‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 4 sur 71 · CL £^- •" Q · texte numérisé non relu

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trevenaient aux règlements s'explique par l'effroi que causait une aussi redoutable maladie. On a la preuve de la terreur que répandaient l'approche et , l'explosion de ce fléau, dont les effets se feront sentir jusqu'au commencement du xviii' siècle, par les mesures qui continuent à être prises à celte époque.

Aussitôt que la peste est annoncée, la ville garde ses portes et ses murailles, comme si elle voulait les défendre contre un ennemi d'autant plus effrayant qu'il est invisible. Tous les étrangers sont tenus à distance, interrogés, et s'ils viennent de pays « où l'on meurt », éloignés sans rémission ; si l'étranger persiste, s'il entre dans la ville et qu'il se trouve avoir la terrible maladie, il est « arquebuse sans autre forme de procès »

Partout OLi sévit la peste, est instituée une magistrature temporaire, à qui pleins pouvoirs sont accordés.

Les comités de «anté, dirigés par des capitaines élus, ou par des « prévosts de la santé », obligatoirement vêtus de casaques noires, marquées de croix blanches, sont investis par les municipalités d'importantes attributions de police. Ils sont chargés de faire observer les ordonnances de prophylaxie, de s'assurer qu'aucun cas de peste n'est tenu secret, de distribuer amendes et châtiments aux contreve-

nants ; c'est une sorte de dictature qu'ils exercent (i).

Les médecins, les chirurgiens, les apothicaires sont convoqués et consultés. On se préoccupe de la salubrité des rues ; pour la centième fois, on renouvelle les ordonnances qui prescrivent de les nettoyer, d'établir des latrines, d'enlever les immondices ; mais ces précautions ne . suffisent pas : on croit que l'air vicié transporte la contagion, et l'on veut purifier l'air (2).

A peine le pestiféré a-t-il évacué la chambre qu'il occupait, soit pour aller aux loges, soit à l'état de cadavre, que se présente le commissaire ou quartenier, qui conduit une équipe d'aéreurs ou parfumeurs, c'est-à-dire les gens chargés d'aérer et de désinfecter (3) les maisons. Ceux-ci brûlent des parfums, lavent les meubles et les rideaux démontés (4), soumettent à des fumigations livres et papiers. Il tparaît que ces (( aéreurs » ne furent pas toujours des modèles de délicatesse ; il en fut qui

(i) La défense contre la peste au xvii* siècle, par Pierre La- LANBE (Revue bleue).

(2) La Ville sous l'ancien régime, par Alb. Babeau, t. II.

(3 La poudre à canon jouissait d'une grande réputation et l'on tirait sur les places publiques, comme dans les maisons, des aixiucbusades, dans un but de désinfection. (Caplet, op. cit., 55; Couyba, agS.)

(4) Ils employaient, à cet effet, de l'eau de chaux « où on aura (mis) saulgc, rosmarin, tyni (sic), lavande et aulrt-'s bonnes herbes. Le semblable est fait des meubles de bois. » P. Lalande, lac, cit.

commirent des vols rrV i^ k

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tion, une quantité considérable de produits gazeux. Il est reconnu aujourd'hui qu'il se produit, en pareil cas, des gaz antiseptiques, parmi lesquels des dérivés aldéhydiques, dont de faibles traces suffisent, avec un contact prolongé, pour détruire les germes infectieux les plus résistants. Dans toutes les recettes de fumigations, M. Trillat, auquel nous devons les constatations qu'on vient de lire, fait judicieusement observer que les baies de genièvre étaient une des substances les plus généralement employées : or, c'est précisément une de celles dont la combustion incomplète fournit le plus d'aldéhyde polymérisé ; il en est de même des substances riches en saccharose, et du miel, qui ont été fréquemment mis en usage et produisent un abondant dégagement de dérivés aldéhydiques. "Une pareille observation s'applique au vinaigré ou au vin, évaporé à chaud sur une substance poreuse, comme de la chaux chauffée. Nos ancêtres ne connaissaient peut-être pas l'explication scientifique qu'il était donné 5 leurs successeurs d'établir ; mais ils avaient découvert un agent de desodorisation et d'assainissement qu'ils ont su très bien mettre à profit. Ils ont réussi de la sorte à atténuer la contagion des épidémies, et ce n'est pas là un mince résultat (i).

