DE TRONCHIN
La Condamine, écrivions-nous plus haut, avait lu son mémoire à l'Académie des Sciences en 1754 ; mais il convient de noter que, dès 1731, un médecin de l'Université de Montpellier, Marcot, appelé depuis auprès des enfants de France, à titre de consultant, avait traité de l'inoculation, dans la dispute d'une chaire vacante par la démission d'Astruc, le célèbre professeur. Marcot se déclarait hautement pour la nouvelle pratique (i).
Le premier sujet inoculé en France fut un fils de Turgot, alors maître des requêtes : l'enfant avait quatre ans. Le fait est de l'année 1754. Le 2/4 octo-
(i) Cf. Traitement de la petite vérole des enfants, par H. FouQUET. Amsterdam, 1772, 27 et suiv.; cité dans les Médecins d^autrefois à Nîmes, par le D"" A. Puech, i5/i.
bre de la même année, Henri-Jacques Macquart faisait de l'inoculation le sujet de son acte de vespérie aux Ecoles de Médecine. Le titre en était : An virus variolarum intrà corpus ; arte possit exstingui ? Inoculatio ne debeat intrudi ? (i)
Le premier adulte qui se soumit à l'épreuve fut le chevalier de Chastellux, qui se fit inoculer le i/i mai 1755, par Tenon (2).
Quand apparurent les premiers boutons du mal qui devait être un mal protecteur, Chastellux accourut tout joyeux chez Buffon : « Je suis sauvé, s'écria-t-il, et mon exemple en sauvera bien d'autres (3) I » L'exemple du chevalier de Chastellux fut néanmoins peu suivi. Il fallut l'arrivée à Paris du célèbre Tronchin qui, dès 17-^8, avait inoculé en Hollande une dizaine de patients, dont un de ses fils, pour mettre l'inoculation à la mode.
La crainte qu'il avait eue de perdre son plus jeune enfant, qui avait passé <( par toutes les horreurs de la petite vérole naturelle », avait déterminé Tronchin à inoculer son fils aîné. Malgré le pré-
(i) Delaunay, op. cit., 282.
(3) Cf. Lettre de M. Geoffroi, médecin de Paris, etc., in Journal (économique de juin 1765, iSg et suiv.
(3) Un coin de Bourgogne (le pays d'Avallon), 3^ éd., par R. Vallerv-Radot ; Paris, iSgS, 222 : « Seul, sans conseil, à la fleur de l'âge, mais décidé par maturité de raison, vous fîtes l'épreuve qu'on redoutait encor-e », disait Ruffon à Chastellux, en le recevant à l'Académie française, en 1776. « Je fus aussi le témoin de votre heureux succès, etc. »
33/l M(>i:rKS IMIMES Dl l'ASSE
jugé populaire, et grâce à son prosélytisme, l'inoculation fit en Hollande de très Rapides progrès.
Tronchin l'acclimata également en Suisse, et s'il obtint des succès plus nombreux que la plupart de ses confrères, il faut bien dire que c'est aux précautions dont il s'entourait qu'il en fut redevable.
Contrairement à la prali(iuo courante, au lieu d'inoculer au bras, Tronchin pratiquait l'insertion aux jambes ; quand il avait affaire aux enfants, surtout s'ils étaient pusillanimes, il remplaçait l'incision, qu'ils appréhendaient, par de petits vésicatoires (i) ; mais ce qu'avant tout il cherchait, c'était à fortilier l'organisme du sujet qu'il devait soumettre à l'inoculation.
L'inoculation portée en Europe cvigc, scl»)u lui, bien plus de juécautions que chez les Orientaux, « dont la vie simple et frugale est un régime. Ceux qui vivent pour manger doivent être tout autrc-
(i) Plusiijurs procédés étaient employés : en Angleterre, on se servait de la lancette ; en Grèce et en Gircassie, de deux ou trois aiguilles ; d'une seul.' en Italie. On faisait passer dans la peau un fil imbibé de la matière (un séton), en Barbarie ; ou on frottait sa main, grattée jusqu'au sang, contre celle d'un malade (principauté de Gallrs) ; ou enfin, on rompait le tissu de l'épidermc avec un cniplàtre vésicatoire (mémoire de La Condaniiiie sui' Tinoculation, extrait reproduit dans les Curiosités des In veillions et Découvertes; Paris, i855). Ce dernier mode était encore vu usage au début de la Révolution. (Cf. Mémoires véridiqiies et ingénus de la vie privée, morale et politique d'un /iu/n/uc de bien, etc., par Gau- TuiEH ; Paris, 1834, 127-8).
ment traités que ceux qui ne mangent que pour vivre. »
Avant de procéder à l'opération, Tronchin envoie, quand la chose est possible, son client à la campagne, lui recommande de prendre une nourriture plus rafraîchissante, tout en étant fortifiante : de la viande blanche et du lait, auxquels on ajoutera des végétaux.
Il faut, en outre, être dans une heureuse disposition d'esprit ; car « se défendre contre deux maladies en même temps, c'en est trop pour les forces de la nature et pour l'art du médecin. »
Nul n'était mieux préparé que Tronchin pour l'apostolat qu'il allait entreprendre en faveur de l'inoculation. N'avait-il pas, en effet, « beaucoup de courage, pour affronter l'opposition d'aussi puissants adversaires que les Facultés, le Clergé et les Gouvernements eux-mêmes ; beaucoup d'esprit, pour imposer aux préventions ; et beaucoup de tact pour ménager les amours-propres ; beaucoup de grâce, aussi, pour séduire les gens du monde ; et enlm, un génie médical libre lui-môme des rivalités d'Ecole et certain d'avoir la nature et l'expérience de son côté ? (i). 11 ne lui fallut rien moins que toutes ces qualités pour réussir là où tant d'autres avaient échoué.
