît de faire ouvrir. Tout de suite, celle que vous lui présentez est ouverte au moyen d'une grande aiguille — ce qui n'est .pas plus douloureux qu'une simple égratignure — et est insinuée dans le vaisseau toute la matière dont est imprégnée la pointe de son instrument ; après cela, elle bande la petite plaie, en y appliquant un

fragment creux de coquille ; elle ouvre de la même manière quatre ou cinq veines.

Lacly Mary Wortley Moxtagu

(Daprès une minialure originale, appartenant au Comte

de llARiuNGTo.v, en 1844).

Les Grecques, par superstition, ont l'habitude de s'en faire ouvrir une au milieu du front, une à chaque bras

3lO MOEURS INTIMES DU TASSE

et une autre sur la poitrine, afin de marquer le signe de la croix, ce qui produit un très mauvais effet, toutes ces plaies laissant de petites cicatrices, inconvénients dont sont exemptes celles qui, non superstitieuses, choisissent pour champ d'opération les jambes ou cette partie du bras qui est cachée.

Les enfants et les jeunes opérés jouent ensemble tout le reste du jour et jusqu'au hiiitième jouissent d'une parfaite santé. Alors la fièvre commence à les saisir, ils gardent le lit deux jours, bien rarement trois. Il est rare aussi qu'ils aient plus de vingt <^)u trente boutons au visage, ils ne sont jamais marcjués, et, la huitaine écoulée, ils se jMirtcnl ai]--i liicn (]ii';iv;int leur maladie.

A l'endroit où s'(>st pratiqué*' la [)i(}ùre, il s'établit une plaie en suppuration durant la maladie, et c'est là sans doute ce qui soulngc grandement le malade.

Cha(jne année, des milliers de personnes subissent cette opération, et l'ambassadeur français dit plaisamment qu'on prend ici la petite vérole en guise de divertissement, comme en d'autres pays on prend les eaux.

Il n'y a pas d'exemple que quelqu'un en soit mort, et vous pouvez croire que je suis bien convaincue de l'innocuité de cette expérience, puisque mon intention est de l'essayer sur mon cher petit enfant. J'ai même assez de patriotisme pour m'efforcer de mettre à la mode cette utile invention en Angleterre, et je ne manquerais pas d'écrire tout particulièrement sur cet objet à quelquesuns de nos docteurs si j'en connaissais, parmi eux, d'assez vertueux pour sacrifier une branche si considérable de leurs revenus, pour le bien de l'humanité. Mais la maladie en question leur apporte de si gros bénéfices, qu'il ne faudrait pas exposer à tout leur ressentiment la personne assez hardie qui entreprendrait d'en tarir la

LA VARIOLE 3l I

source. Peut-être, s'il m'est accordé de vivre assez pour effectuer mon retour, aurai- je le courage' de guerroyer avec eux. A cette occasion, admirez le cœur héroïque de votre amie, etc., etc. (i).

Lady Montague tint parole ; à son retour dans la Grande-Bretagne, elle parla autour d'elle de ce qu'elle avait observé ; mieux encore, elle prêcha d'exemple : elle fit inoculer sa fille, et plusieurs personnes de la plus haute distinction ne tardèrent pas à l'imiter (2).

A la requête du Collège des médecins de Londres, le D"" Richard Mead fut chargé par le Roi, en 1722, de faire, sur sept criminels condamnés à mort, des épreuves d'inoculation, pour savoir jusqu'à quel point on devait avoir confiance en cette pratique.

(i) Cette lettre de lady Montague est tirée d'un petit livr« édité à Paris : « Letters of Lady Mary Wortley Montague, written during her travels in Europe, Ada, and Africa, ta wich are added Poems by same Author. Paris, Hector Bossange, quai Voltaire, n° 11, 1829. » La traduction en a été donnée dans la Gazette médicale du Centre, du i^"" juin igoB, par M. le D'' Guyot, médecin-adjoint des épidémies à Tromarey.

(2) Lady Montague (ou Montagu) réunissait dans son salon tout ce que l'Angleterre comptait alors d'auteurs illustres et d'hommes d'esprit : Pope, Addison, Young, Stilling-Fleet étaient ses hôtes assidus. Ce dernier présentait une particularité alors fort remarquée : il portait des bas bleus. De là on appela bas-bleus les personnages qui formaient la cour de Lady Montague, et le nom en est resté aux femmes qui s'occupent de science ou de littérature. (Conférence historique sur Jenner et la vaccine, par P. Lorain, i4.)

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