LES MESURES DE DÉFENSE CONTRE LA PESTE
a) Avant le x\if siècle
Sans pouvoir affirmer que nous n'aurons plus à subir les épreuves qu'inflige périodiquement à l'espèce humaine une divinité malfaisante, il est permis d'espérer que nous ne reverrons, au moins de longtemps, les terribles fléaux qui ont décimé l'humanité à diverses périodes de son histoire.
- Sommes-nous mieux fixés sur le mode de propagation de ces épidémies meurtrières, nous n'oserions le prétendre ; ce qu'écrivait un nosographe (i) il y a juste un demi-siècle, se trouve, encore à l'heure actuelle, approcher de bien près la vérité.
L'incohérence de la marche des grandes épidémies, les sauts et les bonds qui les transportent inopinément à
(i) Anglada, Etude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles (1869), 47.
des distances éloignées, sans toucher les intermédiaires, leurs retours sur les lieux qu'elles ont déjà visités, leur explosion instantanée sur les points opposés des cites populeuses, toutes ces considérations réunies rendent au génie épidémique, abstraction faite du mode virulent, sa complète indépendance. Dans leur course à travers le monde, ces fléaux cosmopolites se propagent par leur activité propre, en vertu d'une attribution primordiale.
Pour ce qui est de la peste, si nous ne sommes guère plus avancés que nos prédécesseurs, quant à son traitement — le sérum antipestcux étant un remède prophylactique plutôt que curatif — sommes-nous mieux outillés, au point de vue des précautions sanitaires ? Répondre par l'affirmative serait faire preuve d'ignorance, et aussi de quelque injustice.
Trop souvent nous profitons des enseignements du passé, sans proclamer notre dette de gratitude. Volontairement nous oublions qu'en montant sur les épaules de ce géant, nous découvrons un horizon plus étendu, et que nous grandissons de toute la taille que nous lui empruntons. En réalité, nos ancêtres nous ont légué un héritage que nous n'avons que pe'u enrichi, au moins pour le cas particulier qui nous occupe ; et si nous nous en tenons à l'étude des mesures prises en temps de peste, aux différentes périodes de l'histoire du monde, nous arrivons à cette constatation, que nous n'avons rien
ajouté, ou presque, aux prescriptions édictées dès les époques les plus reculées.
Certes, quand nous lisons la relation de la peste d'Athènes, chef-d'œuvre d'observation clinique, en même temps que tableau dramatique des plus achevés, nous constatons qu'il n'y est fait aucune allusion, quoi qu'on ait prétendu (i), à des mesures qui ressemblent de près ou de loin à celles que l'on prendrait de nos jours. On se eontentait alors d'invoquer les dieux et d'implorer leur pitié ; les populations, éperdues de terreur, se précipitaient dans les temples, pour conjurer la divinité de hâter la jQn de leurs maux.
Une remarque a été faite, à propos de la peste d'Athènes, qui mérite de retenir l'attention : c'est que la maladie, bien que douée d'une virulence particulière, a épargné le Péloponèse, malgré les rapports inévitables de celui-ci avec les populations infectées. Existait-il alors quelque chose d'analogue à nos cordons sanitaires actuels ? Rien ne nous autorise à l'affirmer. A quoi pouvait être due cette immunité? Nous" l'ignorons. Pourquoi telles con-
(i) Là plupart des biographes d 'Hippocrate disent qu'il se rendit à Athènes en pleine épidémie, et qu'il prescrivit d'allumer de grands feux dans les rues et sur les places, pour désinfecter l'air. Il en est même pour prétendre qu'il recommanda de mêler <iu combustible des fleurs odoriférantes et dos huiles parfumées. Or, il semble prouvé par la critique moderne (Anglada, op. cit., 65), qu'Hippocrate ne se rendit pas à Athènes pendant tout le temps que dura l'épidémie.
Ce que nous devons seulement retenir c'est „„e ' on n avait probablement pas song., au' tei^d!
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Thucydide, à prendre des mesures pour se défendre de la peste. Les médecins se trouvant en présence d'un fléau inconnu, rien de surprenant qu'ils n'aient pas eu sous la main d'armes prêtes à lui opposer. Une longue série de siècles s'écoulera avant que s'esquisse une organisation .défensive contre le mal pestilentiel.
Lors de la grande éipidémie de i3/i8, dont les ravages furent tels, au dire de Froissard, que « la tierce partie du monde mourut », on s'en tint, à Paris comme à Athènes, à implorer la miséricorde divine. Le pape Clément IV institua une messe dite messe pour la peste, que l'on célébrerait encore, si les circonstances la rendaient nécessaire ; cette messe, en effet, subsiste, presque sans modifications, dans la liturgie catholique (i).
Est-ce à dire qu'on n'ait pas pensé, de très bonne heure, à se prémunir contre le fléau par des moyens d'ordre plus terrestre ? Dès le quatorzième siècle, pour ne pas remonter plus haut, la Faculté avait été consultée ; elle rédigea même, à cette occasion, une Consultation ou Compendium, comme on disait alors. Cette consultation, bien que se ressentant des idées superstitieuses du temps, et toute empreinte qu'elle soit des théories nébuleuses de
(i) La Messe poar la Peste, par Jules Viard (Ext. de la Bibliothèque de V Ecole des Chartes, t. LXI, 1900).
l'astrologie, présente néanmoins son intérêt, en ce qu'elle marque une date dans l'histoire des doctrines médicales.
La Faculté avait alors à sa tête un chanoine, du nom de Beato Desiderio. Ce chanoine, sur l'ordre qui lui fut donné par Philippe de Valois, réunit ses confrères dans l'église de Notre-Dame, à l'effet de rédiger la consultation qui leur était demandée par l'autorité royale. Ce Compendium ou « Traité de l'épidémie, rédigé par les maîtres du Collège des médecins de la Faculté de Paris », forme, à lui seul, au dire de celui qui l'a, sinon le premier (i), au moins le plus complètement mis en lumière (2), « un mémoire complet d'hygiène appliquée à l'épidémie. »
Les hypothèses les plus hasardées s'y rencontrent, à côté des plus raisonnables prescriptions. La Faculté étudie longuement les causes de la peste, les moyens prophylactiques et les procédés de guérison. Peut-être s'arrête-t-clle plus que de raison à l'influence de la conjonction des astres ; mais cette
(1) Le premier semble avoir été Michon, dont la thèse de doctorat, soutenue en 1860, a pour titre : Documents inédits sur la grande peste de i3/i8. Avant lui, Philippe avait écrit VHistoire de ta peste noire (i853) ; et même, dès i84o, Littbé avait publié, dans le t. II de la Bibliothèque de VEcole des Chartes, une pièce de vers latins y relative, mais le travail de MiCHON est le seul vraiment critique. #
(2) Cf. Etude historique et critique sur la peste, par H. -Emile RÉBOUis. Paris, 1888.
concession faite aux idées du temps, ■elle revient à des conceptions plus saines ; quand elle proclame que ceux-là sont plus exposés que d'autres, « qui suivent un mauvais régime, qui abusent d'un coït exagéré » elle ne s'éloigne guère de ce que nous professons à l'heure actuelle.
Nos ancêtres recommandaient déjà la purification de l'air, à l'aide de fumigations faites avec des bois secs et odoriférants, tels que le genévrier, le frêne ou le bois d'aloès ; l'ambre et le musc, pour ceux qui pouvaient s'en offrir le luxe. La chambre (ou le lieu d'habitation) devait être arrosée « avec de l'eau de rose et du vinaigre» ou de l'eau froide et du vinaigre. »
Le vinaigre était le spécifique le plus recommandé en temps de peste. « Il faut, en temps d'épidémie, user de vinaigre à tous les repas^ non seulement dans un but d'alimentation, mais encore à titre de médecine ; car il a cette double propriété de s'opposer à la putréfaction et à la corruption. »
Il n'est précaution meilleure, avant de sortir du logis, le matin, que de prendre un morceau de pain trempe dans du vinaigre ; et si le vinaigre occasionne un dérangement d'estomac, « cet inconvénient est évité, en le corrigeant avec de la cannelle ou de l'eau de mastic, ce qui détruit sa malice... »
L'ail est un préservatif excellent ; l'émeraude
«O. MœURS INTIMES DU PASSÉ
est aussi un « remède insigne contre tout venin » ; de même que l'émeraude, le grenat, la turquoise, ramélhyste passaient pour neutraliser toutes sortes de venins : les rabbins juifs et les Arabes avaient mis à la mode la pétrothérapie.
