‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 35 sur 71 · VKSÏUKS LMIMES DU i' \SSE · texte numérisé non relu

VKSÏUKS LMIMES DU i' \SSE

Gui Patin traitait même le mal de dents par la saignée; il écrivait, le ig juin 1661, à son ami Falconet :

J'eus hier une grande douleur de dents, laquelle m'obligea de me faire saigner du côté même : la douleur s'arrêta tout à coup, comme par une espèce d'enchantement. J'ai dormi toute la nuit. Ce matin la douleur m'a un peu repris, j'ai fait piquer l'autre bras, j'en ai été gu^ri aussitôt (i).

Au temps du Grand Roi (2), nul n'était à l'abri de la lancette des chirurgiens. C'était un engouement pour la phlébotomie, comme, en d'autres temps, pour la purgation ou le clystère.

En i658, le roi tombe malade. M. du Sausoy est d'avis que S. M. doit être saignée : Vallot s'y oppose ; M. du Sausoy lui répond :

Monsieur, je vous connais bien ; le roi a besoin d'être saigné, et le doit être,- si vous ne trouvez pas bon mon avis, je ne m'en soucie pas, non plus que je ne vous tiens point capable de juger le différend.

(i) Gui Patin, édition Reveillé-Pauise, t. III, 877.

(2) Cela avait commencé sous Louis XIII. On sait comment Mazarin fit saigner un jour Bois-Robert, chez Richelieu. Le Cardinal avait exilé son favori. Mazarin rappela celui-ci, et le fit placer dans la chambre du premier ministre, déjà moribond. Richelieu pleura de joie en revoyant son bouffon, qui, surpris d'un accueil aussi imprévu, en demeura ou feignit d'en demeurer tout a saisi » ; pour dissiper son embarras, Mazarin eut l'idée de faire appeler Citois, le médecin, qui tira (rois palettes de sang à Bois-Robert.

USAGES Eï COUTUMES DISPARUS 3l

Le roi fut saigné. « On l'a saigné neuf fois en tout », s'écrie triomphalement Gui Patin.

Louis XIV apportait un soin particulier au choix de son phlébotomiste; à partir de 1708, la saignée royale fit partie des attributions du premier chirurgien. Le 5 mai 170/j, Georges Mareschal débutait dans ses fonctions et saignait le roi pour la première fois. Il s'y prit, au dire des chroniqueurs, fort adroitement.

Comme tout ce qui concernait le roi, la saignée donnait lieu à un cérémonial minutieusement réglé.

Au chevet du lit, le premier médecin, une bougie à la main, éclairait le bras de Sa Majesté. Près de lui, l'apothicaire « de quartier » tenait la première « palette »; un aide, muni de plusieurs autres vases, suivant la quantité de sang que l'ordonnance médicale prescrivait de faire couler, devait successivement les tendre à l'apothicaire. Quand tout était préparé, le chirurgien-opérateur possédait un privilège spécial : il pouvait faire sortir de la chambre royale ceux des spectateurs qui lui déplaisaient.

Après la saignée, le premier chirurgien bandait soigneusement le bras du roi, et demeurait près de son lit jusqu'au moment du lever; quand les officiers de la chambre aidaient Sa Majesté à revêtir ses habits, il veillait à ce que le pansement ne fût pas

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déplacé. A partir de 1711, Louis XIV remit à Georges Mareschal lui-même le soin de l'habiller aux jours de saignée.

D'après les « Etats de la France », les saignées royales étaient payées <( par ordonnance » au chirurgien qui les pratiquait : il avait droit à six cents livres (soit deux mille cinq cents francs) pour chaque opération, et les draps qui lui servaient devenaient sa propriété.

Louis XIV avait de la répugnance pour la saignée, parce que cette opération (( lui causait des vapeurs ». Mais chaque année, quand venait le printemps, Fagon lui adressait de telles remontrances, que le roi se résignait à subir, par précaution, la lancette de son premier chirurgien.

En 1706, la saignée de Sa Majesté fut retardée par une longue attaque de goutte; pour l'obtenii, Fagon dut vaincre « la répugnance que le roi té moignait à se laisser saigner » (i).

Monsieur, frère de Louis XIV, avait une véritable aversion pour la saignée. En 1701, il eut des saignements de nez, qu'il cachait aux médecins, crainte qu'ils ne le fissent saigner. Etant un jour à Marly, à table avec le roi, JJ, lui prit un saignement de nez si considérable, que toute l'assemblée fut alarmée. On envoie chercher Fagon, premier

(i) Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, par le C*® Mareschal DE Bièvre, passim.

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UNE SAIGNÉE A l'ÉPOQUE DU GRAND ROI.

