LA SAIGNÉE AU XVI* SIÈCLE
(D'après un bois de ' 1520.
cas de pleurésie s'étaient manifestés dans les environs de Paris; un médecin du nom de Brissot rompt nettement avec la tradition, qui commandait d'ouvrir la veine du côté opposé au mal : Brissot saigne, contrairement à l'enseignement des maîtres, du côté de la douleur. Gela n'alla pas
sans discussions, où partisans comme adversaires de la nouvelle méthode se chamaillèrent non sans vivacité.
En dépit de ces divergences, la saignée compte un nombre de plus en plus grand de fanatiques. A entendre ces derniers, elle donne issue à toutes les humeurs, guérit les fièvres continues, la méningite et la parotidite, l'hépatite Qt la splénite, la néphrite et la métrite, voirë même les arthrites I
Il n'est pas de meilleur moyen préparatoire ù la cure de la lues venerea par le gaïac, etc. Mais, avares ou prodigues du sang de leurs semblables, les médecins, quels qu'ils soient, assignent une limite à la saignée, en précisent les indications.
Nul n'a encore osé ériger en méthode universelle la phlébotomie. Cette audace, un Italien va l'avoir.
Leonardo Botalei, honoré de la confiance de deux rois, Charles IX et Henri II, venu du Piémont en France, à la suite de Catherine de Médicis, profite de sa situation privilégiée, de la faveur dont il jouit tant à la Cour qu'à la ville, pour vulgariser son système. Femmes ou enfants, jeunes gens et vieillards, tout le monde est, d'après lui, justiciabli do la lancette.
Le sang récent étant toujours meilleur que l'ancien, pourquoi hésiter ? La grossesse elle-mêni
ne saurait être une contre-indication (i) : Botal, du inoins, l'affirme et prétend le prouver, en citant le cas d'une de ses clientes, qui a subi avec succès, étant enceinte, onze saignées qui, pour la plupart, ont retiré presque une livre de sang à chaque coup.
On devra donc saigner dans l'épilepsie et l'hyslérie ; on saignera dans la phtisie et les hydropisies : lîotal n'établit point de distinction, plus ou moins subtile, entre ces diverses affections. Quant à la veine dont on fera choix, il faut qu'yclle soit suffisamment large : on ne tire jamais trop de sang.
La syncope elle-même ne doit pas arrêter le sâigncur. Il y a des patients qui faiblissent, quand on leur a retiré seulement six onces; ira-t-on s'effrayer pour si peu.l^ Un homme, d'après Botal, peut, sans compromettre sa vie, perdre en un jour, par la saignée, de 6 à 9 livres de sang et supporter, dans le mois qui suit cette évacuation, une saignée nouvelle. Avec un pareil apôtre (2), tous les excès étaient
(1) Le 12 janvier 1686, il est fait une consultation pour savoir si ron saignerait Mme la Dauphine, au commencement des trois premiers mois de sa grossesse. Le premier médecin était d'avis qu'il fallait saigner, mais la malade se rebiffa et la Faculté n'osa passer outre.
(2) L'avocat Etienne Pasquier, qui avait plaidé pour Botalli, lui demandait un jour s'il ne craignait pas d'affaiblir ses malades en leur enlevant tant de sang. « Bien au contraire », répiirlit Botalli. « plus on tire de l'eau croupie d'un puits,
n craindre. Aussi quelle fureur sanguinaire anima ses disciples!
En 1609, le médecin Le Moy.ne avoue ^ — il se vante sans doute — qu'il a, en quinze mois, tiré douze cents palettes de sang à une jeune fille (i) : la palette de Paris représentait trois onces au moins (2). Le Moyne enleva donc 226 livres de sang à sa cliente, qui, d'après la théorie alors admise, aurait renouvelé entièrement son sang plus de neuf fois en quinze mois. Louis XIII, que son médecin Bouvard lit saigner quarante-sept fois en un an (3), n'avait donc pas le droit de se plaindre. Rappelons, à ce propos, que l'enfant-roi avait été saigné pour la première fois, à la basilique du bras droit, par Ménard, chirurgien de la reine mère (/|).
Les esprits les plus pondérés sacrifiaient à cette mode funeste. Ambroise Paré rapporte qu'il saigna vingt-sept fois, en quatre jours, un jeune homme de vingt-huit ans. Riolan établit que chaque malade peut perdre sans péril la moitié de son sang. « Les Allemands et les Flamands, ajoutait-il, en ont
plus il en revient de la bonne ; plus la nourrice est tettée par son enfant, plus elle a de lait ; le semblable en est du sang et de la saignée, m
(i) L'EsToiLE, Journal de Henri IV, 26 septembre 1609.
(2) A. Paré, Œuvres, 357; Dionis, Opérations de chirurgie,
(3) Amelot de la IIoussaye, Mémoires historiques, t. I, 5i8.