Voici qui est plus rationnel, et qu'on est fort étonné de trouver sous la plume de médecins du xiv' siècle :
Quant à ceux qui voyagent par un temps nuageux et fétide, ils devront aspirer le moins d'air qu'il leur sera possible, en faisant tous leurs efforts pour voiler les conduits de la respiration... Il faut aussi prêter une grande attention à ce que ceux qui sont sains soient éloignés de toutes les maladies qui répandent une mauvaise odeur, parce que ces maladies sont contagieuses ; l'infection de l'air corrompu et empoisonné, exhalé par la respiration des malades, se communique aux assistants.
Ce n'était pas trop mal raisonner pour l'époque.
Nous ne dirons rien des antidotes, dont les formules sont énumérées dans la pièce dont nous donnons un bref aperçu ; ils portent la marque de l'esprit galénique et rien autre ; comme on en a fait la remarque, la valeur de ces recettes est purement historique.
C'est lors de l'épidémie de i348 qu'ont apparu les premières tentatives de mesures sanitaires contre la
peste ; encore n'est-ce pas dans notre pays, mais dans un pays voisin, à Venise, que l'Etat fit choix de trois nobles, auxquels fut donné le titre de Sages, ou de surveillants de la santé publique {pro~ visores pro salute terrœ), qui reçurent la mission d'examiner avec le plus grand soin et de mettre en œuvre les mttyens les plus propres à étouffer la contagion (i).
C'est aussi à Venise, en i/ig3, qu'on a commencé à désinfecter les lettres et papiers de toute nature, provenant de localités infectées ou suspectes. On ouvrait et on étalait les lettres, puis on les soumettait à des fumigations ; ou encore, on les lavait au vinaigre ; plus tard, on se contenta de les transpercer avec des pointes acérées, avant de les désinfecter (2).
Bien que la ipeste ait visité plusieurs fois la France dans le cours du xv^ siècle, on ne trouve à relever, à cette date, aucune ordonnance de police digne d'être mentionnée ; cependant, il en est une, de 1436, rendue par les consuls de Béziers (3), lors d'une épidémie qui ravageait la ville, oii nous reteyons cet article : « les rues seront nettoyées de toutes
(i) Lo vie privée à Venise, par P. -G. Molmenti, i65.
(2) Notes historiques sur la peste, par R. Blanchard (tirage à part des Archives de parasitologie).
(3) Bulletin de In Société archéologique de Béziers, reproduit par lo Magasin pittoresque, i853. ?.iS.
les ordures qui engendrent l'infection ; les inspecteurs des rues y prendront garde. '»
En i463, à Mbi, on mit des gardes aux portes de la ville, pour empêcher les gens et marchandises, en provenance des lieux contaminés, de pénétrer dans la ville.
A" Amiens, dès ik^k, on enjoignit au fossoyeur d.^ changer de vêtements avant de rentrer chez lui, quand il venait d'enterrer un pestiféré ; en i5oi, dans cette même cité, des porteurs spéciaux furent affectés au transport des cadavres de ceux qui avaient succombé à l'épidémie, et on leur imposa le port d'un costume permettant de les distinguer du premier coup d'œil.
Dès celte époque, des enseignes spéciales signalent les maisons contaminées ; on relègue les pestiférés dans des baraquements provisoires en bois, établis à l'extérieur des villes ; un personnel spécial est chargé du service.
La première mention qui ait été signalée (i), d'un chirurgien officiellement chargé du soin des pestiférés est de ik"]^ : c'est à Gênes qu'il fonctionnait, aux appointements modestes de 12 gros, soit
(i) Pai- le D"" Léon Gautier, dans son important ouvrage : La Médecine à Genève jusqu'à la fin du dix-huitième siècle.
-y^ MŒURS INTIMES DU PASSÉ
un florin par mois (i) ; du même temps date la première interdiction aux personnes provenant de pays suspects de pénéir.er dans la ville.
Quelques années auparavant, les prescriptions étaient plus sévères. En i/i54, Thomas de Sur, archevêque de Tarse, administrateur de l'évêché pour Pierre de Savoie, ordonnait que tous ceux qui auraient chez eux des personnes atteintes de maladies épidémiqucs, les chasseraient de leurs maisons, et qu'eux-mêmes fermeraient leurs habitations et sortiraient de la ville, sous peine de configcation de tous leurs biens. En 1/192 (4 décembre), on renouvela l'ordre de fermer les maisons infectées, et les (( infects » furent tenus de porter des marques distinctives (2).
Trois ans auparavant, le 25 juin 1/189, la peste étant survenue à Genève, on y avait publié que personne ne joue ni à la paume, ni à. aucun jeu qui échauffe, qu'on ne chauffe point les étuves, et que les maîtres des instruments de musique n'en jouent point, ni en public, ni en particulier (3).
(i) A Lille, en i5i4, le chirurgien des pestiférés recevait, par saignée, six sous des « manouvriers, varlets et mesquenes » ; vingt sous, des a gens de métiers w ; quarante sous, des « nobles gens et marchands ». Médecins et chirurgiens en Flandre avant 1789, par le D"" Alex. Faidherbe, i3/i.
(2) Générée calviniste, par Doumergue, i4i.
(8) Flournois, Extraits, cités par Doumeroue.
Jusqu'à la Réforme, Genève a été la route ordinaire des pèlerins allemands qui se rendaient en Italie ou à Saint-Jacques de Gompostelle. Ces pèlerins logeaient dans les hôpitaux, qui étaient alors des sortes d'hôtelleries gratuites, d'asiles de nuit destinés à recueillir les voyageurs errants. Plusieurs fois, ces hôpitaux ayant été l'origine de cas de peste, on en ordonna la fermeture ; l'on interdit aux tenanciers d'y recevoir des sujets suspects.
Les mendiants, valides et estropiés, les étrangers sans ressources, étaient, au premier soupçon de peste dans le voisinage, expulsés sans rémission, souvent sous peine de châtiments corporels.
On ne prit de précautions contre les marchandises venant de pays infectés que bien des années après : la plus ancienne défense d'entrer à Genève des effets mobiliers est de i56/i ; il s'agissait de bardes venant de Lyon, 011 le mal sévissait. Une ordonnance du maréchal de Montmorency, de la même date (i5 septembre i56/i), prescrivait de transporter au château de Bicêtre toutes les marchandises provenant de Lyon, et de les purifier avant de les mettre en vente (i).
Avant de parler de cette épidémie de Lyon, qui a marqué dans l'histoire de la peste, et pour ne pas
(r) Détermination des pouvoirs publics en matière d'hygiène, par Alf. Fit.LAssiEn, 120.
anticiper sur l'ordre chronologique, faisons connaître ce qui se pratiquait "à Paris au début du xvf siècle.
Le i5 novembre i5io, le Parlement demandait à la Faculté de médecine six de ses docteurs pour, avec six barbiers, donner leurs soins aux pestiférés.
Une ordonnance du prévôt de ,Paris enjoignit à ceux qui occupaient des maisons infectées, « de mettre, à l'une des fenêtres ou autres lieux plus apparents, une botte de paille et de l'y laisser encore pendant deux mois après que la maladie aura cessé » (i). Six ans plus tard, les Gouverneurs de THôtel-Dieu, ayant voulu faire construire un pont et des chambres pour les pestiférés, près de la rue du Fouarre, l'Université protesta, ne voulant point d'un tel voisinage pour les écoliers. Les médecins priient fait et cause pour Y Aima mater et chargèrent un de leurs collègues de rédiger une protestation en règle.
Le i4 avril iSig, la peste étant encore à Paris, le prévôt demande si l'on peut, sans danger, autoriser la représentation du mystère de Notre-Seigneur dans le cimetière de Saint-Jean. La Faculté
(i) Traité de la Police, de Delamarre, liv. IV, tit. XIII, ch. II.
répond que les agglomérations sont dangereuses, et qu'on doit interdire cette représentation (i).
En i53i, éclate une des plus graves épidémies de peste qui aient affligé la capitale ; c'est à cette occasion que fut créée et publiée à son de trompe l'ordonnance dont Chereau nous a transmis la fidèle analyse.
Dans ce siècle, la théorie de la nature contagieuse des maladies dites pestilentielles règne dans toute sa plénitude. On s'imagine que le mauvais génie peut se transmettre non seulement par la cohabitation avec un malade, mais encore par les vêtements, les meubles, les ustensiles qui lui ont servi ; il y a même tels tissus qui sont regardés comme particulièrement susceptibles de servir de refuge au mauvais air : les lainages, les fourrures ont surtout cette propriété, qu'ils doivent sans doute au relâchement des fils qui les composent, au moelleux de leur trame, à leurs nombreuses lacunes dans lesquelles le virus doit trouver un abri assuré.