(D'après une estampe du temps.)

médecin, à qui une longue expérience avait acquis le droit de parler aux. princes avec une dureté salutaire. Il lui dit, après l'avoir examiné : (( Vous êtes i7ienacé d'apoplexie et vous ne sauriez vous faire saigner trop promptement. » Le roi se joignit à diverses reprises au médecin, pour vaincre la résistance que son frère opposait à la saignée; mais n'ayant jamais pu l'obtenir, il lui dit à la fin : (( Vous verrez ce que votre opiniâtreté vous coûtera; on nous éveillera une de ces nuits pour nous dire que vous êtes mort. »

T ' prédiction ne s'accomplit que trop exactement; jcar, au bout de quelque temps, après avoir soupe gaiement à Saint-Cloud, Monsieur était sur le point de se retirer, lorsqu'il tomba mort, en demandant à M, de Ventadour, qui était auprès de lui, d'une liqueur que le duc de Savoie lui avait envoyée (i).

Louis XV, comme son prédécesseur, dut se soumettre à la tyrannie de la lârtcelte. En 1720, à la suite d'une chute sur la tête, il eut une bosse au

(i) « Monsieur, écrit Saint-Simon {Mémoires, t. III, i56), crevait du besoin d'être saigné ; il l'avouait lui-même, et le roi l'en avait même pressé plus d'une fois malgré leurs piques. Tancrède, son premier chirurgien, était vieux, saignait mal et l'avait « manqué ». Il ne voulait pas se faire saigner par lui et, pour ne point lui faire de peine, il eut la bonté de ne pas être saigné par un autre et d'en mourir.» Le frère du roi fut enlevé par une attaque d'apoplexie, le 9 juin

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front, une écorchure sous l'un des yeux et quelques meurlrissuress : les médecins étaient généralement d'avis de le saigner, suivant la coutume; mais, devant l'opinion contraire de Mareschal, le précepteur de l'enfant-roi s'y opposa, et l'on se contenta d'une application de compresses; sept jours plus tard, Louis XV tombait de son lit et so blessait légèrement : cette fois, on lui tira quelques gouttes de sang, (( plutôt, imprime la Gazette, pour l'empêcher d'aller pendant quelques jours à la chasse, que par nécessité. »

L'année suivante, une petite vérole volante donne des inquiétudes aux médecins ; ils la traitent cependant sans saignée ni émétique ; ce n'est qu'en 1782 que, pour une attaque d'oreillons, la Faculté prescrivit d'ouvrir la veine à deux reprises.

On sait que, faute d'une saignée, Louis XV faillit succomber sous le fer d'un assassin : l'anecdote vaut la peine d'être rappelée.

Dans la nuit du 3 au A janvier 1767, se présentait à l'hôtel de Lannion, à Versailles (actuellement 26, rue Satory), un individu de tournure assez louche, qui déclara s'appeler Lefèvre. On lui donna une chambre et on lui servit à manger et à boire. Le lendemain, il réclamait un chirurgien, pour se faire saigner. L'hôtesse, trouvant la demande ridicule, de la part d'un homme qui n'avait nullement l'air souffrant, n'y attacha aucune importance.

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L'individu se rendit alors au château, rôda pendant plusieurs heures dans les cours et sous la voûte, du côté de la chapelle ; enfin, vers 6 heures du soir, au moment où le roi, sortant de chez Mesdames, se disposait à monter en carrosse, le promeneur solitaire s'approchait de lui et le frappait violemment au côté, d'un coup de canif. Damiens — car Lefèvre, c'était lui — était aussitôt appréhendé et mis à la geôle ; on connaît le reste de l'histoire.

Ainsi, ce criminel fou, qui avait besoin d'être saigné tous les quinze jours, n'aurait peut-être pas commis son crime, si la dame Fortier, la patronne de l'auberge où il était descendu, lui avait procuré le chirurgien qu'il réclamait. A quoi tiennent les événements 1

Il fut un temps où le respect et l'observation des formes réglaient tous les actes de la vie extérieure (i); dans la maladie même, l'étiquette conservait ses droits : ouvrez la correspondance de Mme de Sévii^né et vous serez édifié.

(i) Dio.Ms rapporte que Mme la princesse d'EsPiNOY fut prise d'un élourdissement et perdit connaissance, en sortant de table chez M. de Barbezieux ; tous les remèdes furent inutiles, elle ne tarda pas à succomber : cela faute d'une saignée, qu'on lui avait conseillée la veille de sa mort, et qu'elle avait différée, '( étant une des Dames nommées pour Marly », et ne voulant, pour rien au monde, renoncer à cette faveur (Dissertation sur la mort subite, par M. Dionis,' 19-22).

Mme de Sévigné, qui venait de perdre le ciievalier de Grignan, mort de la petite vérole, écrivait le lo février 1672 : « Il a été rudement saigné : il résista à la dernière qui fut la onzième ; mais les médecins remportèrent. » Pouvait-il en être autrement ?

