LES ILLUSTRES VICTIMES DE LA VARIOLE
On reste confondu d'étonnement qu'on ait si longtemps tardé à se prémunir contre un fléau qui frappait à coups redoublés sur toutes les classes de la société. Un amateur de statistiques disait, en 1766, que la variole. enlevait chaque année la quatorzième partie du genre humain : on perdait un varioleux sur six ou sept, dans les épidémies ordinaires ; un sur trois, dans les épidémies graves (i).
On dresserait une liste interminable, si l'on voulait établir le martyrologe de cette affection meurtrière. Nous avons nommé Voltaire parmi ses illustres victimes ; combien d'autres, dans la société, et jusque sur le trône, qui payèrent leur tribut à cette maladie endémique 1
Sans remonter trop haut dans l'histoire des siècles, rappelons seulement qu'un des fils de Cathe-
(1) D'' P. Delaunay, Le monde médical parisien au xvin" siècle, 280. Paris, 1906.
rine de Médicis, le jeune duc d'Anjou, en avait gardé des traces durables (i).
La sœur de Marion Delorme, la belle La Vallière, étaient gravées de petite vérole.
Pelliâfeon était tellement gravé de la variole, que Mme de Se vigne disait de lui : « Ce Pellisson, il abuse de la permission qu'ont tous les hommes d'être laids. » Vauvenargues était horriblement défiguré par le même mal. La princesse de Conti l'avait eu à 17 ou 18 ans, et elle l'avait communiqué à son mari, qui en mourut.
Mlle de Nantes, quatrième enfant de Louis XIV et de Mme de Montespan, faillit en être victime. C'était la préférée du roi, qui, lors de sa petite vérole, voulut la voir à toute force et passa en quelque sorte, pour se donner ce dangereux plaisir, par-dessus le corps du grand Conaé, qui mourut lui-même épuisé des soins qu'il avait donnés à sa belle-fille (2),
(i) Le duc de Bouillon en fait le portrait suivant : « Il était d'une stature moyenne, noir, le teint vif, les traits du visage beaux et agréables ; son esprit doux haïssait le mal et les mauvais, aimant la cause de la religion... Il eut la {>etite vérole en tolh; malignité qu'elle le changea du tout au lont l'ayant rendu méconnaissable, le visage lui ayant demeuiré tout creusé, le nez grossi avec difformité, ks yeux rappetîsscs et rouges, de sorte que d'agréable et beau qu'il était, il devint un des plus laids hommes qui se voyaient et son esprit n'était plus si relevé qu'auparavant. » Ch. Merki, La reine Margot, i5i.
(2) Les Philippiques de Lagrange-Chancel, par M. de Les- CURE, 4i.
Marie-Louise-Elisabeth, duchesse de Berry, fille aînée de Philippe d'Orléans, régent de France, et de Françoise-Marie de Bourbon, dite Mademoiselle de Blois (née le 20 août 1696, mariée le 6 juillet 1710, au duc de Berri, Charles, fils du grand Dauphin, et devenue veuve le 4 mai 1714), était marquée de la variole.
Le Grand Dauphin, fils du Grand Roi, avait succombé, le i4 avril 171 1, à une fièvre éruptive, qui n'était autre chose que la petite vérole. L'année suivante, la princesse d'Angleterre en mourait, tandis que son frère, le prétendant, en réchappait.
Louis XV en eut deux atteintes (i) : une première, en 1744 (2); la seconde, trente ans plus tard. La récidive lui fut fatale. Deux des filles de Louis XV,
(i) Il existe, on le sait, des sujets qu'une idiosyncrasie, soit héréditaire, soit acquise, rend aptes à contracter deux fois et même trois fois la variole. (Cf. Archives générales de médecine, avril 1844.)
(2) Cette maladie provoqua dans le pays une émotion générale. Jusqu'aux Juifs, qui firent des prières pour le rétablissement de la santé du Bien-Aimé ! (Cf. dans le Catalogue de la Librairie historique Voisin, n° 276, 1907, La Prière des juifs portugais de Bordeaux, pour demander le rétablissement de la santé du roy. — Délibération conclue dans l'assemblée des juifs de Metz pour les prières publiques ordonnées aux fins d'obtenir le recouvrement de la santé du roi Louis XV. — Compliment au roy, fait par le rabin des juifs de Metz. Ensemble 3 pièces in-4 et in-fol., imprimées à Metz en 1744. Au dos de ces pièces, se trouvent des vers auto graphes, de quelque poète du temps, relatifs au même sujet, c'est-à-dire à la maladie et au rétablissement du Roi.