Entre autres mesures prises par le Parlement, relevons que les maisons des pestiférés auront, aux fenêtres et à la porte principale, une croix de bois, afin que chacun puisse savoir où est le danger et s'en éloigner.
(i) Les ordonnances faictes et publiées à son de trompe par les carrefours de ceste Ville de Paris, pour éviter le dangier de peste, précédées d'une étude sur les épidémies parisiennes, par le D"" Acliille Cuereau. Paris, Willem, 1873.
Toute personne qui aura été atteinte, tout membre de la famille, tout habitant de la maison occupée par le malade, ne pourra circuler dans la ville, sans avoir à la main une baguette ou un bâton de couleur blanche.
Défense absolue de faire entrer, dans Paris ou dans les faubourgs, ni lits, ni couvertures, courte pointes, draps de laine, serges, rideaux... La môme défense s'applique aux objets à transporter d'une maison infectée dans une autre.
Les fripiers, les priseurs, les couturiers, les revendeurs, etc., ne pourront plus continuer leurs métiers, relativement à ces tissus, où la peste et le mauvais air se peulvent retenir.
Le Parisien n'aura plus le loisir d'aller aux étuves ; les propriétaires de ces derniers établissements s'abstiendront, jusqu'au prochain jour de Noël, c'est-à-dire pendant près de cinq mois, de chauffer lesdiles étuves...
Tout marraut, tout mendiant sera impitoyablement rejeté de l'intérieur des églises.
Les ladres ou lépreux, habitants de Paris, se retireront en leurs maladières.
Les chirurgiens et barbiers seront tenus de ne point jeter dans la partie de la Seine comprise dans l'enceinte de Paris, le sang des saignées qu'ils auront pratiquées, mais de le porter au delà de cette enceinte, au-dessous de l'écorcherje aux chevaux. Ces mêmes chirurgiens, s'ils ont été convaincus d'avoir saigné des lépreux, de-
vront s'abstenir de pratiquer leur métier pendant un temps déterminé par la justice. Les mêmes prohibitions s'appliquent aifïc maréchaux qui recevront dans un vase le sang provenant de la saignée des chevaux, et qui iront jeter ce sang aux voiries, hors la ville et les faubourgs...
Le pavé, devant les maisons, sera réparé, s'il est mauvais, soir et matin... On arrosera, on empêchera l'engorgement des égouts ; on laissera l'eau du ciel tomber en toute liberté, sans balayer ni nettoyer durant cette pluie.
Défense de jeter par les fenêtres quoi que ce soit en fait d'ordures, d'eaux ; de garder longtemps dans les maisons les urines et les eaux ménagères. Dorénavant et à l'avenir, défense est faite de vider dans la rue les ordures des maisons : on les mettra dans des paniers, le long des maisons, où elles seront prises de suite par des charretiers appelés à une grande diligence dans le débarras de ces ordures ; la planche qui ferme le derrière de leurs tombereaux devra être aussi haute que celle de devant, afin que les immondices ne puissent tomber sur la voie publique.
Défense est faite aux bouchers, charcutiers, rôtisseurs, vendeuses de volailles, etc., d'entretenir chez eux, dans la ville de Paris, des cochons, des pigeons, des poules, etc.
Les propriétaires des maisons seront tenus de faire creuser immédiatement des latrines dans leurs propriétés ; les vidangeurs ne pourront vider les fosses qu'après en avoir demandé l'autorisation à qui de droit.
Est expressément défendu l'étalage des draps aux fenêtres donnant sur la rue.
Les examinateurs-commissaires du Châtelet, les quar-
8o MCEURS INTIMES DU PASS^
teniers, les dizainiers, les cinquanteniers, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution de ces différents points.
Tel est le résumé succinct de l'ordonnance du 26 août i53i. Ce que 1 ordonnance ne mentionne pas, c'est la création de Prévôts de la santé, qui, aidés d'un certain nombre d'archers, devaient s'enquérir des maisons infectées, séparer promptement les malades d'avec les personnes saines, veiller à l'exécution des règlements sanitaires.
Ils devaient se tenir habituellement, afin qu'on pût toujours les trouver, au cimetière de Saint-Gervais ou à celui de Saint-Séverin. Ils se rendaient, matin et soir, chez les commissaires, et plusieurs fois dans la journée, chez les quarteniers, dizainiers, médecins, barbiers, chirurgiens, apothicaires de chaque quartier, afin d'apprendre d'eux les noms et demeures des citoyens frappés. Ces derniers, ils les confiaient aussitôt aux barbiers ou aux chirurgiens nommés par la police, ou les faisaient porter à.l'HôtelrDieu.
Les prévôts de la santé avaient encore le soin de marquer d'une croix blanche les maisons abritant des pestiférés, et de veiller à ce que les domestiques de ces mêmes maisons ne sortissent qu'avec une verge blanche à la main. Les peines portées contre ceux qui eussent osé effacer ces croix blanches, marquées par les prévôts de la santé, étaient extrêmement sévères : les délinquants avaient le poing coupé. Enfin, les officiers sanitaires, leurs aides et archers, ne marchaient dans les rues que
portant une casaque d'étoffe noire avec une croix blanche (i).
La création du prévôt de la santé, officier chargé d'aller rechercher les malades de la peste par toute la ville et de les faire transporter à l'hôpital, est de i58o (2).
On avait diiigc d'abord les pestiférés sur l'Hôtcl- Dieu ; mais cet établissement n'ayant pas tardé à
(i) Les ordonnances faictes et publiées, etc., pour éviter le dangier de peste (i53i).
(2) Avant cette épidémie de i58o, il y avait €u d'autres invasions de peste. Le 7 septembre i55o, le prévôt des marehands s'étant rendu à Saint-Gcrmnin auprès du roi. oclui-ci déclara « que son voulloir estoit qu(' les aigoustz de la ville d' Paris feussent ostez des lieux où ils estoient de présent, mesmement d'auprès sa maison des Tournelles, et aussi du long du village de Chaillot, pour la mauvaise odeur qu'ilz rendoient, qui pourroit être cause de grandes pestes et maladies en sa dicte ville qu'il désiroit demeurer en saule... » Les épidémies, faute d'exécuter les travaux nécessaires, vinrent fréquemment assaillir la capitale. Le 29 • août i55i>., les lieutenants civil et criminel furent mandés- et exhortés de pourvoir au danger de peste et d'élire des médecins et des barbiers, pour panser ceux qui seraient atteints (Reg. du Parlement, t. XLI, fol. 333 v°, cités par Ch. Desmaze, Le Chatclet de Paris, 99). Une ondonnance de i553, en présence des ravages de la peste, recommande aux médecins et pharmaciens de jeter le sang des malades en la rivière de Seine, au-dessous de Paris, et leur défend de saigner d'autres personnes, après avoir fait saignées aux malades de peste. (Hist. de la médecine légale en France, par Desmaze', agr^. Enfin, le 10 septembre 1662, la peste étant au Châtelct, la cour permit au lieutenant civil de s'en aller aux champs pour quelque temps, le Châtelct se tenant à l'abbaye Saint-Magloire. Déjà, le iG mars i556, à cause de la peste, le Châtelet avait été transféré à l'hôtel de Charny (Reg. du Parlement, t. CIX, in Desmaze, Lç Châtelet de Paris, 19 et 20).
devenir insuffisant, on dut construire des tentes et des loges <( vers Montfaucon, les faux-bourgs Montmartre et Saint-Marcel » ; puis on commença à élever des bâtiments, destinés au même usage, à Grenelle, « lieu champêtre, à l'endroit des Minimes, de l'autre côté de la rivière de Seine, vers Vaugirard », sur des terrains que l'Hôtel-Dieui avait acquis de l'abbé de Sainte-Geneviève, <( et autres particuliers auxquels ladite ferme appartenait » (i).
Le choix du lieu, la direction des travaux furent confiés aux médecins de la capitale. Le 3 juillet i58o, le doyen de la Faculté, accompagné du prévôt de Paris, d'un architecte et d'un chirurgien — qui n'était autre qu'Ambroise Paré — visita les faubourgs Saint-Marcel et Saint-Victor ; quelques jours plus tard, le même doyen, en compagnie ^cette fois de deux avocats du roi, du lieutenant civil, du prévôt des marchands et de l'abbé de Sainte-Geneviève, parcourut le village de Grenelle et édifia le plan des pavillons temporaires qu'on devait construire sans retard. Cette collaboration des médecins et des architectes méritait d'être signalée ; sous ce rapport, le XX® siècle aurait à tirer profit des enseignements -du xvi". l's^i !^
Cette épidémie de i58o fut une de celles qui exer-
(i) Registre-Journal de Pierre de VEstoile (i58o).
cèrent le plus de ravages. Toutes les personnes en état de le faire quittèrent Paris en toute hâte. Les étrangers, les « forains » l'abandonnèrent six mois durant, de telle façon, au dire d'un chroniqueur, que « pauvres artizans et manoeuvres crioient à la faim ; et jouoit-on aux quilles sur le! pont Notre- Dame et en plusieurs autres rues de Paris, mesme dans la grande salle du Palais. » De grandes troupes d'écoliers, de clercs de justice, de commis, de marchands, couraient les chemins (i), pour retourner dans leurs pays d'origine, semant la peste à vingt lieues à la ronde (2).