(( Dans ce pays-ci, écrivait dans le même temps un Italien (i), de passage en France, on saigne pour le moindre mal, et jusqu'aux enfants d'un an... On prétend que l'influence du climat change en sang la majeure partie de la nourriture ». Et il nomme un de ses compatriotes qui, tombé malade à Paris, dut subir 9.2 saignées, iio lavements, « un le matin et un le soir », et qu'on mit à la diète tant que dura la fièvre, ce qui n'était pas si déraisonnable.

Certains médecins jugeaient que la saignée était non seulement inutile, mais nuisible ; à la vérité, ils étaient le petit nombre.

Songez qu'à cette époque bénie des barbiers (2),

(1) Voyage en France, par S. Locatelli, 5i.

(2) De longue date, les barbiers s'étalent approprié la pratique de la phlébotomie ; l'extrait suivant des archives des Quinze-Vingts témoigne que celte pratique leur était officiellement confiée dans les hospices : « A Maistrc Jullian du MoUin, M® barbier à Paris, cent solz tournois pour avoir fait plusieurs visitacions et seignées aux malades de l'infirmerye par l'espace d'ung an et demi. » Au seizième siècle, voici ce que recevait le barbier saigneur, pour ses honoraires : « Au barbier pour avoir seigné la dicte Jehanné, ainsi que a ordonné le médecin, payé douze deniers tournois. » Reg. 6226, f 99, année 1626. D'après les statuts de la communauté de Cologne, <( il est convenu encore, pour « oster toute sorte

on était persuadé qu'il n'était point moyen meilleur, pour une femme, de se conserver belle, que de se faire piquer la veine de temps à autre.

Le voyageur, dont nous avons tout à l'heure emprunté la relation, remarque l'étonnante blancheur de teint des Françaises, blancheur qu'elles conservent (( en s'abstenant de vin, en buvant beaucoup de lait, en usant de saignées très fréquentes, de lavements, et d'autres moyens encore. » Aussi leurs joues sont-elles de roses et leur teint de; lis. « Los dames étudient l'art de se rendre pâles », écrivait le cavalier Marini, parlant des Parisiennes ; et c'est, ajoute-t-il, parce qu'elles se font souvent saigner.

Pour l'opération elle-même, c'était une mise en scène savamment réglée, que nous révèlent maintes estampes, dont celle d'Abraham Bosse est la plus connue.

Remarquez la petite palette que tient le jeune page, et dans laquelle il recueille le sang de la belle malade. Ces palettes étaient de petites écuelles

« d'abudsqui se glissent et comectent dans l'art de chirurgie, « qu'à l'avenir, à commencer de ce jour, aucun desdits chi- « rurgiens ne pourra faire la barbe à moins d'un sol, ni la « saignée du bras à moins de dix sols, excepté que ça ne « soit dans la boutique ; la saignée du pied à quinze « et vingt sols au plus et non à moins ; la ventouse scariffiée, « la paire à quinze et vingt sols au plus et non moins ; et les « ventouses sèches à dix sols la paire ; l'application d'un caus- « tique au bras ou à la jambe, à vingt sols ; et les lavements « communs à dix sols. » On trouvera le tarif des saignées au dix-septième siècle dans l'ouvrage de l'érudit D"" Alex. Fai- DUERBE, Les Médecins avant 1789.

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d'étaia ou d'argent, d'une capacité rigoureusement fixée. Dans les inventaires du grand siècle, elles sont toujours, chez les gens de qualité s'entend, en métal fin. Il n'en était pas de même aux premiers temps de la monarchie. Dans le principe, elles étaient en pierre. Un passage de la Chronique rimée de Ph. Mouskes, relatif à la mort de Dagobert, est, à cet égard, caractéristique. Le roi se fit saigner dans une u pierre cavée », et la reine, ayant fait percer cette pierre, le roi ne s'aperçut pas de la quantité de sang qu'il perdait (i) : ce fut, dit-on, la cause de son trépas.

Ce n'est pas le seul exemple de saignée mortelle que relate l'histoire. N'a-t-on pas prétendu que cette opération intempestive ne fut pas étrangère à la mort de Raphaël (2)?

L'illustre bailli de Suffren ne périt-il pas d'une saignée pratiquée pour un accès de goutte (3) P

La môme pratique aurait été," dit-on, fatale au poète Benserade. M. de Benserade allait être taillé ; or,

(i) Dict. de l'Aincublemenl, de IIavard, t. IV, col. 24.

(2) « Quel est le barbare, si étranger aux beaux-arts, qui ne sache que Raphaël périt ainsi à la fleur de son âge ? Après quelques excès, dit-on, avec la Fornarina, il tomba malade, fut largement saigné et ne tarda pas à succomber. » Physiologie et Hygiène des hommes livrés aux travaux de Vesprit, par J.-B. Reveillé-Parise, t. III (1889), 8i4.