(i) A. Sayous, Le Dix-huitième siècle à Vélranger, I, 219. Paris, Amyot, 1861.
Il n'était bruit, à Paris, que de la mort d'une inoculée, Mlle Châtelain, lorsque, en 1756, Louis-Philippe, duc d'Orléans, fit appeler Tronchin, pour inoculer ses deux enfants : le duc de Chartres, qui deviendra Philippe-Egalité et Mlle de Montpensier, autrement dit Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, qui épousera le duc de Bourbon et sera la mère du duc d'Enghien.
C'est à l'instigation du chevalier de Jaucourt, l'ancien compagnon d'études, resté l'ami de Tronchin, que le duc d'Orléans, malgré les observations qui lui étaient adressées de tous les côtés, s'était décidé à prendre cette résolution. Le Roi, qui ne l'approuvait pas, avait répondu sèchement à son cousin : « Après tout, vous êtes le maître de vos enfants ! »
Presque tous les courtisans du duc avaient vainement tenté de l'en détourner; les partisans les plus déterminés de la nouvelle méthode n'osaient la conseiller, « de peur qu'on rejetât sur eux l'événement, s'il était malheureux. » (i).
En dépit de toutes ces manœuvres, Tronchin avait accepté de se rendre aux instances du prince, auquel il n'avait pas cherché à dissimuler ses appréhensions :
Dieu veuille, lui écrivait-il, nous donner de réussir, (i) Journal de Collé, sur la Régence, etc.
malgré les doutes que la malice^ la jalousie ou l'ignorance voudront faire naître dans votre âme sur l'efficacité de l'inoculation 1
Tout fut mis en jeu pour faire revenir le duc d'Orléans sur sa détermination ; mais celui-ci resta inébranlable, même devant les larmes de sa femme (i). Comme elle pleurait devant son mari :
Madame, lui dit froidement le Duc, quoique mon parti soit pris, si ce n'est point votre sentiment et de votre consentement que se fait cette inoculation, elle ne sera point faite : ce sont vos enfants comme les miens.
— Eh I monsieur, répondit la malheureuse mère, qu'on les inocule, mais laissez-moi pleurer (2).
La veille de l'opération, on répandit dans Pari« un libelle anonyme, attribué à Astruc, et qui déconseillait vivement l'inoculation. Pendant trois semaines, il n'y eut guère d'autres sujets de conversation.
Tout Paris avait les yeux sur le Palais-Royal et les bruits les plus étranges et les plus contradictoires circulaient ; enfin, le 10 avril, la Gazette de France annonçait l'heureuse issue de l'opération.
(i) La duchesse d'Orléans avait ressenti une violente atteinte de petite vérole, dans le cours de l'année 1764. (Cf. La Mère du duc d'Enghien, par Ducos; Paris, Pion, 3o). Les progrès du mal furent si rapides, qu'on la crut perdue. Le souvenir de la maladie à laquelle sa femme avait eu tant de peine à échapper, décida le duc d'Orléans à tenter l'application de la méthode préservatrice dont il était bruit partout.
(2) Collé, loc. cit.'
Ce fut un enthousiasme délirant. La duchesse d'Orléans ayant paru à l'Opéra avec ses deux enfants, des applaudissements et des acclamations sans fin l'accueillirent, comme si les deux princes avaient échappé miraculeusement à la mort.
Tronchin fut, dès lors, célébré comme un sauveur; on se pressait sur son passage, on enregistrait ses moindres gestes. Les poètes portèrent aux nues l'exploit qu'il venait d'accomplir: les uns faisant une allusion directe à l'événement, tel que Poinsinet le jeune, dans un poème sur l'inoculation, qu'il adressait au duc d'Orléans :
Et toi, savant Tronchin, toi dont la France entière Elève le triomphe et le nom jusqu'aux deux ; L'ami de Boerhaave et celui de Voltaire De notre âme craintive a surpassé les vœux. Tu nous as conservé ces rejetons précieux. Ces tendres rejetons d'une race si chère.
D'autres exaltaient le médecin et le philanthrope:
Son art intimide la mort,
Il brise la faux qu'elle apprête ;
Et, comme un Dieu puissant et fort,
Il dit : Il n'est pas temps; arrête !
Renouer le fil de la vie Est son talent et son bonheur, Et le ciel fait de son génie La récompense de son cœur.
Disciple d'Esculape, il égale son maître,
En lui l'Humanité chérit son bienfaiteur.
Il occupe l'esprit, intéresse le cœur
Et rend l'homme immortel autant qu'il le peut être.
Qui fixera l'art incertain Qu'Esculape inventa pour conserver la vie ? Qui rendra la santé, ce trésor qu'on envie ? S'écriait la Nature. — On vit naître Tronchin.
C'est peu de rendre la santé, 41 fortifie, il console notre âme, Et le seul amour qui l'enflamme C'est l'amour de l'Humanité (i).
Comme l'écrivait Grimm, on oubliait les Anglais, le Port-Mahon, le Parlement, pour ne parler que du savant Genevois.
A la Cour, bien qu'on ne fût pas encore converti à la nouveauté du jour, Louis XV consentit à donner une audience à Tronchin et lui réserva son" plus gracieux accueil. Le Dauphin et la Dauphine eurent avec le héros du jour une conversation de plus d'une heure, pendant laquelle on s'abstint de
. (i) Ces vers, qui furent adressés à Tronchin, par un admirateur resté inconnu, nous furent jadis communiqués par le Docteur Robinet, qui les avait découverts à la Bibliothèque du Musée Carnavalet, dont il était l'un des conservateurs; nous avons tout lieu de les croire inédits.
34o MOEURS INTIMES DU PASSÉ
parler de l'événement dont tout le monde s'entretenait.