Ce n'était pas qu'on ne prit un peu partout des mesures pour se défendre de la contagion : dès le début du xvi* siècle, on édicta des prescriptions d'hygiène publique, qui témoignent que celle-ci n'était pas complètement -négligée. En maints pays, les échevinages rendirent de sages ordonnances, mais elles se heurtèrent le plus souvent au mauvais vouloir et à l'inertie publique. Les conseils de villes, éclairés par les médecins et les chirurgiens, édictèrent des règlements dont on pourrait, encore de nos jours, appliquer plusieurs
(i) « Et qui estoit une chose fort à déplorer, écrit Claude Haton, estoit que plusieurs mouroient sur les chemins sans auculnement estre secouruz en leurs nécessitez ; et à grand peine trouvoit-on qui les voulust enterrer, encores qu'ils fussent bien habillez et fournis d'argent sur eux. ■>■>
(2) Paris et la Ligue, par Paul Robiquet, 33i.
dispositions ; d'autres, par contre, se ressentent de l'esprit du temps oià ils ont été conçus.
Ainsi, à Troyes (i), en Champagne, les chirurgiens désignés pour le traitement des pestiférés doivent se tenir en leur boutique. Ils ne pansent et ne soignent d'autres personnes que celles « soupçonnées ou entachées de peste ». Il leur est défendu de se trouver dans aucun marché A l'église, ils se tiennent dans un lieu écarté, éloignés des assistants. Leur maison est marquée d'un signe que nul n'a le droit d'effacer ; passentils dans les rues, ils doivent en tenir le milieu et se détourner avec soin des passants. C'est l'isolement dans toute sa rigueur.
Les gens qui assistent les malades, eeux qui les portent dans la maison de secours, ceux qui les mettent en terre, ceux qui ont la charge de brûler les meubles, les linges et les vêtements des pestiférés, sont vêtus d'une jaquette de cuir rouge. Ils ont à la main une baguette de même couleur, dont ils se servent pour éloigner les gens qui voudraient les approcher. A leurs jambes sont attachées des clochettes ou des cymbales, dont le bruit est destiné à faire fuir les personnes qui, par mégarde, ne les auraient pas aperçus.
Un <( contrôleur de la peste » a mission de veiller
(i) Recherches sur les anciennes pestes de Troyes, par M. T. BouTiOT. Troyes, 1867.
à l'exécution des mesures prises. Son premier soin est de faire fermer la maison où un cas vient de se produire ; il est chargé, en outre, de pourvoir aux besoins du malade et des personnes saines enfermées avec lui. Nul ne peut sortir de cette prison, à peine de bannissement et de démolition du logis où il est séquestré (i); car c'est bien d'une véritable séquestration qu'il s'agit. Les maisons de pestiférés sont marquées d'une croix blanche qui les désigne aux passants.
Aucun de ceux qui portent des baguettes blanches ou rouges, c'est-à-dire aucun de eeux qui approchent les malades de .peste ne peuvent se rendre ni chez le boulanger, ni chez le boucher ou le charcutier. Quant aux vagabonds, aux miséreux, à toute cette population flottante qui n'a pour abri que les porches des églises ou les auvents des boutiques, elle doit, sur l'heure, vider les lieux ; sinon, c'est la fustigation ou l'essorillement.
On ne reçoit pas les pestiférés dans les hôpitaux :
(i) Tout d'abord, on s'élait contenté de défendre aux pesiiférés de quitter leur maison ; mais cette prohibition étant restée à peu près sans effet, il fut arrêté que les personnes résidant avec eux dans le même local y seraient cadenassées, et qu'il serait fait défense à leurs habitants d'en sortir, ou de communiquer avec ceux du dehçirs. Un capitaine de santé, assisté de hallebardiers et d'estaffiers* sous ses ordres, assurait l'exécution de l'ordonnance. Un boulanger, un boucher, iln serrurier furent spécialement affectés à ces infortunés, désormais retranchés de la vie. (La Peste noire de i63i, par Ilippolyte GoMOT. Riom, 1874). ■'
des maisons sont construites pour eux hors de la ville.
Les morts sont enterrés pendant la nuit ; les malades . qui guérissent sont envoyés à la campagne pendant plusieurs semaines. Leurs vêtements' sont brûlés et remplacés par des vêtements neufs.
Les habitants des villages sont autorisés, sur leur demande, à tuer ou faire tuer les chiens, chats et volailles provenant des maisons contaminées. Il est défendu de jeter les meubles et linges des pestiférés dans la rivière, sous peine de cent écus d'amende et de prison.
Ce qui se passait à Troyes est l'image, à quelques détails près, dé ce qui avait lieu dans le reste de la France.
En i525, la peste est à Dijon : le i3 juillet, une délibération de la Chambre de ville de Beaune décide qu' (( afin d'éviter le danger de peste, qui règne aux lieux circonvoisins, on soldera six hommes, pour faire l'eschauguet (monter la garde) aux portes, interroger les passants et deffendre la porte aux suspects, qu'en oultre on nommera un barbier pour soigner les pestiférés » (i). Défense est faite aux pestiférés d'entrer dans la ville ou d'en sortir.
(i) Esquisse historique sur les épidémies et les médecins à Beaune avant 1789, par Ch. Aubertin et Ch. Bigaune. Beaune,
A Dijon, les victimes de l'épidémie étaient confiées aux soins des maulgoguets (on entendait sous ce nom des mendiants vêtus de guenilles) et des hérédesses (i) (femmes gardes-malades et couleuses de lessive). Ces infirmiers et infirmières laïques portaient, pour marque distinctive de leur emploi, un bonnet jaune ; les chirurgiem de peste durent prendre une coiffure de même couleur, et les personnes « inconvénientées de la peste » étaient tenues d'avoir une bande jaune à leurs habits (2).
Plus tard, il y eut la sage-femme des pestiférés.
Le médecin de peste se trouve mentionné dès iblil\.
Un apothicaire spécial fut gfffecté au service des pestiférés.
(i) Il y aurait tout un lexique de la peste à composer, destiné, à fournir l'explication des différents termes on usage au temps jadis, pour désigner ceux qui remplissaient des fonctions diverses, ou les synonymes de la maladie elle-même, tels que : la mortalité, la maladie inguinairc, les boces (allusion aux bubons pesteUx). Les désinfccteurs sont, tour à tour, et selon les régions, appelés : les parfumeurs, les désaireurs, les purgeurs, les marrons, les marqueurs, les nettoyeurs, hosserands, officiers de purge, les évèhteurs, etc. Les mouthonmers étaient des hommes de peine chargés d'inhumer les pestifc- • rés, ou inficiez ; on les nommait encore les portefaix ou ferratz, les corbeaux, les évacueurs de peste. Les engraisseurs ou enduiseurs étaient ces misérables qui furent surpris à frotter les murs, les fenêtres, les rampes d'escaliers, avec des linges souillés du pus de pestiférés. Les saccards volaient les morts qu'ils avaient charge d'ensevelir. Les baraquements dans lesquels on enfermait, on barrait les pestiférés, étaient des cabordes ou des hobettes.
(2) Les Pestes en Bourgogne, par Clément-Janin.
On avait de bonne heure observé que la marche des épidémies suit d'ordinaire le cours des rivières : en i58i, la peste ayant fait élection de domicile au couvent des Cordeliers, sur les bords de la Bouzaise, à Beaune, une délibération enjoint à ces religieuse <( de ne point sortir de chez eux, sous peine de voir leurs maisons cadenées. On leur donnera des vivres et des médicaments et on leur députera un homme pour les soigner » (i).
A Dijon, les mesures sont plus radicales : lors de la peste apportée par les Suisses, en i582, les habitants de Val-Suzon sont prévenus que s'ils s'avisent d'entrer en ville, des coups d'arquebuse les attendent aux portes. Si quelque pestiféré veut circuler en ville, c'est au risque d'être pendu ; et des condamnations variées, dont la plupart comportaient la mort, sont la sanction de nombreux règlements.