(0) La longévité humaine, ou Vart de conserver la santé et de prolonger la vie, par le D'' P. Foissac, 454. Cf. Dict. de médecine, en 60 vol., art. goutte, 2i4-

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avant de procéder à la taille, il était de coutume qu'on fît une saignée préalable ; le mauvais chirurgien qui vint saigner M, de Rcnserade, se trompa, piqua l'artère et fut si effrayé de ce qu'il avait fait qu'il se sauva à toutes jambes. On n'eut que le temps d'aller chercher le père Commine, confesseur et ami du patient, qui n'arriva que pour le voir mourir (i).

Le philosophe Gassendi s'affaiblit après deux saignées, au point que rien ne put le rétablir. Descartes, atteint à Stockholm d'une pneumonie, fut saigné le huitième jour et succomba presque aussitôt (2].

Au mois de mars 171 2, à l'occasion de la mort du Dauphin, la princesse Palatine écrivait :

Les docteurs ont encore commis une fois la même faute qu'avec Mme la Dauphine (3) ; car le petit dauphin

(i) Faguet, Cours de littérature française à la Sorbonnc, (Revue hebdomadaire des cours et conférences, du 17 décembre 1896.) Cf. Magasin pittoresque, i843, 264.

(2) Raspail, Revue élémentaire de Médecine, Pharmacie, etc., t. il, 90-1.

(3) La Dauphine était morte, le 22 juillet 1746» au troisième jour de son accouchement, emportée par une fièvre puerpérale. Les pamphlétaires ménagèrent l'accoucheur, mais ne furent guère tendres pour le médecin appelé en consultation : BouiLLAC fut en butte aux épigrammcs les plus acérées. En voici une, entre beaucoup d'autres :

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étant tout rouge de la rougeole et en transpiration, ils l'ont saigné, lui ont ensuite donné de l'émétique et le pauvre enfant est mort pendant l'opération.

Pour le duc de lieiry, il en alla de même. « On vient de le saigner pour la huitième fois », nous apprend encore la Palatine ; a il est affreusement défait. » Peu après, il succombait.

Une fille du Régent, Diane d'Orléans, épouse du prince de Conti, mourut également, victime du système.

Cette princesse était grosse d'environ quatre mois. Survient une petite vérole, compliquée de pourpre. On envoie quérir Paccoucheur à Versailles : il accourt et fait saigner la princesse. II renouvelle quatre fois de suite la même opération, sans se préoccuper de l'état de grossesse de la patiente.

Les symptômes s'aggravent. On demande en consultation les plus célèbres praticiens : Dumoulin, Silva prescrivent... une saignée au pied, «pour faire tomber l'enfant ». L'accouchement se fait, màîs « le

Jadis le grand Henry finit sa destinée Par tes coups mourlriers, infâme Ravaillac ; L'épouse du Daupliin, non moins infortunée, yient de trouver la mort dans les mains de Bouillac,

Ton crime fut bientôt puni par les supplices ; Mais aujourd'hui les lois, ou les juges plus doux, Laissent vivre Bouillac pour d'autres sacrifices, Pour immoler les sœurs, et l'enfant, et l'époux.

délivre ne venant point, l'enfant resta dans ses j^ambes et y mburut. » On s'aperçut que .la gangrène s'était produite ; on saigna, on resaigna ; mais la princesse, épuisée — on le serait à moins — expira peu après (i). La princesse de Gonti était, au dire de son médecin, <( le plus beau corps'de femme qu'il eût jajnais vu. »

Après une copieuse saignée, les forces de Mirabeau baissèrent brusquement, pour ne plus se relever. De môme, La Mettrie, ayant eu à Berlin une violente indigestion, s'étant mis au bain, se fît saigner huit fois ; on ne s'étonne pas qu'il ait péri à la .suite d'un traitement aussi extravagant.

Byron, enfin, sujet à des congestions céphaliques, consent à l'application de sangsues aux tempes ; une piqûre ayant atteint l'artère, on eut beaucoup de peine à arrêter le sang, qui coulait avec une telle abondance que le malade s'évanouit. Depuis lors, le patient resta faible et languissant.

On prétend que sa mère, effrayée des conséquences de cette saignée, lui avait fait promettre, à son lit de mort, qu'il ne consentirait plus jamais à se laisser saigner : aussi Byron refusa-t-il de se soumettre à cette médication, lorsqu'il fut atteint de la maladie inflammatoire qui l'emporta, le 19 avril

(i) Nous avons résumé le récit du commissaire Dubuisson, donné plus complètement par Witkowski, Curiosités historiques sur les accouchements, 81-82.

1824, âgé seulement de 36 ans. <c Tirer du sang d'un malade jierveux, écrivait-il, c'est relâcher les cordes d'un instrument de musique, qui n'est discord que parce que les cordes ne sont pas assez tendues (i) ».

Que de pareils excès aient donné carrière à la verve des satiriques, nul ne songe à s'en étonner ; comme le dit un personnage de Molière, « d'avoir recours à de tels remèdes, cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter le remède avec la maladie » (2).

Le pis, c'est que le remède était k la fois préservatif et curatif ; dans de telles conditions, nul n'y échappait.