(i) Sur les moyens de défense utilisés dans l'antiquité contre la peste, par A. Trillat (Revue scientifique, 1" mai 1909).

128 MœimS INTIMES DU PASSÉ

La désinfection par le soufre était, dans les temps qui ont précédé le noire, pratique courante; de même, le lavage des planchers au vinaigre, le badigconnage des murs à la chaux. On désinfectait le mobilier et le linge ; jusqu'aux monnaies, qu'on passait pur le vinaigre bouillant ou le feu ! Pour la désinfection du linge, on se servait du soufre et de l'alun : on pratic] liait donc, il y a plusieurs siècles, la déslnjeciion (ij plus complètement encore que de nos jours.

Chose curieuse, on avait peu de confiance dans la désinfection de l'atmosphère (2) ; et cependant,

(i) L. Gr.iMKKKT. Les Procédas de désinfecllon au xvii* siècle (Journal de l'hin, ,•:•■;!■ et de Chimie, 6^ série, t. XVII, 541-571).

(2) En 1GG6, la poste lavao-eait la ville d'Amiens. La municipalité consulta la Faculté de méd(?cine de Paris et demanda aux docteurs, (c s'il ne serait pas utik d'allumer des feux dans les rues, pour coniuer l'air, à l'exemple d'IIippocratc, et si on ne devait pas y jeter des herbes aromatiques, dont la fumée pourrait contribuer à purifier l'atmosphère ; quelles herbes on devrait employer par préférence, m Le maire et les échevins proposèrent des fumigations, dont la recette avait été donnée par des empiriques. La Faculté les rejeta (c comme plus pernicieuses que ia peste même », et conseilla que l'on s'en tînt à celles qui avaient été prescrites par les ordonnances de 1628 et 1637, en y ajoutant l'encens, le benjoin, le styrax ou la vapeur du vinaigre, pour les endroits moins étendus, tels que les prisons, les hôpitaux et les communautés. (Eloge historique de la Faculté de médecine de Paris, par Hazon, 4o.) Au siècle suivant, on restait encore très sceptique à l'égard des vertus du feu, comme purifîoatcur de l'air. (Cf. Nouvelles Instructives, par M. Pietz, t. IV, io5 ; Paris, 1787.) Cet auteur relate des faits observés pendant la peste de Marseille et à la

la notion de la transmission de la peste par l'air, qu'on croirait contemporaine, se trouve déjà dans un livre du xvii® siècle :

Puisque la peste est la maladie la plus répandue, écrit Lamelin (i), sa cause doit aussi être la plus répandue. L'élément le plus répandu est l'air, donc l'air est le plus souvent la cause de la peste. Nous disons le plus souvent, parce que l'air est la cause la plus générale de la peste ; la peste qui ne relève pas de cette cause ordinaire peut avoir son origine dans la mauvaise qualité des aliments, dans l'eau d'un étang que boivent les habitantsd'un pays, ou dans les récoltes gâtées par les intempéries du ciel.

Toutes ces causes font la peste comme nous l'avons dit, non par quelque désordre ou par putréfaction, mais grâce à un principe inconnu, toxique ou délétère (2).

Dès i568, Ambroise Paré avait signalé, de son

dernière peste de Londres. Il rapporte cette remarque de Mcrcurialis, que, dans une peste, à Venise, les forgerons et tous ceux que leur profession obligeait à se tenir près du feu, en furent attaqués avec plus de fureur que les autres. De pareilles observations demanderaient à être contrôlées.