En i559, un vigneron qui a eu un cas de peste chez lui est, sous peine de pendaison, expulsé pour six semaines. Un libraire, ayant vendu des livres qui ont appartenu à un médecin mort de la peste, une enquête est ordonnée : il est défendu aux parents de ce médecin de communiquer avec qui que ce soit. Un notaire est poursuivi,
(i) Archhes de Beaune (Aubertin et Bigarne, op. cit., 36).
go MOEURS INTIMES DU PASSE
pour s'être opposé avec violence à la visite d'une jeune fille soupçonnée de peste ; un marchand d'allumettes, venu en ville, étant « contagié » et ayant été condamné par la mairie à être arquebuse, voit sa peine réduite par le Parlement à cinq ans de galère.
Il ne suffisait pas d'isoler les malades, d'empêcher la contagion, il fallait encore enlever à la maladie toute facilité de propagation : c'est pourquoi les réunions, les danses, les fêtes, les noces étaient interdites (i) ; de même, les solennités religieuses, les foires, les représentations théâtrales, les jeux, les assemblées des Cours et des tribunaux sont supprimés ; les marchés, transférés en lieux écartés ; les étuves fermées ; les bateliers chassés (2).
Il est des circonstances 011 l'édililé redouble de zèle. Le roi, ayant fait annoncer son arrivée prochaine à Dijon, il est procédé au nettoiement extraordinaire des rues ; en même temps, il est enjoint à tous les habitants (( de faire leurs nécessitez » dans les privés de leurs maisons et non dans
(i) En i545, un des règlements de l'cchevinage d'Amiens défend de « jurei-, renoncher et despiter le nom de Dieu ot de la Vierge Marie » ; il défend aussi de tenir la feste luthérienne, interdit les « danses publiques et aultres jeux auxquels on peut s'échauffer. »
(2) La' Pharmacie en Bourgogne, par A. Baudot ; -thèse de
les rues et places de la ville. A ceux qui n'ont point de privé, il est ordonné d'en faire construire, sous peine de dix livres d'amende (i).
Ordre est donné aux habitants, « ayant enfants caméristes au collège », de leur fournir des vivres pour un mois, « à cause de la peste ». Le blé que l'on a coutume de donner, le jour de la Sainte-Otcbertc, aux principal, régents et écoliers du collège, est réservé pour la nourriture des pestiférés, « attendu que le collège ne sera en état que dans le carême, à cause de la peste » .
Conformément à une ordonnance royale rendue à Orléans, et contenant abolition des bourdeaulx », il est délibéré que eelui de Dijon sera fermé et les filles impudiques chassées » (2). En 1657, la peste s'étant déclarée à Toulouse, ordre fut donné aux « filles communes » de demeurer enfermées dans le Château-Vert et de n'y admettre personne jusqu'à la cessation du fléau ; quelques-unes, ayant désobéi à cette prescription de police, furent fouettées sur la place du marché ; les autres s'enfuirent et passèrent dans des villes où la ,pcste ne sévissait pas. Elles reparurent à Toulouse, quand l'améliora-
(i) MuTEAu, Les Ecoles et Collèçjes en Province (1882), aaij.
(2) Id., ihid, 228. A Grenoble, on fît « déloger un (jrand nombre de garces malhonnêtes et débauchées qui sont établies près de la porte de la Perrière, à cause du danger de peste que ces filles font courir à la ville. )> D'' Bordier, la Médecine à Grenoble, 28.
tion de la santé publique kur rouvrit les portes du Château-Vert. Leur retour fut joyeusement fêté ; mais les capitouls, offensés des railleries que leur attirait la direction de cette « maison close » municipale, fatigués de se voir accuser d'acheter leurs robes avec l'argent prélevé sur le Château-Vert, cédèrent le profit de cet impôt aux hôpitaux de la ville (i).
Si, avant d'aller plus loin, nous établissons le bilan de l'hygiène en temps de peste, à l'aurore du dix-septième siècle, nous devons reconnaître que, dès cette époque, on a pratiqué Visolement, la séquestration, voire même la déclaration obligatoire (2) ; la désinfection des vêtements et des chif-
(i) Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde, par P. Dufour; Paris (i852), t. IV, 2M.
(2) Dans une ordonnance concernant la peste de Lyon, et datée de i582, un des articles vise, à n'en pas douter, la déclaration obligatoire. Le voici, malgré sa longueur, en raison de son intérêt : « Est enjoint à tous capitaines pennons, quarteniers, dizeniers, de faire Visitation deux fois la semaine dans leur quartier, se faire représcnt(;r toutes les personnes de leur voisinage, en tenir registre, iceluy communiquer aux députés de la santé et voyer de la dite Ville, pour (si besoin faict) y avoir recours et même pour la qualité des maladies qui peuvent advenir à dites maisons, lesquelles maladies ils seront tenus déclarer sitôt qu'elles seront advenues esdites maisons, pour y être pourvu et remédié selon qualité d'icelles. Les médecins, apothicaires, chirurgiens, barbiers, seront tenus aussi déclarer et révéler tout incontinent audit voyer, ceux qu'ils auront trouvés être atteints ou suspects de maladie contagieuse, soit en ladite ville ou faubourgs, sous peine d'être déchus de tout droit de bourgeoisie, et d'interdiction
LA PESTE gS
fons ; ordonné la suppression des animaux, vecteurs du virus pesteux (i), le nettoiement des rues et des maisons.
On a créé un Bureau et des Prévôts de la santé ; et aussi un personnel spécial, ne fonctionnant qu'en temps d'épidémie.
Nul ne pouvait passer d'un lieu à l'autre (2), sans
de leur charge et état. Les parens, amis et voisins des malades, ne les pourront visiter sans être bien assurés, oertiorez et advertis de la qualité de leur maladie par le médecin, apothicaire et- chirurgien, qui sur ce seront tenu* en faire déclaration et rapport, si besoing faict, à peine d'être punis comme participans avec ceux qui voudraient celer contre le bien public ladite maladie. Et ceux qui déclareront les maisons et personnes suspectes (si aucune en advenait que Dieu ne veuille), leur sera baillé promptement par les députés de la santé de ladite ville, pour chacune fois, !a somme de trois écus et un tiers pour leurs peines et rémunération. Et au contraire les rccélateurs et qui sachant ladite maladie la tiendront secrète, seront bannis de ladite ville et faubourgs à perpétuité, et leurs biens confisqués. »
(i) Cette théorie est déjà en germe dans un livre... de pédagogie, d'Antoine du Saix, VEsperon de discipliné, pour incite^" les humains aux bonnes lettres, etc., paru en i532 (Cf. Chronique médicale, i5 décembre 1898, 76/1 et s.) Quant aux relations des rats avec les épidémies de peste, elles ont été constatées de toute antiquité : chez les anciens Egyptiens, la peste était symbolisée par un de des animaux ; à Thcbes, dans le temple de Ptah, le dieu de la destruction était représenté avec un rat dans la main. De nos jours, au Yunnam, on donne à la peste le nom de « maladie des rats ». Cf. Chron. méd., 1905, 534.
(2) Un Anglais, qui a laisse la relation de son voyage à Lyon, sous le règne de Henri IV, dit qu'en Italie surtout, on n'admettait pas un étranger dans une ville, sans qu'il eût au préalable produit un billet de santé du dernier endroit d'où il
g4 MOEURS INTIMES DU PASSÉ
être muni de bullettes ou certificats, constatant qu'il ne venait pas d'une région suspecte de contagion : tout cela témoigne d'une organisation officielle et régulière, de tout un système de défense contre le fléau régnant.