On commençait par la saignée dite de précaution. Le médecin s'adressant à son malade :

Cette grande santé est à craindre, prononçait-il avec gravité, et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable...

— Mais, monsieur, de répliquer le patient, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a pas de maladie ?

— II n'importe, la mode en est salutaire, et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir (3).

(i) Mé.moîres de lord Byron, cités par Reveillé-Parise, op. cit., 87,

(2) Le Malade imaginaire.

(3) Le Médecin malgré lui.

Mais la saignée servait parfois de moyen de diagnostic :

— Combien a-t-il été saigné de fois ?

- — Quinze fois, monsieur, depuis vingt jours.

— Quinze fois saigné ?

—- Oui.

— Et il ne guérit point ?

— Non, monsieur.

— C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n'est pas dans les humeurs (i).

A son ordinaire, Molière n'exagère rien — ou si peu. Il faut dire tout de suite, à la décharge des phlébolomistes, que le tempérament des contemporains de Molière n'était pas celui des Parisiens du vingtième siècle. A Paris, « l'air respiré était grossier et épaississait le sang ; puis on y faisait bonne chère. » Nos Parisiens, ajoute l'auteur que nous citons, « font ordinairement peu d'exercice, boivent et mangent beaucoup et deviennent fort pléthoriques ; en cet état, ils ne sont presque jamais soulagés de quelque mal qui leur vienne, si la saignée ne marche devant puissamment et copieusement » (2).

Aussi, mal avisé qui médisait de la saignée 1 Les ennemis de la saignée étaient traités de charlatans,

(i) Monsieur de Pourceaugnac.

(a) L'ort de saigrur, par un maître chirurgien de Paris (Mauduit), cilé par Le Maguet, Le Monde médical parisien sous le Grand Roi. (Thèse de Paris 1899, 280).

de « gens à secret, vendeurs de baume, distributeurs de vins composés, et autres semblables trompeurs ». Les médecins empiriques, qui se risquaient à décrier la saignée, ou même à ne la point prescrire, étaient houspillés de la belle façon.

Lors de la maladie de Monseigneur le duc du Maine, Madame de Montespan avait mandé à la cour, sur la foi de sa réputation, un certain M***, « homme sec et mélancolique, qui parlait peu et qui se disait de qualité ». Ses partisans le disaient très riche et prétendaient qu'il ne faisait de la médecine que pour faire profiter le public des <( merveilleux secrets que ses études et ses veilles lui avaient fait découvrir ». Mais les médecins de la Cour veillaient. Comme l'intrus ne s'était pas montré fanatique de la saignée, on eut tôt fait de le décrier. Son règne fut de courte durée et il s'en retourna ;i Paris, « oii depuis ce jour, sa réputation alla tellement en diminuant, que deux ans après on ne parlait plus de lui ».

Vous entendez bien que celui qui nous donne ces informations (i) est un chaud partisan de la saignée, et qu'à son sentiment, il faut vouloir (( paraître singulier » pour déclamer contre elle. Gomme il n'est pas de ceux qui cherchent à se singulariser, il va nous dire, par le menu, quelles con-

(i) DioMS,- Cours d'opérations de chirurgie, passim.

USAGES ET COI ILMKS DliSPAilLS /jQ

ditions doit remplir quiconque prétend exceller dans l'art si délicat de la phlébotomiè : c'est comme le vade-mecum, le manuel du parfait saigneur.

(c II faut qu'il (l'opérateur) soit bien fait, pour ne point déplaire au malade ; qu'il ait de l'esprit pour persuader ce qu'il dit ; qu'il ait la vue nette et perçante pour distinguer les moindres objets, de sorte qu'il n'ait point de faiblesse dans les yeux, ou qu'il ne soit point obligé de regarder de près ; qu'il n'ait point aussi la main trop grosse, parce ({u'ellc serait pesante ; qu'il ait les doigts longs et grêles, et que la peau en soit blanche et fine, parce ({ue le tact en est plus délicat ; il ne faut point qu'il soit sujet à boire, de crainte qu'étant appelé la tête pleine de vin, il fût obligé de faire une de ces saignées difficiles ; il ne doit point pareillement arracher les dents, cogner des clous, hacher du bois, jouer à la paume, au mail et à la boulé, parce que tous ces exercices peuvent lui ébranler la main ; enfin, il doit avoir une attention sérieuse pour la conservation de la main, s'il veut bien saigner et longlenis. »

Il ne suffit pas d'avoir l'œil bon et la main ferme, il faut encore avoir de bons instruments pour saigner sans douleur.

« Le choix des bonnes lancettes ne contribue pas peu à faire une bonne saignée ; pour peu qu'elle "oit émoussée ou que le taillant en soit rude, il faut

l'envoyer au coutelier ; on ne doit point ménager sur cet article. Le chirurgien aurait la main des plus légères, avec une méchante lancette il fera de la douleur. Il doit en avoir des couteliers qui sont le plus en réputation à quelque prix que ce soit. »

Petite réclame, au passage, pour un coutelier de Lyon.