Au dîner de la Reine, au grand couvert, chez le D' Quesnay (i), partout Tronchin est fêté. On a remarqué la froideur de ses manières, sa réserve légèrement hautaine; mais s'il parle peu, son langage n'est pas dépourvu d'élégance, peut-être seulement est-il un peu apprêté.
On le dit cultivé ; on vante son austérité de mœurs et son extrême sobriété. Il ne se livre à aucun excès de table et, à l'époque, cela passe pour un prodige.
C'est à qui aura le bonheur de l'approcher. Les femmes ne sont pas les dernières à vouloir contempler de près un homme qui eut, dit-on, dans sa jeunesse une beauté merveilleuse, et que Voltaire n'a pas craint de comparer au dieu Apollon 1
Les carrosses encombrent la rue oii il habite, au point que la circulation en est interrompue. « Il a continuellement chez lui un grand concours de gens qui viennent le consulter ; on ne peut y entrer que chacun à son rang... Il prétend qu'il a inoculé vingt mille personnes et qu'il n'en est pas mort une seule ; mais il a fait de grandes difficultés pour entreprendre ceux qu'on lui propose, et il examine l'âge, la figure et le tempérament ; il veut être ins-
(i) M. Henry Tronchin a publié deux très belles lettres adressées par Quesnay au docteur Tronchin.
truit de tout et refuse de traiter les personnes qu'il trouve ou malsaines ou trop délicates (i). » "
Bientôt il arrive à ne plus suffire à la besogne, tant chacun a hâte de lui passer par les mains.
« Mme de Villeroi attend la première place vacante pour être inoculée, mande Voltaire à une de ses correspondantes. Les enfants de M. de La Rochefoucauld et de M. le maréchal de Belle-Isle se disputent le pas. Tronchin a plus de vogue que la Duchapt (une marchande de modes qu'on s'arrache), et la mérite bien... Il n'y a point de femme qui ne fût fort aise d'être inoculée par lui » (2).
Voltaire ne s'en tient pas là ; il faut qu'il crie son admiration pardessus les toits. Au printemps de 1756, la Correspondance littéraire publie la ^ièce bien connue, mais qu'il n'est pas superflu de rééditer, que le poète adresse au triomphateur du jour :
Depuis que vous m'avez quitté, Je retombe dans ma souffrance ; Mais je m'immole avec gaîté, Quand vous assurez la santé Aux petits-fils des rois de France.
Le duc d'Orléans reçoit sa part de compliments pour son trait d'audace :
(i) Mémoires de Luynes, 28 mars 1756.
(2) Correspondance générale de Voltaire, 12 avril 1756.
Il est des préjugés utiles, Il en est de bien dangereux ; Il fallait, ix)ur triompher d'eupt, Un père, un héros courageux, Secondé de vos mains habiles.
Puis Voltaire rappelle ce qui se passait au temps de sa jeunesse :
Autrefois, à ma nation J'osais parler, dans mon jeune âge.
De cette inoculation Dont, grâce à vous, on fait usage.
On la traita de vision ; On la reçut avec outrage, Tout ainsi que l'attraction.
* Comment recevoir, disait-on, Des vérités de l'Angleterre I Peut-il se trouver rien de bon Chez des gens qui nous font la guerre ! La vérité doit sa lumière A tous les temps, à tous les lieux ; Recevons sa clarté chérie, Et sans songer quelle est la main Qui la présente au genre humain, Que l'Univers soit sa patrie (i) I
Tronchin dut quitter Paris, pour aller à Lunéville auprès du roi Stanislas ; mais, avant son départ, il avait pu jouir de son triomphe.
(i) Voltaire, Correspondance générale, i8 avril 1766.
Un industriel venait d'inventer le vinaigre à la Tronchin, « excellent préservatif, disait l'annonce insérée dans le Mercure de France, contre la petite vérole, la rougeole et autres maladies pestilentielles ; ses vertus sont si grandes, qu'il est utile et nécessaire d'en porter un flacon sur soi, afin d'être à portée, dans le besoin, de s'en frotter les tempes et les mains et d'en respirer ; il est non seulement utile aux personnes qui sont obligées par état de traiter et de garder les malades, mais encore à celles qui les visitent par devoir ou par amitié. Il est d'une qualité au-dessus du vinaigre des quatre voleurs et est approuvé de la Faculté... »
Rien de plus simiple que la manière de s'en servir : il suffit de « tremper deux bracelets de toile préparée dans le dit vinaigre et d'en mettre un sur chaque poignet, le soir en se couchant. » Et le prospectus se terminait par l'adresse de l'inventeur, le sieur Lecomte, dont la demeure est toujours « au quai de l'Ecole, près du Pont-neuf, à la Renommée des vinaigres fins ».
Les femmes portent le bonnet à l'inoculation, (( dont les rubans sont ornés de pois imitant les boutons de la petite vérole ; » plus tard, on adoptera le pouf à l'inoculation, dû à l'imagination et au talent de l'ingénieuse Mlle Bertin.
Cette (( coiffure à l'inoculation » comprenait un serpent, une massue, un soleil levant et un olivier
couvert de fruits. L'allégorie est claire : on devine que le serpent représente la médecine; que la massue indique l'art dont celte science s'est servie pour terrasser le monstre variolique; que le soleil levant est l'emblème du jeune roi, vers lequel se tournent toutes les espérances; et qu'on trouve dans l'olivier le symbole de la paix et de la douceur que répand dans les âmes l'heureux succès de l'opération à laquelle s'étaient soumis les princes.
La reine porta la première le pouf à Vinoc'ulation (i) et bientôt toutes les femmes de la cour l'imitèrent. Bien que cette coiffure coûtât dix louis, Mlle Bertin ne pouvait suffire aux demandes (2).