Il ne nous reste qu'à en noter les perfectionnements, à mesure que nous nous rapprocherons des temps actuels.
arrivait, attestant qu'il n'y régnait aucune maladie contagieuse. A Venise, on était beaucoup plus strict qu'en Lombardie, où le voyageur put souvent s'affranchir de cette formalité {Un Voyageur à Lyon sous Henri IV, par An. de Moistai- GLON, 2i). Un demi-siècle plus tard, on sj montrait plus sévère en Italie. Des voyageurs venant de France furent forcés de faire halte à Milan, « devant deux grilles entre lesquelles était un commissaire milanais avec quelques soldats ». Le fonctionnaire, brûlant de î^èle, refusait <( de considérer comme valable un passeport du Roi, rédigé pourtant dans la forme la plus ample possible. » « Offres d'argent, prières, tout fut inutile ». Force fut aux voyageurs d'envoyer un exprès au Résident de Mantoue à Milan, et en attendant sa réponse, de se retirer dans une méchante cabane, où ils s'estimèrent encore fort heureux de trouver du pain à manger, et des feuilles sèches de châtaignier pour leur servir de couche. (Voyage de Sébastien Locatelli, par Vautier, igoS, 317-8). /■
b) Du XVII® siècle à nos jours
Combien de fois n'a-t-on pas protesté, en ces dernières années, contre la déclaration obligatoire des maladies contagieuses ? Avec quelle mauvaise grâce n'a-t-on pas accueilli cette mesure, qui répugne tant à notre indépendance professionnelle, qui exclut cette obligation du secret, notre sauvegarde, notre ultime palladium ? Nos aïeux montraient plus de docilité aux ordres du pouvoir central, convaincus que le salut de toute une cité, de toute une région, était à ce prix. La déclaration était imposée non seulement au médecin, mais à la famille des malades (i) ; on
(i) D'après les anciens rituels romains, « l'évêque doit faire avertir les fidèles, par les prêtres et les curés, qu'ils commettent un grand péché si, étant frappés du mal contagieux, ils ne le déclarent pas d'abord, car : i° ils se font tort à euxmêmes, étant cause qu'on n'apporte aucun remède à leur mal, dans le temps qu'on pourrait les guérir ; et ils s'exposent, par là, au danger évident de mourir tout à coup et sans sacrements ; 2° ils font tort aux autres et sont souvent cause de leur mort, en les infectant lorsqu'ils ne devraient pas s'approcher d'eux. (Des précautions à prendre eii temps d'épidémie, d'après les anciens rituels romains, par le D'' Icard, de Marseille : Chronique médicale, i5 octobre igo^).
(jG MCEURS INTIMES DU PASSÉ
faisait alors bon marché du secret et l'autorité cherchait à s'éclairer, en utilisant les renseignements recueillis par les médecins dans leur pratique (i).
On en vint jusqu'à exiger que ceux-ci fournissent, dans tous les cas de maladie, un certificat indiquant la nature du mal. Ceux qui n'avaient pas le moyen de payer ce certificat devaient s'adresser au chirurgien-juré, nommé à cet effet, qui le leur délivrait gratuitemeni.
Les chefs de famille négligeaient-ils d'informer l'autorité des cas de maladie qui se produisaient chez eux, on les frappait d'une amende de vingt florins, dont un tiers attribué au dénonciateur.
Cette (( prime à la délation » était une coutume générale; dès i635, nous trouvons un fonctionnaire spécial, chargé de s'informer des cas suspects et de recevoir les déclarations à ce sujet ; mieux encore, en i63i, lors de l'épidémie qui sévit à Nancy, le Conseil de ville ^vait pris, entre autres dispositions, celle-ci : que les médecins et apo-
(i) En 1G18, un ban ordonna « à tous docteurs en médecine, chirurgiens et aultres se meslant de cure et mcdicamens, de faire rapport au prévost... de ceux qu'ils trouveront dangereusement blcschez aussy test qu'ils y auront mis la main, pour éviter que les noises et conflits qui se comcctent ne viennent à 'leur connoissance et par là, ils demeurent impunis. » En cas d'infraction, ce ban infligeait au médecin 60 livres d'amende. (Archives de Lille, citées par Caplet, La Peste à Lille au xvn^ siècle; thèse de Lille, lî
thicaires (i) seraient tenus de dénoncer les pestiférés de leur clientèle (2).
Dès qu'on avait connaissance qu'il y avait un malade atteint de peste en quelque endroit, on allait le prendre chez lui, on le mettait dans une voiture et on le conduisait aux loges. Ces loges étaient des maisonnettes en planches, établies hors de la ville ; en certains lieux, on désignait ces baraques sous le nom de chabottes (3).
L'isolement était des plus rigoureux, comme nous l'avons dit plus haut. Nous ajouterons ce détail : lorsque le notaire était appelé pour rédiger un testament, il se tenait dans la rue, près des fenêtres de la chambre 011 gisait le pestiféré (4). Dans beaucoup d'actes, les témoins déclarent qu'ils signeront
(i) Le D"" L. CouYBA a trouvé, dans les registres de la ville d'Agen, le serment d'un apothicaire qui jurait de révéler aux Consuls tous les cas de peste venus à sa connaissance. {La Peste l'n Agenais au xvn^ siècle, i4, 26, etc.).
(2) Deligny, La Peste en Lorraine.
(3) En i58i, lors de la ipeste qui éclata à Marseille à cette date, un notaire ayant à rédiger le testament d'un sieur Plantier, tanneur, s'exprimait de la sorte : <( Lequel estant fermé dans sa maison par le mal contagieux, considérant qu'il est en dangier de bientost en cstre atainct, ses domestiques en estant déjà travailhés, délibéré s'en aller aux Chabottes. »
(/() Pour les précautions prises par les notaires, on peut se référer aux ouvrages suivants : La Peste er\f Agenais, par le D"" CouYBA, 194-6 ; les Maladreries de la cité de Verdun, par •Ch. BuviGNiER, 27. Chapelle et Baciiaumont y font également allusion dans leur célèbre Voyage (i656) ; le passage est reproduit dans la France sous Louis XIV, d'Eug. Bonnemère, t. I,
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Pour donner la communion, sera bon d'avoir une vergette (petite verge) de la longueur d'un pan et demi (treize à quatorze pouces environ), et au bout d'icelle un petit croissant d'argent pour porter le Saint-Sacrement dans la bouche du malade, lequel avant lui donner, le prêtre serrera fort étroitement la manche de son habit et surplis, afin qu'il ne touche rien du malade, tenant le flambeau entre eux deux (i).
Qu'on se tienne toujours debout sans s'asseoir ou mettre à genoux, et faut prendre garde que l'habit ne touhe du bord à terre. Les habits les plus usés et pelés 5ont les meilleurs pour visiter les malades.
On fera passer les habits sur le feu (2), au retour des maisons infectées, et les souliers aussi, parce qu'on peut marcher sur les crachats ; même on pourra présenter le visage sur la flamme en passant.
Puérilités que tout cela, ne pourra-t-on s'empô-
(i) V. ks inslruclions données, par Mgr de Clermont-Tonn(;rre, évêqiie de Noyon, à son clergé, au temps de Louis XIV, lu cours d'une épidémie de peste ; elles se rapportent à la ')nfcssion, à la communion, à l'administration du saint Viatique et de l'exlième-onction. (Cf. Chronique médicale, 1898, 772 ; id., i5 octobre igoA, 661 et s.).
(2) En i63fi, pondant la peste d'Elbcuf, les membres de la confrérie de la Charité, qui se vouaient à l'inhumation (les morts, revêtaient des casaques, chaperons et toques de toile gommée. L'inhumation achevée, ces vêtements étaient passés dans « les flammes d'un feu fait exprès dans une cuisine de cimetière ». Pohquet, La Peste en Normandie, 166.
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Musée de la Peste, de V Institut Pasteur (Documents communiqués par le D*^ Dujardin-Beaumktz).
Cautères, [Lazaret du Frioul, Marswlle)
|{A(iuiiTiK iMjLu LA co.mmumon; Fouuche pofiv l'extuème-onctiun . (Lazaret du Frioul, Marseille.)
quées sans danger, au moyen de petites fenêtres fermées par du cristal. Sous la robe, on porte ordinaii-ement des bottines à peu près à la polonaise, faites de même en maroquin du Levant, des culottes de peau unie qui s'altachent aux dites bottines, et une chemisette aussi de peau unie ; en lin, le cliinjeaii et les gants sont également en maroquin.
A qui attribuer cette miriliciuc invention, qui eut dû faire la fortune de son auteur ? A un médecin de Louis XIII (i), très répandu dans la bonne société, et qui avait eu cette idée bizarre, pour se préserver de la maladie régnante (2).
(i) Il s'apit (1)1 Jy Cli.'irlcp do l'Orme, 'médecin dti roi Louis XIII, et à ((Ile (''poquc très en vogue dans le plus grand monde. (Reviir de Paris, 1896, 191-21(8.)
(2) Tout pn'CJiulionncux qu'il fût, le médecin de l'Orme l'était moins que Mme de Sablé, qui avait, on peut le dire, la phobie de ta conlagion. (( Dans un temps qu'on parlait un peu de j)es|(' à Paris, coule Tallemant (Hisloriettes, édition AroiiineiMpié, I. IV). elle enil avoir besoin de faire ime consullatioii. Elle fil v(Miir trois médecins, auxquels elle donna à chacun une robe de chambre an li"U de leur manteau ; puis on les fit asseoir près de la porte d'une grande salle, au bout de laquelle était la majquise sur nn lit ; et Mlle de Chalais (demoiselle de rompagnie) allait leur faire la relation du mal de Ariidame. et i apportait à Madame leur sentiment, sans que jamais elle leur permît d'approcher d'un pas. » C'est la même dame qui soutenait que « tous les maux sont contagieux » et que le rhume même se gagnait fce en quoi elle n'avait pas tort, s'il s'agissait du rhume épidémique ou grippe, fréquent alors comme aujourd'hui). Un jour que M. de Nemours lui avait rendu visite, en sortant de voir Mademoiselle, qui avait la petite vérole, la marquise le fit chasser de chez elle. Mme de
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Costume des Médecins, en temps de Peste (Extrait de l'ouvrage de Manget).