Le chirurgien phîébotomiste, doué des qualités que nous venons d'énumérer, pourvu de bonnes lancettes, doit en avoir de différentes longueurs, selon les veines qu'il aura à piquer.

Bien que cette opération soit de peu d'importance, encore convient-il de la faire en trois temps, c'est-à-dire que le phîébotomiste <( examinera ce qu'il y a à observer devant, durant et après la saignée ».

La saignée a-t-elle été prescrite par le médecin, il n'y a qu'à se conformer à la prescription de l'homme de l'art, dans le plus bref délai. 11 en va autrement si l'on a été appelé par le malade ; auquel cas « il faut s'informer des raisons qui l'obligent à se faire saigner, et voir s'il est en état d'être saigné ; car s'il sortoit d'un grand repas ou qu'il y eût très long-tems qu'il n'eût pas pris de nourriture, s'il étoit dans le frisson ou dans la chaleur d'un accès de fièvre, ou qu'il fût encore dans la sueur à la fin de l'accès, s'il venoit d'agir à ses affaires, s'il étoit en colère, s'il avoit froid, ou s'il

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avoit fait quelquaulre excès, ce seioit toutes raisons pour différer la saignée. Mais s'il n'y a rien qui la doive empêcher, il faut que le chirurgien prépare tout ce qui lui est nécessaire. »

Que d'abord, il commence par faire allumer une bougie ; d'autres préfèrent la chandelle, parce que, « s'il tombait de la cire sur le bras, elle feroit plus de douleur que le suif ». Un bout dé bougie est plus commode qu'une bougie entière, qu'on ne peut, en raison de sa longueur, placer où l'on veut : « la grosse bougie de la cave convient mieux qu'aucune autre. » Voilà pour le lumignon. Il ne reste qu'à faire choix de la bande à bander le membre sur lequel doit se pratiquer la saignée.

Cette bande sera a de toile, ni trop neuve, ni trop usée... de la largeur d'un pouce et longue d'une aune et demie ». Un petit bout de ruban de fil, cousu aux extrémités, facilite le nœud, « iqui n'est pas si gros que quand il est fait avec la bande ». La bande ne doit avoir ni lisières, ni ourlets ; « celles du ruban de fil sont très incommodes, elles ne compriment pas assez » ; de plus, elles provoquent de la douleur chez les sujets qui ont les membres un peu grêles.

On prépare ensuite les palettes : on en dispose trois sur trois assiettes différentes ; si on les mettait toutes trois dans un même plat, elles ne seraient pas de niveau et, par suite, on ne les remplirait

qu'imparfaitement. N'aurait-on dessein que de tirer deux palettes, il peut y avoir parfois des surprises et la troisième palette y pourvoit.

« Les palettes (ou poclettes) ont chacune une petite oreille pour les tenir en cas de nécessité ; elles doivent tenir trois onces afin de sçavoir au juste la quantité de sang qu'on a tiré. »

Si on a le choix, mieux vaut saigner le malin que le soir, où u les veines ne s'enflent pas si bicu et le sang a de la peine à rejaillir ».

Comme le sujet peut avoir des faiblesse, il est bon d'avoir à sa portée un verre d'eau, dans laquelle on versera, le moment venu, un peu de vinaigre ou d'Eau de la reine de Hongrie. Ces précautions prises, on dispose le malade pour l'opération.

On le fait approcher du bord du lit, qui est du côté du bras à saigner. « On met un carreau ou un oreiller derrière lui, pour le tenir appuyé à son séant, et on fait garnir le lit d'un drap ou d'une couverture, pour recevoir le sang lorsqu'il jaillit après l'ouverture de la veine. »

Si l'opérateur craint que la clarté du jour l'incommode, il ordonne de fermer les rideaux du lit. Il fait tenir la bougie par une personne que la vue du sang n'épouvante pas ; « car, si cette personne allait tourner la tête dans le tems de la piqûre, ce mouvement en feroit faire un autre à son bras, qui, éloignant la lumière, pourroit faire manquer la-

USAGES ET COUTUMES DlSPAKl S

!.aignée ; c'est pourquoi, dans les saignées de conséquence, le chirurgien doit amener avec lui un garçon sur lequel il puisse compter, tant pour tenir la bougie avec fermeté, que pour appuyer le bras du malade, afin qu'il ne puisse pas le retirer dans le moment de la piqûre.

« Quand on saigne le Roi, ou quelqu'un de la Famille-Royale, c'est le premier médecin qui tient la bougie ; il se fait un honneur de rendre ce service, aussi bien que l'apothicaire de tenir les poëlettes, »

Au moment où il saigne, le chirurgien a le droit de faire sortir qui lui déplaît, car la vue de personnes hostiles pourrait gêner la manœuvre (i) : ainsi Félix le père, se disposant à saigner le Roi, dit à l'huissier de faire sortir un des chirurgiens de quartier, qui n'était pas de ses amis.