(i) La littérature médicale lilloise possède un ouvrage qui eut en son temps un succès considérable, si on s'en rapporte aux trois éditions successives qui en furent publiées dans l'espace de quelques années. Ecrit en français par Nicolas Lamelin, il fut, en 1628, traduit en latin par le fils de l'auteur, Engelbert Lamelin, médecin à Lille. En 1629, une édition nouvelle paraissait à Valenciennes. C'est qu'en effet le titre de l'ouvrage était singulièrement attractif : De vita longa, avec une seconde partie : Tractatus de peste ejusque preservatione.

'2) C.vpLKT. La peste à Lille au xvn® siècle. '5.

l3o MOEURS INTIMES DU PASSÉ

côté, le rôle joué par l'eau comme véhicule de l'épidémie (i) :

Après avoir beu... des eaux mauvaises et putrides comme celles qui sont boueuses et marécageuses dans lesquelles se dégorgent les esgouts puants et corrompus, sans qu'iceux aient aucun cours ; esquels on aura jette quelque ordure et lavé le linge et jette excrémens des pestiférés, comme est un esgout de l'Hostel-Dieu de Paris... après, dis-je, telle manière de vivre survient ordinairement une peste.

Mais n'insistons pas sur cette pathogénie. Dans un temps oii les microbes n'avaient pas d'existence légale, bien qu'on soupçonnât la contagion, on croyait plus volontiers aux influences cosmiques sûr la genèse et le développement de la peste.

Quant à la thérapeutique, elle ne pouvait être et ne fut, en effet, que symptomatique. Cependant, cette thérapeutique avait pour base deux idées sai-

(i) Il est vrai qu'à côté de cette opinion si judicieuse, on relève, dans le même ouvrage do A. Paré, ce passage, qui atteste une certaine dose de naïveté, pour ne pas dire plus : (( On dit aussi qu'il est bon, en temps de peste, de nourrir un bouc en la maison oîi l'on habite, et le tient-on pour un singulier remède contre la contagion du mauvais air : pour ce que la vapeur du bouc ayant rempli le lieu où il habite .empesche que l'air putréfié y tienne place... Toutefois, quant à ce qui est du bouc, le vulgaire dit une autre raison, c'est qu'une mauvaise odeur chasse l'autre. » Amb. Paré. Traité de la peste.

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contre- la peHc.

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^J^ dœiifcruds^&iepoixdVnEicu ^^^ de fafîran , ieiché, & pilé^ qu'il

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demy ieptier de verjus j & faut que eeluy qui fe fent atteint bciue ladite Médecine^ ik fe c oucLc, & couure par i'efpare de trois

leurcs, dans lequel temps il fenôra la douceur à rendroit qu'il doit auoir la maladie: • >c; tour incontinent il faut prendre vne once de fauon noir d'Angleterre, & demy once de chaux viue^r^'''- fuit piler enfemble, & en faire vn H'- (|u'il faut

ppiiquer fur h. dou„ . „ ^ , ,, . „ „ , mq ou fix

Affiche placardée a Paris, au moment d'une épidémie de peste (1623),

l32 MOEURS INTIMES DU PASSÉ

nés : iMa nécessité d'éliminer le poison ; 2° celle de soutenir l'organisme par des toniques et des stimulants : d'où l'usage des sudorifiques et de la saignée, pour répondre à la première indication ; et celui des espèces aromatiques (rue, mélisse, sauge, angélique, anis, cannelle, girofle, etc.), pour faire de la stimulation, en même temps que de Vantisepsie interne.

N'était-ce pas, aussi, faire de l'opothérapie, que de soutenir le cœur défaillant, en appliquant des pigeons ouverts, saignants et chauds, sur la poitrine des malades ? Mais à côté de ces traitements, dans une certaine mesure justifiables, que de prescriptions d'une singularité déconcertante 1 Rappelonsen seulement deux, parmi les plus étranges : le populaire fréquentait assidûment de vieux boucs (i), à cause de leur puanteur; et les apothicaires conseillaient le port de « brassards d'écrevisses » déjà putréfiées, afin d'empêcher le mauvais air de s'attacher aux vêtements. Il n'est pas besoin d'insister sur de pareilles aberrations. Encore passonsnous sous silence d'autres médications non moins répugnantes.