Seul, Tronchin pouvait disputer à Mlle Bertin le sceau de la Renommée. On peut dire que tout ce qui avait un nom en Europe prit le chemin de Genève, où le grand praticien opérait.
A la tête de cet incessant défilé, figurent le neveu et la nièce du cardinal de Tencin, « venus bravement faire inoculer un fils qu'ils aiment autant que la vie » (3).
Mme d'Epinay arrive mourante, elle est ressuscitée par Apollon-Tronchin. « Une jeune fille fort
(i) V. un curieux article sur cet accessoire de toilette, dans la revue Qui sait ! de novembre-décembre 191 5, pp. 49-55.
(2) Modes et usages au temps de Marie-Antoinette, par le comte de Reiset, t. I, 89.
(3) Lettre de Voltaire à Thiriot, i*"^ octobre 1767.
riche, écrit Voltaire à Mme de Fontaine, a été inoculée ici et est morte. Le lendemain, vingt femmes se sont fait inoculer et se portent bien » (i).
L'engouement est général. « Jamais médecin n'a eu une vogue pareille ; c'était une fureur, il y entrait du fanatisme. »
Le duc d'Orléans s'acquitta princièrement : outre dix mille écus comptant, qu'il fit verser à Tronchin, il lui fît présent de boîtes d'or et d'autres bijoux : tout cela, pour avoir réussi quelques inoculations '^ et, ajoutait-on malignement (2), « on ne cite d'ailleurs de lui aucune cure fameuse dans un autre genre. »
Pour ce qui est de l'inoculation, on ne pouvait contester que nul mieux que lui n'en avait relevé la cause, si souvent compromise par des praticiens maladroits ou malheureux ; mais il ne serait pas juste de lui attribuer tout le mérite de ce retour d'opinion. Si, en 1723, dans une thèse soutenue à Paris, les inoculateurs avaient été traités d'inspecteurs et de bourreaux, en 1765, quelques mois avant l'arrivée de Tronchin en France, on avait présenté à la même Faculté une autre thèse, dans laquelle l'auteur (3)
(i) Voltaire, Correspondance générale, 3i mai 1757.
(2) Journal et Mémoires de Charles Collé (1748-1772), t. II, (1868).
(3) MoRizoT DES Landes (thèse du i3 novembre 1765).
cherchait à venger l'inoculation variolique des attaques dont elle avait été l'objet, et s'efforçait de prouver que ce moyen préservatif était particulièrement favorable aux Parisiens. Mais on avait oublié ce modeste précurseur et, selon la tendance bien française, on avait fait fcte au médecin étranger. Tout ce que Paris comptait de malades, ou s'imaginant l'être, avait envahi son antichambre et passait des heures à attendre la faveur d'être introduit dans son cabinet.
Dans ce concert hyperbolique de louanges, une §jetîTe note discordante se fit entendre ; elle émanait d'un nouvelliste qui, à son ordinaire, ne tait pas son sentiment : Collé veut bien convenir que Tronchin est u le premier homme du monde en son art », mais c'en est aussi le plus grand charlatan.
A l'en croire, il exerçait la médecine « en courant et comme un pirate, recevant de toutes mains, donnant des ordonnances qui ne pouvaient faire ni bien ni mal, mais prenant toujours les louis d'or des badauds, n'examinant point, ne suivant point ses malades, les abandonnant même, comme un malhonnête homme (sic). »
Mais disait-on pour l'excuser, il ne peut suffire à tous. (( En ce cas, pourquoi les entreprenaitil ? »; et l'on mettait au compte de sa maladresse, la mort du cardinal de Soubise, pour ne citer que
celui-là, « dont il n'avait pas répondu, mais dont il avait espéré ».
Ces échecs, à dire le vrai, exceptionnels, ne faisaient que souligner ses succès, et les plaintes de ceux qu'il abandonnait à leur sort, étaient couvertes, par les bénédictions de ceux qui lui attribuaient leur salut.
En dépit de toutes les critiques, Tronchin inspirait confiance : voilà le fait incontestable.
De tous côtés, on le consultait : la reine de Suède entendait, pour l'inoculation de ses enfants, que son médecin se conformât aux instructions de l'Esculape de Genève ; à la cour de Parme, il était appelé, par le prince régnant, pour inoculer son fils unique.
L'Infant don Philippe, duc de Parme, avait été cruellement éprouvé : sa femme, Louise-Elisabeth de France, fille de Louis XV, avait été subitement enlevée, à Versailles, par une de ces épidémies de variole qui y sévissaient fréquemment ; quatre ans plus tard, sa fille, l'archiduchesse Marie-Elisabeth, succombait à Vienne^ victime du même fléau. L'Infant eut alors la pensée de faire venir l'homme qu'on lui avait représenté comme « le professeur le plus sage, le plus expérimenté, le plus habile, en un mot le célèbre M. Tronchin (i). »
Avant de se décider à partir, l'illustre praticien
(i) Relation de Vinoculation de S. A. R. prince héritier de Parme. Paris, 1764.
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perruquiers, qui pénétraient dans tous les logis et passaient, — leur réputation date de loin, — pour bavards et indiscrets. Enfin, l'opération eut lieu ; elle réussit à merveille et la consigne fut levée : les barbiers purent jaser tout à leur aise.
Le prince entra en convalescence ; don Philippe nomma son sauveur premier médecin, et la communauté de Parme lui vota une médaille d'or, en même temps qu'elle lui décernait un brevet de citoyen patricien, avec tous les droits et privilèges attachés à cette qualité. La médaille devait porter, d'un côté, l'effigie du docteur ; de l'autre, un sujet allégorique, relatif aux services que l'inoculation était appelée à rendre à l'humanité (i).