D'autres chirurgiens ne se trouvaient pas le moins du monde embarrassés, même quand il y avait affluence autour d'eux : tel l'auteur du manuel opératoire qui nous sert de guide. <( Toutes les fois, écrit

(i) Le D'' René Millon, qTii nous communiqua jadis, pour la Chronique médicale (1896, 648 et s.), un amusant pastiche, composé pièce par pièce avec des documents tuthenliques, de la « Saignée du Roy », n'a eu garde d'omettre ce détail et bien d'autres traits de pratique, puisés dans les auteurs du dix-septième siècle,

5/| MŒURS l.Ml.MES DU PASSE

Dionis, que j'ai saigné Madame la Dauphine (i) ou quelqu'un des Princes, la chambre était pleine de monde, et même Monseigneur et les Princes se mettoient sous le rideau du lit, sans que cela m'embarrassât. »

Le chirurgien doit veiller à n'avoir rien sur lui qui l'incommode : « s'il a des manches trop longues, il faut qu'il les retrousse ; si sa perruque l'embarrasse, il la noue avec un ruban ; enfin, il fait en sorte (ju'il n'y ait rien qui puisse l'empêcher de bien exéculer la saignée. »

Mais il ne faut pas exagérer, imiter par exemple ce chirurgien « des plus employés qui soient à présent à Paris, lequel fait fermer fenêtres et portes ;

(i) Veut-on savoir le i^rix que le chirurgien de Mme la Dauphine demandait pour faire une saignée à son auguste cliente ? Une quittance, du 28 juillet 1688, va nous renseigner très explicitement : « En la présence des Conseillers du Roy, notaires, garde-notes au Chutelet de Paris, soussignez, Pierre Dioms, chirurgien du corps de M™® la Dauphine, a confessé avoir receu de Estienne Rollot, escuycr, sieur de Latour, conseiller secrétaire du Roy, Maison, Couronne de France et de ses finances, Trésorier général de ladicte dame la Dauphine, la somme de cent cinquante livres tournois, à luy ordonnée pour une seignée du bras qu'il a faict à madictc dame la Dauphine le l[ juin dernier.

« Dont quittance, faict et passé à Paris, en nostre étude, l'an mil six cens quatre-vingt-huict, le vingt-huitiesme jour de juillet avant midy et a signé :

(( DiONIS. V

(Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 25 mai 1870, col. SlQ.)

USAOES ET COUTl MES DISPAUl S ;>;)

qui défend que personne ne marche ni ne parle dans la chambre ; qui fait des préparatifs aussi grands, et qui prend autant de précautions pour une saignée, que s'il allait couper un bras ou une jambe. Il est bon de prendre les mesures nécessaires pour réussir, mais les 'mesures outrées sont inutiles, et même dangereuses, parce que jettant

.JETON DISTRIBUÉ PAR DES BUREAUX DE CHARITÉ, ET QUI DONNAIT DROIT A UNE SA^CKÉE DU BRAS.

la crainte dans le cœur du malade, elles empêchent que le sang ne sorte avec la même liberté qu'il auroit fait. »

Voici le phlébotomiste qui se dispose à entrer en scène. Il saisit le bras de l'opéré, « le couvrant jusqu'à quatre doigts au-dessus du coude ». Il a mis une serviette, afin d'éviter que le sang ne vienne à tacher la chemise du patient et surtout de la patiente. « C'est une circonstance qu'il ne faut pas

f)G AKSîLBS IMIMHS DU PASSE

oublier aux dames de la première qualité, dans les siaignées de grossesse ou de précaution, car elles se parent ces jours-là pour recevoir leurs visites, et même avant la saignée, et si par hasard quelques gouttes de sang alloient salir et déranger leur parure, elles ne le pardonneroient pas au chirurgien. »

Dionis fait une remarque assez malicieuse à ce propos : « Quand j'ai saigné, observe-t-il, des maris en présence de leurs femmes, les femmes ne vouloient point que je tirasse beaucoup de sang ; el quand j'ai saigné des femmes, les maris n'étoienl point contens que la saignée ne fût ample et copieuse. » Ils ont, ajoute-t-il finement, les uns et les autres leurs raisons, qui ne sont pas difficiles à deviner.

Quelques détails sont encore à relever. On voit tels chirurgiens porter, « dans une poche faite exprès, un bâton de la longueur d'un pied et demi, garni de velours, et même brodé ; ils le donnent à tenir au malade, aussitôt que la piqûre est faite; ils pré tendent que ce bâton n'est pas seulement pour le tourner dans la main, mais que le bout de ce bâton, posant sur le lit, sert à appuyer le bras du malade. >-

D'autres se contentaient de mettre dans la main de celui-ci l'étui contenant les lancettes.