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]o6 MOEURS INTIMES DU PASSÉ
D'autres mettaient, par-dessus leurs vêtements, une sorte de chemise, qu'ils enlevaient sans doute en quittant les pestiférés. Le médecin Lampérière nous donne à ce sujet les renseignements les plus précis :
J'ay veu, écrit-il (i), pratiquer et avec grande raison, à rHostel-Dieu de Paris, et ailleurs, en beaucoup d'endroits, ce qui se fait mesmes par toute» les provinces cshangères, que ceux qui assistent et servent les malades de peste, comme ils entrent en leur exercice, vestent par-dessus leurs accoutremens ordinaires, une certaine sorte d'habit, comme une chemise ou une tunique froncée, en façon de l'ochet, tix-mpée et poistrie dedans de certaines liqueurs préservatrices, qui empeschcnt que le mauvais air entre en leurs autres vestemens.
Cette « chemise préservatrice » était en toile cirée. Comme le fait observer le professeur Blanchard (2),
Longueville, qui survint peu après, trouva la chambre de Mme de Sablé toute pleine de fumée. On y avait brûlé du genièvre aux quatre coins pour chasser « le mauvais air ». Quand on la doit soigner (c'est encore Tallemunt qui nous j<\èie ce détail), (( Mme de Sable fait d'abord conduire le chirurgien dans le lieu de la maison le plus éloigné de celui où elle couche. Là, on lui donne un bonnet et une robe de chambre, et s'il y a un garçon, on fait quitter à ce garçon son pourpoint, et tout cela de peur qu'ils ne lui apportent du mauvais air. » Pour se préserver de celui-ci, outre les grands feux qu'elle faisait allumer, elle avait toujours autour d'elle du vinaigre, de la rue et de l'absinthe ; la prudente marquise faisait de l'antisepsie sans le savoir.
(i). J. DE Lampérière, Traité de la peste, de ses causes et de sa cure. Rouen, 1620, /n2-4i4 (Description d'une chemise préservatrice pour ceux qui visitent les malades).
(2) R. Rlanchard, Noies historiques sur la peste.
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destiné à pr^e/vries^n^'r"^ '' "" '■"^-^-"' Que les agents n.iasn,ati,aes infectieux
^^^^C:^^::^'^^^' les chirurgiens, leurs de toile qui Jes enveloppait 2 f ^î?f"y«"rs), étaient revêtus
treillis noir ; les aides 1« ^ ^"°*^^' ^^ culotte et le sUet H« quou „ de toile de nii'son f^"' ' ''' ^°^^^'^"-. '« ^ If de treillis « blu » ""J''""- Les capucins portaient nn i ^•; lieux Pr, u •• Le costume chiner,- t^^''^^^"t un habit
•leux. En beaucoup d'endroitT , ''^"J?^^'^^ >^ariait selon les ">«ms gantées. „ Co.vb., op ^^:;./^g3;^J^^^"rgiens avaient £
et virulents résident dan« les éléments solides ayant une forme déterminée (corpuscules de pus, bactéries) ; 2° que l'atmosphère viciée tient en suspension ces divers éléments ; que ceux-ci, mêlés à l'air, sont arrêtés par une couche de ouate placée sur leur passage. M. Henrot avait imaginé un cornet très simple, dont il soumit deux modèles à l'Académie. L'air inspiré traversait une couche de ouate, placée entre deux lamelles de toile métallique ; l'air expiré sortait par un orifiee, muni d'une soupape facile à soulever. Les personnes qui approchaient les malades devaient se mettre ce respirateur devant la bouche, comme les myopes se mettent une paire de lunettes sur le nez, pour être infailliblement à l'abri du croup, de la variole, de la rougeole, de la scarlatine, de la peste, etc. Le cornet du professeur Henrot a eu un précurseur : c'est le masque du médecin de l'Orme.
Une revue médicale étrangère (i) a reproduit naguère une gravure, représentant une variante du costume (2) imaginé par l'archiatre de Louis XIII. Au-dessous de la gravure se lisait cette inscription :
(i) Janus, 1896-97, 299.
(2) Bien avant cette époque, les médecins des pestiférés étaient astreints à porter un costume spécial : « En 1628, l'hôpital de risle (à Grenoble) recommence à recevoir ses tristes pensionnaires et un chirurgien nommé... Rochefort est désigné pour être interné. On achète même pour lui un costume de couleur amarante. » D"" Bordiër, La Médecine à Grenoble, 63.
Image de l'habit en riiir H. r j de Marseille pe„da„, ," Ze J^^'T. "'"" ""^'^'" d" ne. des fumigaiions e e„am t I ""^''"''P^
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^TLJIE iJLNi.MhDECI.N K\ TEMPS I)K l'KVIK
(Daprès une caricature ancienne).
"2 MceUKS INTIMES DU PASSÉ
«ait faite de ne pas prendre de tabac, ni d'avaler de
u lirrd""'n^ "■"'"• '-' '-''^ «^" -P-d nt au d,re de Diemerbroek, célèbre professeur en -edecme de Nin,Jgue. ,e meilleur d s prT servat, s contre la peste, pourvu que ce ,û.7u
b n abac en corde, bien ™ûr. „ „ ne se servait d.t-l, ,, d aucun autre parfum, ni de tout ce oui «e met dans la bouche en ces cas-là ., ^
avÎe" t TJ " ""''""' "'' ' '^ ^'^" <*" tabac, avaient recours aux „ préservatifs externes „ (,)
qu. agissaient par une sorte de „ vertu magnét -'
corps. Ces remèdes s'ordonnaient sou, le nom de P'^a.ales, périaptes, amulettes, Huiles 7 et plâtres magnétiques {2).
lon;L'ï„Iér'Z\fSie:'r,"." T'^S^^^^^, une ^ préserver de la peste r?-;f m T' ^ r?* "^^ ^"^^'^ "^^^ ^^'
Gro;obi:dr:iei?Ttriui^ dr;:T' '^ p."'"^ ^^ p-^-^« «
'«">^.(?) de Rennes Sn M f "î?-'' ^^''""^^i'^n des hôpimême année les Tnnc ' ^«"tP^^^er, Paris et Lyon La
miers, qui lJr.ert"d'Sr'^"/^^^^ "" ^- ^^ C^^" Pour la conservation de la san ^ T" '"' °^^"^ "" « '^'^'^ la guérison de tous maux lëaue Z'''"'^'""" ^' '^ P^«^ ^' <^ peau de cygne „ qu'il a JaTculte d '°"T ^"' ^'^"^ ""« apprêtée est, par elle-même mir, PP'"*"" ' ^" ^^t-^ P«au reines, princes et prin^s' Zi ."T' ^^"* P^"«'«"^^ ^i«' grande propriété qui durTplus d ^'"'°"P '^'^^^^ P^"'" «a 'a poitrine, sur la chemise"^ et «R '"'• ^"^ ^ P^^^^ «"^ mise, etc... « BoRi>,En, La médecine à
LA PESTE Il3
Les pentacules étaient de grandes médailles, formés d'une pâte magnétique, enfermée entre deux cristaux, entourés d'un cercle îl'or ou d'argent, « percé à jour pour les personnes de qualité », ou entre deux morceaux de drap « en forme de scapulaire, pour les personnes moins considérables. » On les portait entre les habits et la chemise, <( du costé du cœur » (i). Les périaptes étaient des nouets, sachets ou médailles, percés à jour, remplis de poudres, animaux ou pâtes magnétiques, « pour porter au col, suspendues avec un ruban» . Les amulettes (2) étaient constituées par les mêmes substances qu€ cidessus, enveloppées « entre deux linges fort déliés, ou deux morceaux de taffetas, pour les applrquer sur le col des bras en forme de bracelets. »
Les animaux qui entraient dans la composition
Grenoble, m. Nous avons reproduit, dans une revue internationale de médecine, une fort belle pièce, dont nous devions la gracieuse communication à M. Revest (de Marseille), jxir r«neromise de M. le D"" ïcard. G'ost-UTie sorte d'amulette, que l'on portait attachée au bras gauche en temps de peste. Inutile d'ajouter que ces sortes de pièces sont de toute rareté.