On agita la question de savoir comment la tête de Tronchin serait « accommodée » : il fut décidé que celui-ci serait représenté en perruque ; cela ne fut pas du goût de l'intéressé, qui opta pour la coiffure à l'antique.
Mais la médaille ne fut jamais exécutée ; le modèle seul, en cire rougeâtre, est conservé aux archives municipales de Parme, unique témoignage de la gratitude d'un peuple qui, comme aux beaux jours de la Grèce et de Rome, célébrait, par une couronne civique, le talent uni à la vertu.
(i) V. les Mémoires secrets, de Bachaumoïtt, t. II (lo no vembre 1764), ii4-ii5.
REVERS ET MECOMPTES DE L INOCULATION. INOCULISTES ET ANTI-INOGULISTES.
Pour tout dire, la méthode nouvelle ne compta pas que des succès, et les moindres revers furent exploités à grand fracas par ses détracteurs. Le bruit ayant couru que le duc de Chartres avait été repris de la variole, une lettre anonyme, parue dans le Mercure de France (i), signala un cas analogue survenu également chez un inoculé de Tronchin.
Un M. de la Tour, receveur des tailles à Agen, était venu à Paris faire inoculer son fils, âgé de 8 ans.
L'enfant subit l'opération et elle réussit parfaitement. Le fils de M. de la Tour s'était très bien porté depuis qu'il avait subi l'inoculation.
(i) Lettre à l'auteur du Mercare, signée B..., avocat au Parlement, le 9 novembre 1758.
Et le gazetit'i- ajoutait :
Il vient d'être attaqué de la petite vérole et l'éruption s'en est faite hier matin. Voilà un fait constant et je ne pense pas qu'il y ait rien à répliquer contre un fait. Le jeune homme est à Paris, à la pension du sieur Renois, faubourg Saint-Antoine. Aihsi, chacun aura la facilité de s'éclairer par soi-même, et le* père a d'ailleurs le certificat d'inoculation de M. Tronchin.
C'était un coup droit à l'adresse de ce dernier.
Le duc d'Orléans fit procéder à une enquête, et les quatre médecins désignés à cet effet durent déclarer, dans leur procès-verbal, pour faire taire les bruits calomnieux, que le jeune La Tour « venait d'essuyer une éruption passagère, sans danger, n'offrant aucun rapport avec la petite vérole » (i).
Une polémique s'engagea, qui se termina tout- à l'honneur de Tronchin, ou plutôt de La Condamine, qui s'était fait le champion de l'inoculation et prenait la plume toutes les fois qu'il y était convié. Tronchin et La Condamine avaient, du reste, partie liée dans cette campagne en faveur de l'inoculation; tous deux avaient, dès le début, uni leurs, efforts pour la vulgariser; celui-ci surtout s'employa dans toutes les occasions à la faire accepter par l'opinion publique.
(i) Mercure de France, janvier 1759.
35/t MŒURS INTIMES DU PASSÉ
Il est temps de dire comment était pratiquée l'inoculation, qiuelles précautions on observait avant ou pendant l'opération. Voici comment la décrit une feuille de l'époque (i) :
On prépare le sujet pendant quelques jours par un régime et de^ remèdes convenables, un ou deux purgatifs légers, par exemple ; et, s'il en est besoin, par une saignée. On fait aux deux bras, dans la partie moyenne et externe, au-dessous du tendon du muscle deltoïde, c'est-à-dire en dehors des bras, un peu audessus du coude, pour ne point gêner la liberté des mouvements, on fait, dis-je, une incision longue d'un pouce, qui entame à peine la peau ; on y introduit un fil de la même longueur, imprégné de la matière d'un bouton mûr qui n'a point de rougeur h sa base, d'une petite v(Tole, soit naturelle, soit artificielle, prise d'un enfant sain. On lève cet appareil après quarante heures, et on panse les plaies une fois par jour. Quoique, les premiers jours après l'opération, le malade soit en état de sortir, on lui fait garder la chambre et continuer le régime. On le met au lit le septième jour, quand la fièvre survient ; elle est rarement accompagnée d'accidents ; mais tous les symptômes cessent par réruption le septième ou huitième jour, et ils n'ont aucune suite. Alors l'inflammation des deux plaies diminue ; elles donnent plus de matière,' et une grande partie du venin s'échappe par ces deux ouvertures. Le dixième jour après l'éruption, elles commencent à se remplir, le quinzième à se cicatriser, et le vingtième elles se ferment d'elles-mêmes
(i) UAnnée littéraire, t. VI, 387 et suiv.
pour l'ordinaire ; si elles tardent, il ne faut pas se hâter (le les fermer. On a éprouvé qu'une incision suffisait, et si l'on en fait deux, c'est moins pour s'assurer que l'insertion a bien pris, que pour faciliter par un double canal l'épanchement de la matière varioleuse, et par là, rendre celle qui forme les boutons moins acre et moins corrosive, et la nature de la petite vérole plus bénigne. Quelquefois le venin s'échappe, tout ou presque tout, par les deux incisions, et le malade n'a qu'une ou deux pustules, quelquefois même pas une seule. Il n'en est pas moins purgé du germe de la petite vérole, ni moins à l'abri de la contracter de nouveau. Plus la matière sort abondamment des plaies des bras, plus le nombre des ' boutons est petit et distinct ; au lieu que, dans la petite vérole naturelle, chaque parcelle de la matière fait son bouton particulier, ce qui la rend souvent confluente, l't par là plus dangereuse... Le plus grand danger de la petite vérole naturelle est la fièvre secondaire qui arrive dans le temps de la suppuration. Dans la petite vérole arlificiellc, cette fièvre est fort rare, surtout parmi les enfants, qui sont à peine malades.