Adélaïde et Sophie, furent également contagionnées.
Dès que fut connue la nouvelle de la mort de Louis XV, ce fut un sauve-qui-peut général, tant était grande la peur du fléau régnant. A cette époque, l'inoculation était à peine entrée dans la pratique, et en dépit de cette mesure préservatrice, nul ne pouvait se croire à l'abri du mal.
En 1723, avait éclaté, à Paris, une épidémie qui n'avait pas tué moins de vingt mille personnes (i).
Le duc d'Aumont avait pris la petite vérole de sa mère et en était mort en quatre jours, le 6 novembre de cette même année. C'est ce jeune duc qui disait à son médecin : u Docteur, irai-je faire la partie carrée à Saint-Gervais ? (Il avait perdu de la même maladie son père, sa mère et sa belle-sœur.) Ce serait là un vilain quadrille » (2). Mais la Camarde n'entend pas raillerie et elle faucha cet homme de trente-deux ans, favorisé de tous les dons de la nature et de la fortune.
L'année suivante, le prince de Soubise, « le plus
(i) L'année 1723 vit mourir de cette affection l'abbé de St- Géran, le comte de Bissy, Mme de Lunati. Pour cette dernière, un chroniqueur facétieux dit qu' « elle périt dans le» combats des deux sœurs qui l'ont emportée en même temps : la grande et la petite. » Le duc de Lorraine perdit son fils aîné, et M. de la Reynie, lieutenant de police, sa fille, de la même maladie. (V. le Journal de Mathieu Marais, année 1733.)
(2) Journal de Mathieu Marais, t. III, 43.
bel hoiiinie de la cour », était emporté en cinq ou six jours ; sa femme, qui l'avait veillé pendant sa maladie, le suivit de près. Le duc de Villequier, celui que Voltaire appelait l'homme le plus sain et le mieux constitué du royaume, périt de la même façon.
Il était d'usage que l'épouse s'enfermât avec son mari, dès que celui-ci ressentait les symptômes de la maladie : ainsi mourut ' la petitefille de Louvois, la duchesse d'Olonnc, dont ]iar](' on ("es Icniics S;iinl Simon (i) : (( jeune, bien faite, aimable, vorliiciise, (pii succomba le 21 octobre 1716, pour s'(Mre enfermée, mourant de peur, avec son mari, qui ne "le méritait guère par la façon dont il vivait avec elle. » De même faillit périr îa reine d'Espagne, femme de Louis P'". Louis I" venait dctrc frappé de la petite vérole. « Dès le commencement de l'invasion, son état parut dangereux, à cause de l'épuisement oii des exercices immodérés avaient jeté ce jeune prince. La jeune reine n'avait point eu cette maladie, et il n'était pas impossible qu'elle fût alors enceinte. On ferma les yeux sur ces motifs de la soustraire à la contagion, et on l'obligea de ne pas s'éloigner du malade. » A ce sujet, on trouve, dans une lettre de la duchesse de Saint-
(i) Mémoires, édition de 1857, t. XIV, 5i.
Pierre, écrite la veille même de la mort du roi, ces lignes explicites : « Il n'y a rien que l'on n'ait fait pour faire prendre à la jeune reine la petite vérole. » Mlle de Montpensier contracta, en effet, la rhaladie de son époux, mais celle-ci ne fut pas mortelle. Tessé, qui vit cette princesse dans sa convalescence, ajoute ce détail ; «. J'ai trouvé sa personne très grandie, plus négligée et plus malpropre qu'une servante de cabaret (i) ».
Les femmes, les amoureuses du siècle galant et frivole, ne furent pas davantage épargnées. On prétend que c'est de là que viendrait l'habitude de s'étaler sur la figure le rouge en couche épaisse comme une tartine : ainsi on arrivait à dissimuler les trous ; il ne restait que des « pores un peu gros ».
Plusieurs grandes dames du dix-huitième siècle eurent leur jolie figure transformée par la variole en une vilaine écumoire. Mme d'Epinay était grêlée ; de même, Mlle de Lespinasse (2), Mme d'Houdetot, aimée de Jean-Jacques ; de même encore, Mme de Larnage, l'héroïne d'une des aventures les plus charmantes de la jeunesse de Rousseau (3).
Mme de Boufflers avait perdu, de la petite vérole,
(i) Lettre du 2 novembre : cf. la Revae rétrospective, i' série, t. I, 306.
(9.) Chronique Médicale, i5 mars 1901.
(3) Chronique Médicale, i®"" janvier 1901.