(i) « Par-dessus tout enfin, on recommande de porter sur le cœur, enfermée dans un petit sachet, une pierre d'hyacinthe, qui sûrement vous préservera du mal contagieux. )> Caplet, La Peste à Lille, 3l.
(2) Un médecin, qai ftrt constamment au milieu ^s pestiférés, pendant une grande peste qui sévit en Moravie, attribua l'immunité complète dont jouirent les siens et lui-même à ce qu'ils portaient des amulettes, faites de poudre de crapaud, « qui, dit Bayle, causait une émanation contraire à la contagion. » Les côtés obscurs de la nature, par Mrs Crowe, 495.
Il II MŒURS INTIMES DU PASSÉ
de ces préservatifs étaient des plus variés : c'étaient principalement des araignées, des vipères, des scorpions et des crapauds.
Un préservatif qui a joui d'une vogue considérable, c'est la racine de zédoaire. « J'ai connu, raconte Lamelin, un prêtre qui, pendant vingt longues années, a visité les pestiférés et qui, ayant une racine de zédoaire dans la bouche, ne fut jamais touché par la peste (i). »
Une pratique recommandée par un médecin grenoblois, et qui peut encore se défendre, consistait à tenir dans la bouche, un mélange d'écorces de citron, d'oranges sèches, de cannelle et de clous de girofle. Les propriétés microbicides de l'essence de cannelle et de celle de girofle sont aujourd'hui reconnues. Ce masticatoire se rapproche beaucoup de celui dont se trouvent si bien les populations de l'Inde orientale, qui mâchent le bétel, mélange oii entrent le piper methysticum, avec la noix de Varéca catechu, la muscade, la cannelle, le girofle, le camphre et le cachou. Elles évitent ainsi la diarrhée de Gochinchine, et même, dans certains cas, le choléra. Il est curieux, sous ce rapport, de voir tous les peuples se rencontrer, pour chercher les mêmes ressources dans la matière médicale dont ils dispo-
(i) Caplet, La peste à Lille au xvu« siècle (Thèse de Lille,
LA PESTE I Ig
sent, et de constater combien nos prédécesseurs du xvii^ siècle ont eu parfois la main heureuse.
Il s'en faut, du reste, qu'on n'ait à relever, dans les auteurs d'autrefois, au point de vue de la prophylaxie individuelle, que des propositions absurdes. Voici, par exemple, un passage tiré d'un opuscule d'un médecin du xvi^ siècle, Pierre Sordes, de Figeac ; on va voir les moyens très rationnels qu'il prescrivait pour se garder de la peste.
Eviter la fatigue, la colère, l'intempérance, l'embrassoment des femmes, d'autant que la fréquentation énerve nos forces et affaiblit nos esprits. Se vêtir de burat d'Auvergne et de camelot gros d'Escot, avec collet en maroquin de senteur ; parfumer ses habits avec laurier, romarin, serpollet, marjolaine, sauge, fenouil, bois de genévrier, de myrrhe, encens, etc. ; désinfecter la chambre avec des fumigations de bon foin sec ; ne pas sortir de bonne heure sans avoir bu et déjeuné, et se boucher les oreilles d'un peu de coton qui sente le musc ; tenir dans sa bouche un "fclou de girofle ou de racine d'angélique ; munir ses mains d'une éponge, imbibée de bon vinaigre rosat, qu'il faut flairer souventes fois ; porter sur son estomac une « avelane » remplie d'argent vif et un petit « bourset n où il y ait de l'arsenic ; enfin, prendre deux fois par semaine une pilule composée d'aloès, de myrrhe et de safran (i).
Toutes ces recommandations n'échappent pas à
(i) Ferrari da- Grado, Une chaire de médecine au xv® siècle (Thèse de Paris, 1899), 217.
"6 "«''ras INTIMES DU PASSÉ '
tera.e„t pas a contresigner ,a plupart d'entre elles.
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demies. Si jus' u-ici n '"""'' '°"'^^ '-^^ ^P'-
n'oublions pas qu'ils ont été n h f ''"' "°"' nos devanciers ce n'est ml ,-." ' '"'"'^'^^'
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i^:ydgeurs qui partaient de ceftP vUi^ ,. rendre à Chrr^^ .-n ^"^^ Pour se
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où ils se ren/ent ; ; date ^ "'" '^ '^ "'"^
délivrait souvent (,) r e ;.; *"" ^^"^^ ""'<'" '"
ent U). Le certificat se termine ainsi :
(i) Nous avons reproduit d<.i.v J. r. T»!
vcM„, de la colleclion Léotë g„V ?'" * '°""' P'»' -"«««ie, 19,3, 336-7. G-^s-UM, d»s Ja Chronique
'ÂUf^'
Costume d'un chirurgien de pestiférés (1819) ; extrait du Traité de la Peste, de Clot-Bey ; document communiqué par le D' Dujardin-Beaumetz. "
« En témoin de quoy ces présentes ont esté signées par Jean-Baptiste-Julien Taitbout, écuyer, greffier en chef de ladite ville ; et scellées des armes d'icelle au Bureau de ladite ville, le 22° jour du mois d'août mil sept cens vingt-deux. » La pièce porte le timbre royal et celui de la ville de Paris avec le vaisseau, ainsi que la signature écrite de l'Ecuyer Taitbout. Elle porte aussi le visa, à la porte de Beaulne de Ghâlon, du sieur Perraud, le 3 septembre 1722 ; enfin, un dernier visa à Gluny. Ce certificat a été trouvé entre les feuillets d'un Sennert, provenant de la bibilothèque d'un ancien médecin de Gluny, peut-être chargé par la municipalité de cette ville de contrôler l'état de santé des voyageurs y arrivant. Gette pièce (2) indique, dans des temps relativement reculés, des préoccupations hygiéniques, peut-être à tort tombées en désuétude ; elle montre que nos aïeux prenaient plus que nous des précautions pour éviter les épidémies ; et si les voyageurs,
(i) Le marquis Giustiniani, qui voyageait en Italie au temps de Henri IV, se vit refuser l'entrée de Venise, faute de s'être muni du « bulletin de santé » nécessaire. Un exprès fut expédié en toute diligence à Ferrare ; mais, comme il ne pouvait être de retour avant trois jours, le marquis dut, en attendant, demeurer au lazaret. (Aventures d'un seigneur italien à travers l'Europe, par Em. RoDOCANAcm, 3o.)
(2) Nous en devons l'obligeante communication à M. le D'" Achille Dron, qui en a présenté l'original aux membres de la Société nationale de médecine de Lyon, dans les termes qu'on vient de lire.
« M. Duvernay, prestre, et le sieur Garder, portemanteau », n'avaient pas présenté, en arrivant de Paris, une patente nette au médecin de Cluny (i), il est probable que celui-ci leur aurait interdit l'entrée de la ville.
Nos aïeux avaient surtout en vue d'empêcher les communications, regardées comme la cause la plus certaine de la contagion ; aussi, c'était sous les peines les plus sévères qu'il était interdit d'aller aux lieux infectés et d'en revenir : en 1610, on n'appliquait rien moins que la peine de mort aux gardes des portes qui avaient laissé pénétrer dans la ville, sciemment ou par maladresse. En 1625, on vit le bailli des Vosges établir, à chaque porte d« la ville de Mirecourt, un bourgeois chargé de déférer le serment à tous les arrivants, sur la question de savoir si, depuis six semaines, ils avaient été dans les pays soupçonnés : au cas d'affirmation, on leur intimait l'ordre de partir au plus vite ; en cas de négative, si quelqu'un digne de foi se trouvait pour attester le contraire, exécution du parjure était faite sur-le-champ à la potence. Cent ans plus tard, on ne se montrait pas moins sévère : par ordonnance du duc Léopold, du 26 juin 1721, il fut interdit de
(i) Cette coutume existait au temps de Montaigne. « A toutes les portes des chambres de l'hostellerie, dit-il, il y a escrit : Ricordati délia bolletta. n Au seizième siècle, la mesure était constamment appliquée. (Félix et Thomas Flatter à Monipellier, 36i, 367, 371.)
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Il n'y est o,,!,, <"-<ionnances sanitaires.
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Cette rigueur dans la répression de ceux qui con-
" Oriro ost donné à ,ou» ™°ab„„I "'' "' "ï^ibondage : »v« „t à tout pauvre valide „„;"!', *""%"'"' "■""'■«^ «^l -^nns '»"' v,„g,.,„ali.e heures et de « r?, "'" f ''»'•"• <'''>'' ^"1" leur naissance, à peine d°LtZ.< '"""="" ""^ '«"" de
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