Grâce à ces précautions, l'inocnlation réussissait presque toujours, du moins entre les mains des bons opérateurs ; encore ceux-ci eurent-ils quelques mécomptes. Gatti, médecin italien, qui avait pratiqué plus de cent inoculations en 1761, commit l'imprudence de laisser sortir quelques-uns de ses malades avant leur entière guérison : il en résulta des accidents. Les adversaires de l'inoculation en prirent prétexte pour déférer celle-ci au Parlement.
Le 8 juin 1763, sur le réquisitoire d'Orner Joly de Fleury, avocat du roi, fut rendu un arrêt, en vertu duquel les Facultés de Théologie et de Médecine étaient appelées à donner leur avis ; la Faculté de Médecine d'abord, l'avis de la Faculté de Théologie pouvant « dépendre beaucoup du jugement que porterait celle de Médecine ». En attendant cet avis, l'inoculation était provisoirement interdite, et il était fait défense à toutes personnes de se faire inoculer « dans les Villes et Faubourgs du ressort de la Cour ». Il était interdit, en outre, aux personnes qui auraient été inoculées, « de communiquer avec d'autres personnes que celles nécessaires à leur soulagement, depuis le jour qu'ils auront été inoculés, jusqu'au délai de six semaines après leur guérison et ce, sous telles peines qu'il appartiendra"».
La Faculté de Théologie condamna, en ces termes, l'inoculation : « Il suffit que ce soit une nouveauté pour être réputée condamnable (i). » Quant à la Faculté de médecine, elle fut plus longue à prendre une décision. Ses assemblées furent si tumultueuses, que le Parlement fut obligé d'intervenir. Peu s'en fallut que cette querelle n'aboutit « à des suites sanglantes, qui auraient obligé la médecine d'appeler la chirurgie à son secours » (2) . Ce ne fut
(i) Mémoires secrets de Bachaumont (édit. P. Lacroix), (2) D'Alembert, cité par Henry Tronchin,
qu'après cinq ans de délibérations que la Faculté se partagea, à voix égales, sur l'inoculation (i).
Pas plus dans le camp des inoculistes que dans celui des anti-inoculistes, nul ne songeait à désarmer (2). Un des plus fougueux parmi les apologistes de l'inoculation avait été le comte de Lauraguais, qui, en 1768, faisait à l'Académie des Sciences, un plaidoyer si violent (3), qu'il fut, par ordre du roi, arrêté et enfermé à la citadelle de Metz,
(i) « Elle jugea à la pluralité, écrit Hazon (Eloge historique de la Faculté de Médecine, lu), que l'inoculation pouvait être tolérée ; car elle ne voulut pas d'abord être trop favorable à la noufelle méthode, dans la crainte que l'expérience ne la démentît. »
(2) Pour cette querelle, nous renvoyons à la thèse du D"^ P. Delaunay, Le Monde médical parisien au xvin® siècle, 285
et suiv.
(3) « M. le comte de Lauraguais — dit Bachaumont dans ses Mémoires secrets — connu par différentes folies en plusieurs genres et surtout par la manie d'être auteur, a pris
l'inoculation sous sa protection. En conséquenée, il a fait ua mémoire où il traite l'arrêt du Parlement des qualifications les plus indécentes, sans parler de ses écarts sur la religion, et de quantités de plaisanteries qu'il dirige contre les différents corps qui doivent connaître de cette matière. Le 2 de ce mois, il a essayé de lire ce mémoire à l'assemblée de l'Académie des Sciences. Ces Messieurs n'ont pu tolérer le* indécences dont il est plein ; ils l'ont arrêté au bout de quelques phrases et lui ont témoigné leur répugnance à entendre la suite. M. de Lauraguais, mécontent de ne pouvoir donner à son ouvrage la publicité qu'il désire, en a envoyé des copies aux ministres et à différentes personnes de la Cour, ce qui pourrait lui être funeste. »
Les partisans de la méthode n'avaient pas attendu la décision de la Faculté pour éluder l'arrêt du Parlement. Ceux qui voulaient se faire opérer louaient hors des barrières une maison oii ils faisaient transporter les meubles indispensables (i).
Parmi les inoculateurs les plus courus, nous ^avons cité, outre Tronchin, l'Italien Gatti. Gatti avait des façons à lui de traiter ses malades. On fit longtemps des gorges chaudes de la manière dont il avait soigné la variole de Mme Ilelvétius, exécutant devant sa malade force cabrioles et la faisant circuler dans sa chambre, les fenêtres grandes ouvertes, au cœur de l'hiver. L'original praticien prétendait démontrer par là, que la gaieté et le grand air sont les seuls remèdes efficaces et que la mortalité de la petite vérole n'est due qu'aux drogues des apothicaires (2).
L'inoculation n'eut pas seulement de la vogue à Paris, eïle se répandit aussi en province et bientôt à l'étranger.
Gueneau de Montbeliard fut un de ses plus ardents protagonistes. Convaincu de l'utilité de l'inoculation, dans un temps 011 la médecine n'était pas loin de la considérer comme dangeieuse, il avait résolu d'inoculer lui-même son fils. Dans un mé-
(i) Un médecin du xvin® siècle ; Théodore Tronchin, i38. (2) D' Delaunay, op. cit., 292.
LA VARIOLE 35g
moire lu à l'Académie de Dijon, il rendit compte des raisons qui l'avaient déterminé (i).
Gueneau reçut de toutes parts des .félicitations ; Diderot se montra un des plus empressés à les lui adresser; il lui écrivit, à la date du 27 novembre 1766 :
Vous n'avez pas cru que j'aie été insensible au succès de l'inoculation de votre fils ; les anciens vous auraient appelé Bis pater, et cette dénomination aurait fait toute seule plus de conversions que tous les livres du monde. Bis pater, je t'embrasse de tout mon cœur, et ton fils et sa mère (2).