Mais un point mérite de retenir davantage notre attention, c'est l'ensemble des mesures pro-

(i) Observations de médecine de Lazare Rivière (Lyon, 1688), 64i (observations XXXVII-VIII). Cf. note i de la p. i3o.

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phylactiques que surent prendre nos ancêtres contre cet horrible fléau que fut la peste.

La loi de 1902 n'exige un bureau d'hygiène que dans les villes de 20.000 habitants et au-dessus ; au xvn*' siècle et même avant, toutes les communautés avaient un bureau de santé (i), avec des attributions, et un budget spécial.

On a vu comment se pratiquait la désinfection : nos ancêtres désinfectaient le sol des pièces habitées avec de la chaux ; or, les expériences de Yersin et Kitasato ont démontré la présence du bacille pesteux dans le sol et sur les murs (2) ; ils se servaient de soufre : on n'a pas trouvé de meilleur procédé que la sulfuration pour désinfecter les navires.

Ils faisaient déflagrer de la poudre, qui contient du soufre et qui, par sa combustion, donne naissance à de l'aldéhyde formique ; ils eurent même parfois, mais exceptionnellement, recours au sublimé (3).

Il y avait des médecins et- des chirurgiens dont la mission consistait à visiter et à traiter les pestiférés, et qui ne pouvaient donner leurs soins à d'autres malades qu'à ceux atteints de l'affection épi-

(i) Sur la composition des Bureaux de santé, v. l'ouvrage si documenté du D"" Couyba, 217-220.

(2) Cf. La Peste et son microbe, par le D' Netter (Paris, 1900).

(3) CoUYBA, 3i5.

démique. Ils étaient tenus de porter une marque distinctive qui les signalât à l'attention, afin que

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lf^€

Un ente hue. me m de i'estikékê, à Bélhune; le transport du corps

par les Churitahlcs

(Document communiqué par le D"' L. Declercq, de Lille.)

les personnes saines s'écartassent d'eux, en les apercevant de loin ; ils étaient vêtus d'une robe de

l36 MOEURS INTIMES DU PASSE

drap rouge et tenaient ostensiblement à la main un bâton de couleur noire, rouge, blanche (i) ou verte, suivant les villes ; ils avaient une habitation spéciale, entretenue aux frais de la ville et marquée d'un emblème extérieur ; on leur portait tout ce dont ils avaient besoin ; or, récemment, on a proposé (2) un corps spécial de médecins, à qui on aurait appris à reconnaître, cliniquement et bactériologiquement, la peste dès son apparition et qui devraient être pourvus d'autant de compétence que de zèle.

Parmi les personnes qui se consacraient au service des pestiférés, nous ne devons pas oublier les enterreurs, qui se vouaient à l'inhumation des pestiférés (3). Leur existence est signalée dès 1/181.

En i65o, on les réorganisa : ils devinrent la a compagnie d'en terreurs », sous le commandement d'un « capitaine de la peste » (4). Dans le Midi, ces « enterrenrs » avaient reçu le nom d'escarrabins,

(i) Le bâton blanc dont on avait doté un moment nos agents de police n'est donc pas une invention moderne.

(2) La Défense contre la peste, par E. Duclaux (Revue de Paris, i^'^ février 1900).

(3) Il existait aussi une sage-femme des pestiférés, qui s'appelait encore sage-femme rouge, sans doute parce que, comme les médecins et chirurgiens affectés au service des pestiférés, elle devait porter un vêtement de couleur écarlate qui la désignât au public. {Chronique médicale, 1897, 877.)

(4) Van Hende, Lille et ses institutions com,munales.

d'où pourrait bien venir notre mot de carabin, dont on a donné des étymologies si fantaisistes (i).