(4) Journal d'Héroard.
trente livres ; les Français n'en ont que vingt. » D'après ces données, les premiers peuvent en perdre impunément quinze livres, en quinze ou vingt saignées, il est vrai; mais il fait grâce à ses compatriotes et les tient quittes pour dix (i).
Le jour de la Saint-Barthélémy, l'impitoyable Tavannes criait dans les rues : Saignez, saignez; les médecins disent que la saignée est aussi bonne en ce mois d'août comme en mai (2)! Mais Tavannes avait ses raisons, tandis que les médecins n'avaient d'autre prétexte à leur prurit sanguinaire que la mode, la tyrannique mode, dont on pourrait dire ce que Mme Roland disait de la Liberté, au pied de l'échafaud révolutionnaire : « Que de crimes on comiiH'l ou ton nom ! »
Il faut voir avec quelle inconscience les saigneurs à outrance parlent de leur offensive manie. « Il ne se passe de jour à Paris, écrit Gui Patin, que nous ne fassions saigner plusieurs enfants à la mamelle... Toutes les fois que l'on ouvre les petits enfants morts de la petite vérole, on ne manque jamais de leur trouver quelque chose de mal dans le poumon... Le grand remède à tout cela, c'est de les saigner de bonne heure et même plusieurs fois (3). »
(i) Les abus de la saignée, par Boyer de Preybandier, i32.
(2) Dictionnaire de l'ancien régime, par Paul D... de P., 70.
(3) Gui Patin, Lettres, édition Reveillé-Parise ; Laiuueu, Gui Patin (Tlièse de Paris, 1889, in-8).
Une fille de Louis XIV ayant succombé en bas âge, à la suite d'une saignée pratiquée par les médecins de la Cour, Gui Patin, tout à la joie de dauber sur ses confrères, les accuse de l'avoir saignée mal à propos (i).
Cet usage de saigner les enfants (2) était nouveau, si l'on en croit Mme de Sévigné (3). « De mon temps, écrit-elle, on ne savoit ce que c'étoit que de saigner nn enfant. »
La correspondance de Gui Patin abonde en détails relatifs à la saignée : on n'a qu'à l'ouvrir au hasard.
Un M. Mantel tombe malade d'une fièvre continue : il en réchappe, malgré trente-deux saignées.
(i) Leltrcs de Gui Pulin, édition Reveillé-Parise, t. 111,
(2) RioLAN recommandait de saigner les enfants d'un ou deux mois atteints de petite vérole, surtout s'ils étouffaient (D^ Georges Cornu, L'Hôlel-Dieu ; Paris, 1897, in-8, 27).
(3) Mme de Sévigné ne voulait se confier, pour être saignée, qu'au médecin Passer at, « homme fort distingué (qui) parlait parfaitement le latin, le grec ^ l'italien. » L'aimable épistolière a immortalisé, dans une de ses lettres, le physique agréable et l'habileté du praticien. « Il y a douze jours que je me suis enrhumée de manière à faire peur, écritelle le 9 avril i683 au comte de Guitaut ; je voulus, pour obvier, passer un peu par les mains de notre beau Passerat ; il me fît une saignée admirable, après avoir examiné près d'une heure, avec quel soin la Providence cache mes veines aux yeux des plus habiles chirurgiens. Ce coup de lancette m'a guérie. » C*® Marescual de Bièvre, Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, 6/|.
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?.b M(H:LMS liNTlMES DU PASSE
Un ami du satirique, un de ses correspondants habituels, Bklin, ayant quelques accès d'une tierce mal réglée, est saigné quatre fois; puis sept ou huit accès extrêmement rudes étant survenus, huit nouvelles saignées sont pratiquées ; et, par surcroît, il est purgé à outrance ; enfin, le malheureux à bout de forces et toujours tourmenté par la fièvre, part pour Troyes, oii il arrive dans l'état le plus misérable.
Le fils aîné de Gui Patin tombe malade d'une fièvre continue : son impitoyable père le tire de ce mauvais pas, par le moyen de « vingt bonnes saignées des bras et du pied » ; avec, en plus, une douzaine de bonnes médecines. Cela ne l'empêcha point de mourir phtisique à l'âge de quarante et un ans; il n'est pas douteux que les « bonnes saignées », prescrites par son entêté de père, ont été la cause de cet épuisement et de sa mort. Mieux encore : un des petits-fils de Gui Patin, âgé de trois mois, prend froid et contracte une bronchite : (( deux saignées et force lavements le garantissent. »
Gui Patin lui-même se fait saigner sept fois, pour (( un méchant rhume ». D'ailleurs, toute la famille y passe, jusqu'au beau-père, à qui son terrible gendre fait tirer neuf onces de sang, « quoi qu'il ait quatre-vingts ans ».
LA sai(;m':e de précaution.
(D'après une gravure du xvii' siècle.)