Le méhioire lu par Gueneau de Montbeliard de-
(i) « Je désirais, disait-il entre autres choses, pour le bien de ma patrie, que l'exemple d'un père inoculant son fils unique, y fût tellement daiis l'ordre des événements communs qu'il s'y fît à peine remarquer ; cela supposerait la nation plus avancée, qu'elle connaîtrait mieux le prix de la vie des hommes, et qu'elle saisirait avec plus d'empressement les moyens de la conserver. Mais puisque le moment n'est pas encore venu, je crois devoir rendre compte de ce que j'ai fait et observé en pratiquant l'inoculation sur mon fils, et des motifs qui m'ont porté à cette entreprise, non que je me persuade ^que ce fait par lui-même soit fort intéressant pour le public, encore moins que mon avis puisse avoir quelque influence sur ses opinions, mais la vérité, mais l'expérience, mais l'intérêt général et particulier doivent avoir de t'autorité partout où il y a des êtres pensants. Puissent mes compatriotes écouter enfin -leurs voix réunies, profiter de leurs leçons et se procurer bientôt le bonheur dont je jouis dès à présent ! » Ce morceau a été inséré dans les Mémoires de V Académie de Dijon (année 1766, t. I, 867).
(2) Correspondance inédite de Buffon, par Nadaxjlt de Buf-
FON, t. I, 343.
36o MCKURS INTJMES DU PASSÉ
vant l'Académie de Dijon renferme tous les détails de l'opération. Il fut communiqué à Buffon, qui s'intéressait vivement à cette expérience, tant comme savant que comme ami de Gueneau (i).
Gueneau de Montbeliard, parlant de l'instrument dont il s'est servi pour inoculer son fils, dit « que son grand avantage consiste en ce qu'il est presque tout à lui seul, et qu'il opère toujours sûrement et toujours bien, fût-il conduit par la main novice d'un apprenti, ou par la main tremblante d'un père... » (?,)•
(i) Biiffon ('clivait à Mme de Montbeliard, le 2 mai 1766 :
« Pourquoy me laissez-vous dans l'incertitude, Madame, sur votre grande opération ? Je ne sais où vous prendre. Etesvous à Chevigny ? Avez-vous déterminé le temps, le jour et l'heure de l'inoculation ? Si je n'avais pas d'enfant, je saurois tout ce qui vous intéresse sur cela, car j'aurois été à Chevigny vous en demander des nouvelles, et je vous supplie de m'en donner si vous avez un moment où vous ne soyez pas occupée par votre enfant. Je vous félicite de votre courage, je plains tendrement vos inquiétudes et je souhaite ardemment de savoir tous les détails qui vous concernent, je vous les demande avec instance... » Le Cabinet historique, de Louis Paris, 318.
(2) Plus loin, il dit encore : « Mon entreprise ayant été si heureusement justifiée par le succès, il me reste à justifier des raisons, aux yeux des personnes prévenues à qui elle pourrait paraître plus courageuse qu'éclairée... J'atteste que je ne me suis déterminé à inoculer mon fils que parce que ce parti m'a semblé moins téméraire que celui de le laisser exposé à tous les dangers de la petite vérole naturelle.
« Le sort de cet enfant est dans mes mains, me disais-je à moi-même ; j 'en dois .disposer non selon mon goût ou ma faiblesse, mais selon l'intérêt et l'équité, et selon une équité d'un ordre bien supérieur, puisque les devoirs n'en sont
Hors de France, l'inoculation rencontra moins d'opposition que dans notre pays. A Copenhague, le baron de Bernstorff, ministre d'Etat en Danemark, et qui avait été auparavant ambassadeur à Paris, avait donné le premier exemple de l'inoculation. Sa femme, « jeune, belle, animée du même esprit que son mari », s'était soumise sans hésiter à cette opération, et le succès justifia leur courage (i). L'inoculation n'eut pas moins d'adeptes en Angleterre, oii Sutton opéra, en douze ans, plus de 2.5oo personnes.
jamais remplis parfaiknaent entre un père et son fils, que lorsqu'ils se sont fait l'un à l'autre tout le bien qu'ils pouvaient se faire. Or, quel plus grand bien puis-je lui faire que d'écarter ou de diminuer les dangers qui environnent son enfance ? Et si le risque d'attendre la petite vérole est beaucoup plus grand que celui de la prévoir par l'inoculation, je vois mon devoir et je le ferai.
« Plusieurs personnes m'ont retenu le bras et m'ont dit : « Qu'allez-vous faire ? En inoculant votre fils, vous vous chargez de l'événement, et si l'événement était malheureux ! »
« Ce raisonnement, d'une politique froide et inhumaine, m'a toujours déchiré Iç cœur sans jamais influer sur ma résolution. Je sentais trop qu'un père qui voit un grand bien à faire à son fils n'hésitera jamais par la crainte de se compromettre ; que c'était ma qualité de père et la nécessité d'opter entre deux dangers qui me chargeaient de l'événement; que la témérité, dans oe cas, ne consistait» point à agir, mais à préférer le parti le plus hasardeux, fût-ce celui de ne rien faire, et que toutes les aspirations de la prudence s'unissaient aux cris de l'amour paternel pour me porter à examiner les faits, à peser les probabilités et à suivre courageusement le parti qui me paraîtrait le meilleur à l'enfant, dût-il être le plus pénible pour le père. »
(i) L^ Année littéraire, loc. cit.
En 1768, Dimsdale fut appelé en Russie, pour inoculer l'impératrice Catherine et le grand-duc, et l'inoculation fit de rapides progrès sous les auspices de cette souveraine.