Après avoir fait enterrer les pestiférés, la sollicitude des pouvoirs publics ne s'arrêtait pas là. Si le décès s'était produit dans la maison, on y mettait une barre blanche pour six semain£s. Si le malade était sorti de la maison avant que le décès survînt, la barre était verte et durait trois semaines. Cette

(i) On a souvent discuté sur l 'étymologie du mot carabin,. pris comme synonyme d'étudiant en médecine. On a cru que ce mot n'était pas antérieur au xvii* siècle : or, dans une délibération de l'assemblée communale de Montélimar, en date du i5 avril 1621, on lit : « Pour oe que les scarrabins, et ceux qui sont commis à ensevelir les meurs de la peste n'ont pas logis propisse au lieu où ils sont, pourquoy a esté dit et ordonné que messieurs les consouls leur ayent à fère fère ung chabote et logis de postes (planches) là 011 leur sera plus convenable. » Les scarrabins étaient plus spécialement chargés^ d'ensevelir les pestiférés ; dans une délibération, consignée sur le même registre que la précédente, on lit : « Les scarrabitis retenus pour ensevelir les morts de peste » ; dans celle du 5 mars i543 : « Jullian, escarrnbin des pestiférés ». C'est encore ce mot qu'on retrouve dans deux autres délibérations municipales des 28 avril et 3 août 1587, de même que dans le registre de la chambre de santé établie à Montélimar, lors de la peste de 1629. Le 16 février i63i, le consul paie 97 livres à un certain G^thier, pour « ses gaiges d'escarrabin et corbeau ». Mais le mot scarrabin n'était pas seulement employé dans le sens de croque-mort, il servait aussi à désigner les infirmier &. De même qu'il y avait des corbeaux pour enterrer les morts ,^ il y en avait d'autres pour transporter les malades. Il fut un moment question (le 28 avril 1587) de confier à la même personne les fonctions d'escarrabin et de parfumaire : le parfumaire recevait 10 écus par mois, outre la nourriture, pour purifier, en y brûlant des plantes odoriférantes et des drogues fournies par les apothicaires, les maisons des pestiférés et

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durée réduite de la quarantaine eut parfois des conséquences navrantes: on vit jeter dans la rue des pestiférés encore vivants, pour éviter que le' décès ne se produisît dans la maison, et l'on dut prendre des mesures sévères pour éviter le retour de pareils faits. Si la maison était totalement abandonnée par ses habitants, on y plaçait une barre de fer pour toute la durée de l'épidémie (i).

Toutes ces prescriptions administratives s'accompagnaient de sanctions de nature à les faire respecter : l'enlèvement des barres entraînait la fustigation ou le bannissement ; l'omission du port de la verge blanche était frappée de griefve punition : et le fait d'avoir reçu un infect dans une boutique entraînait une amende, la fermeture de la boutique

les rues infectées. (De Coston, op. cit., II, 454). Mais cela ne nous donne pas l'origine du mot carabin ; n'en trouverait-on pas l'explication dans ce passage, tiré de la Relation de la contagion de Lyon en 1628, laquelle contenait, entre autres dispositions, celle-ci : « Quatre hospitaliers marcheront avec carabines par la ville, pour appréhender les infects P » Ces mesures rigoureuses étaient, paraît-il, appliquées dans beaucoup d'îiutres villes. II est probable, écrit à ce propos le baron de Coston, à qui nous devons de connaître les particularités qui précèdent, que le public aura désigné les infirmiers, et plus tard les étudiants en médecine sous le nom de l'arme dont ils étaient autorisés à faire usage en temps de peste. La carabine avait servi primitivement aux compagnies d'arquebusiers à cheval, ou carabins, mentionnés pour la première fois, d'après Boutaric (Institutions militaires de la France, 346), en i568, et qui sont peut-être d'origine italienne. (Cf. DE Coston, Histoire de Montélimar, II, 137-139). (i) Caplet, toc. cit.

LA PESTE iSg

'« à discrétion d'eschevin », et la fustigation (i) du propriétaire.

Ces pénalités nous paraissent excessives ; à peine acceptons-nous aujourd'hui d'encourir une forte amende, quand nous ne révélons pas à l'autorité les cas- de maladies contagieuses que nous observons ; nous l'acceptons de mauvaise grâce, ignorant ou feignant d'ignorer que la déclaration obligatoire et l'enquête à domicile ont servi de base à l'organisation sanitaire dès le xvii* siècle.

En i63i, lors de l'épidémie qui sévit à Nancy, le conseil de la ville prit, entre autres dispositions, celle-ci : que les médecins et les pharmaciens seraient tenus de dénoncer les pestiférés de leur clientèle.

Dès qu'on avait connaissance qu'il y avait un malade atteint de peste quelque part, on allait le prendre chez lui, on le mettait dans une voiture et on le conduisait aux loges. Le commissaire ou quartenier conduisait à la maison les aéreurs. Ils n'avaient pas d'appareils perfectionnés comme

(i) Le supplice de la fustigation était encore très usité au XVII* siècle. « Les sentences portaient que le condamné serait battu de verges à sang coulant. Le nombre de coups était de trente, einquante, cent, cent cinquante. Le patient (homme ou femme), nu jusqu'à la ceinture, était mis sur un tombereau où montait aussi le bourreau. Au lieu désigné, la charrette s'arrêtait; on lisait la sentence au coupable, qui recevait sur Içs épaules le nombre voulu de coups de fouet. » Deuode, Histoire de Lille, II, 190.

l/ÎO MŒURS INTIMES DU PASSE

les nôtres, mais ils avaient des fours et pratiquaient la désinfection par la chaleur sèche, que d'aucuns considèrent comme le dernier mot du

progrès.

Ils connaissaient le danger des légumes non cuits qui, on ne l'ignore plus, se chargent de tant d'œufs de parasites ; ils détruisaient, à la moindre altération, les viandes, les œufs, le poisson et tout autre aliment suspect.

Nous exterminons les rats : ils donnaient la chasse aux chats et à tous les animaux domestiques, nos habituels commensaux.

Ils se servaient de bâillons d'herbes aromatiques, ou de masques contenant des substances antiseptiques : nous y revenons, sans avouer notre plagiat.

Les médecins faisaient faire autour d'eux, pendant leur visite, de u grands arrosements de vinaigre et de parfums »: les vapeurs phéniquées, le spray de Lister, qui fut si longtemps à la mode dans nos services hospitaliers de chirurgie, n'est qu'une application moderne du même principe. Il n'est pas jusqu'à la blouse que revêtent nos chirurgiens, qui ne fût inventée il y a trois siècles !

L'asepsie, l'antisepsie ne remontent-elles pas aux premiers âges de la médecine ? C'est à se deman-

der, en dernière analyse, si nous avons innové quoi que ce soit (i).

En songeant qu'aux temps que nous évoquons,

NiiPLLTLUE d'un PESTIFÈItÊ AU WIl' SIKCUE

(D'après l'ouvrage du I)"' L. l'nuijuEij.

la physiologie en était à ses premiers balbutiements ; que l'anatomie pathologique, encore rudi-

(i) Le sérum anti-pesteux ? Evidemment : en injections intra-veineuses, il a donné quelques résultats contre la peste confirmée, entre les mains de MM, A. Calmette et Salembieni ; mais il semble qu'on ait surtout reconnu ses propriétés préventives ; son effet est malheureusement fugace et l'immunité ainsi conférée ne dure pas plus d'une quinzaine de jours. Le vaccin d'Haffkine, obtenu non avec du sérum d'animal immunisé, mais à l'aide de cultures de bacilles de la peste, tués par l'action de la chaleur, conférerait une immunité plus durable.

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mentaire, se bornait à la constatation des lésions macroscopiques, le microscope ne devant être inventé que plus tard : que la chimie n'était ■encore que l'alchimie : «t que, malgré cette imperfection de leur outillage, nos devanciers ont réalisé tant d'utiles mesures, bien humblement nous leur faisons amende honorable ; et, par un juste retour sur nous-mêmes, nous nous rappelons à plus de modestie et à moins de dédain pour ceux qui,, en définitive, nous ont ouvert la voie où nous n'avons eu que la peine de nous engager.

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