Seuls, Van Swieten et de Haen, en Autriche, se montrèrent hostiles à la nouvelle méthode. Aussi, à la cour de Vienne, la variole sévit-elle avec intensité : après* l'archiduchesse infante, petite-fille de Louis Xy, qui en était morte en 1768, en 1767 ce fut le tour de l'impératrice Marie-Josèphe, seconde femme de l'empereur Joseph II. Marie- Thérèse contracta la maladie et fut près d'y succomber. Ce ne fut pas la faute de Van Swieten si elle en réchappa.
L'archiduchesse Christine, le prince Albert de Saxe, son époux, la future reine de Naples, l'archiduchesse Josèphe, en furent tour à tour frappés : il semblait qu'un mauvais génie planât sur la maison d'Autriche.
La mort presque soudaine de la fiancée du roi de Naples donna lieu à toutes sortes de propos : on conta dans le public que Marie-Thérèse avait conduit sa fille, peu de jours avant qu'elle ressentît les premières atteintes de la variole, dans le caveau 011 reposaient les' corps de l'empereur François P' et de l'impératrice Marie-Josèphe, récemment morte de la même maladie ; que les deux princesses y étaient restées deux heures en prières, et qu'il ne fallait pas
chercher ailleurs que dans cet acte de piété la cause de ce nouveau deuil (i).
Ne disait-on pas encore que l'archiduchessCj
Haron Thomas Dimsdale- (CQllection de l'auteur; .
comme mue par un fâcheux pressentiment, n'avait obéi qu'avec répugnance au désir de l'impératrice; qu'ayant pris sur ses genoux la jeune Marie-Antoinotto, qu'elle entourait d'une tendre affection, elle
(i) Chronique Médicale, i5 mai igoS, 3i6.
l'avait embrassée en pleurant; et qu'elle lui aurait dit, en la quittant pour se rendre à Naples, qu'elle allait descendre au caveau de ses pères, mais qu'elle y retournerait bientôt pour y rester (i)? On sait ce que valent ces prédictions après coup.
Après les cruelles épreuves de l'année 1767, Marie-Thérèse se résolut à laisser expérimenter l'inoculation : pendant l'été de 1768, soixante jeunes Viennois furent confiés au Hollandais Jugenhouse, qui avait étudié son art en Angleterre, où il l'avait longtemps exercé. En présence du succès de l'opération, l'impératrice consentit à y soumettre ses deux fils, les archiducs Ferdinand et Maximilien, ainsi que sa petite-fille, l'archiduchesse Thérèse. On s'empressa de faire part de la nouvelle à Louis XV, qui complimenta sa « chère petite-fille » sur le succès de l'opération (2).
Lorsque Louis XV fut atteint, en 1774, de la petite vérole qui devait l'emporter, la maison de Bourbon était la seule, de toutes les maisons régnantes d'Europe, qui n'eût pas admis l'inoculation. La mort du roi fut pour elle un avertissement.
(i) Cf. les Mémoires de Madame Cam.pan.
(2) V. les deux billets échangés entre Louis XV et sa petitefille, dans l'ouvrage de M. P. de Nolhac, Marie-Antoinette dauphine.
Le jeune successeur de Louis XV prit les mesures que comportait la situation. Il fut décidé que Louis XVI ne communiquerait avec aucun des ministres qui avaient approché le. feu roi dans sa dernière maladie (i); puis, afin d'empêcher le retour de pareils accidents, on prit la détermination, à la cour, de se faire inoculer.
Le i3 mai, trois jours après la mort de Louis XV, le médecin inoculateur de l'Ecole militaire de La Flèche écrivait au comte de Provence, pour lui déclarer qu' «■ après le coup accablant dont la France venait d'être frappée », dans sa longue pratique de l'inoculation il n'avait point observé de complications sérieuses (2) ; que rien, par conséquent, ne devait faire hésiter la famille royale. Dès lors, celleci, persuadée, par l'évidence des faits, qu'il n'existait pas de meilleur moyen de se mettre en sûreté contre le fléau, prit le parti de recourir à l'inoculation.
Lassonne, dans le rapport qu'il lut à l'Académie des Sciences (3), à cette occasion, dit que « les médecins n'eurent point à prononcer sur les avantages ou les inconvénients de l'inoculation en elle-
(i) Chron. Médic, i®"" janvier 1901, 24; et i5 mars, 178.
(2) Delaunay, op. cit., 296, note.
(3) Rapport des inoculations faites dans la famille royale au château de Marli, par M. de Lassonne (Histoire de VAcadémîe royale des Sciences (177/1), 849 ^t suiv.)
même : on ne fit pas là-dessus la moindre question ; leur ministère, alors, n'eut pour objet que d'examiner si l'état actuel de la santé du roi, des deux princes et de la princesse", permettait d'inoculer sans danger. » Les deux princes auxquels il est fait allusion étaient le comte de Provence et le comte d'Artois, qui, plus tard, devaient régner sous les noms de Louis XVIII et de Charles X.
Malgré les observations des médecins, que la saison n'était pas des plus favorables et qu'il était préférable d'ajourner l'opération, on décida d'y procéder sans délai. Le premier médecin des camps et armées de Sa Majesté, inspecteur général des hôpitaux militaires, Richard, fut choisi par le roi et les princes pour les inoculer. Lassonne et Lieutaud, premiers médecins, désignèrent, en outre, avec la permission du jeune souverain, Jouberthon (i), avantageusement connu comme inoculateur.
L'expérience réussit à merveille. Les médecins en conclurent que l'inoculation devait être désormais recommandée comme la meilleure méthode de préservation ; il n'avait fallu rien moins que l'initiative royale pour entraîner les dernières hésitations.
L'exemple du roi devait avoir de plus heureuses conséquences que toute la campagne entreprise par
(i) C'est le même Jouberthon qui inocula, en octobre 1777, les enfants du prince Xavier de Saxe (Cf. Correspondance inédite du prince X de Saxe, par Thévenot, 274).