Le saigneur avait pris, au préalable, dans son lancettier, la lancette qui convenait, il la portait à

USAGES ET COinUMES DISPARUS 67

sa bouche «. la pointe tournée à gauche quand il devait saigner au bras droit, et tournée à droite, quand il devoit saigner au bras gauche ». Il commandait ensuite au malade de serrer la main, le pouce entre les doigls. L'aide se plaçait au côté gauche du chirurgien, près du chevet du lit, tenant la bougie et la palette.

Le chirurgien, après avoir marqué avec l'ongle l'endroit qu'il voulait piquer, resserrait la ligature, iilin de bien tendre Ja peau du bras. Frictionnant en-" suite de bas^ en haut l'avant-bras avec la main droite, il empoignait en même temps le bras avec sa main gauche, et posait le pouce de celle-ci sur la veine.

Prenant alors sa lancette entre le pouce et l'index, (( par le milieu du fer, afin de la tenir avec |)lus de fermeté », il posait sur le bras le bout des iiutres doigls, pour empêcher que sa main ne vacillât, et il enfonçait la lancette, jusqu'à ce qu'il sentît (ju'il était dans la veine. Le sang rejaillissait plus ou moins loin, selon que la veine était plus ou moins grosse, ou (( selon la chaleur et la vivacité (lu sang ».

Quand le jet de sang allait « en arcade », tout était au mieux : les spectateurs s'extasiaient sur Ihabilelé du phlébotomiste ; mais l'opération était moins bonne quand le sang coulait" le long du bras.

f.c sang s'arrêtait-il, le malade n'avait qu'à ma-

laxcr un moment l'étui à lancettes qu'il tenait entre ses mains, pour hâter le mouvenient du liquide sanguin. Le chirurgien n'avait plus qu'à poser sur la plaie deux compresses et une bande en 8 de chiffre, puis à laver son instrument. Il s'entretenait un moment avec l'opéré, avant de le quitter, le rassurant ou le félicitant ; et de quelque manière que la saignée eût tourné, il en tirait des déductions avantageuses pour le patient.

11 se livrait ensuite à un examen approfondi du sang, afin d'établir son diagnostic : le sang noir cl aqueux était la marque d'une fièvre quarte ; le sang de teinte jaune, d'une maladie de la rate ; le sang à reflets verts bleuâtres, d'une affection du foie, etc.

Le manuel opératoire de la saignée variait peu ; seul, le bandage qui maintenait les compresses changeait de nom : c'était le royal (pour la veine du pouls) ; le chevestre (pour les veines temporales); la fronde (pour les veines du nez), etc.

La saignée s'accompagnait quelquefois d'accidents, mais il était rare qu'ils eussent la gravité de ceux que nous avons mentionnés. Nous pouvons ajouter toutefois aux noms des victimes de la saignée, celui du grand Condé, et celui du duc de Saint-Simon, l'auteur bien connu des Mémoires ; mais les deux personnages en furent quittes pour la peur.

Le grand Condé se faisait un jour saigner. D'AÏ-

USAGES ET COUTUMES DISPAULS iXJ

lence, l'opérateur, lui pique l'artère : — « Monseigneur, lui dit-il, quel parti prendriez-vous, si votre chirurgien, en vous saignant, avait eu le malheur de vous blesser ?» — « Si j'avais confiance en lui, répartit le prince, je l'engagerais à réparer le mal qu'il aurait fait. » D'Allence travailla si bien (juc le mal fut, en effet, réparé. Le prince se rappelait, sans doute, cette aventure, lorsque, plusieurs années après, se trouvant obligé de se faire saigner (Il route, par un frater de village, il lui dit : « Ne Iremblcs-tu pas de me saigner ? » — « Ma foi, mon prince, c'est à votre Altesse à trembler. » Ce qui n'était pas mal riposter.

Quant à Saint-Simon, il vit, à la suite d'une saignée maladroite, se former un abcès, qu'on dut ouvrir, mais qui n'eut pas de conséquences fâcheuses. On n'en accusa pas moins le chirurgien d'avoir piqué un tendon ou un nerf.

Pareille mésaventure était arrivée au roi Charles IX ; Ambroise Paré en a conté le récit dans dos termes qui méritent d'être rappelés. .

Le Roi ayant la fièvre, monsieur Chapelain, son premier médecin, et monsieur Casiellan, aussi médecin de Sa Majesté la Reine Mère,, lui ordonnèrent la saignée. Pour la faire on appela un chirurgien qui avait bruit de bien saigner; lequel cuidant faire ouverture i\ la veine, piqua le nerf, qui fit proinptement écrier le Roi, disant avoir senti une très grande douleur; par quoi assez hautement je

()i) MOKLllS INJIMKS DU PASSE

(lis qu'on desserrât la ligature, aulrcmcul que le bras enllo roit bien fort, ce qui advint subit avec une contraction du bras, de manière qu'il ne le pouvoit lléchir et étendre librement, et y étoit la douleur extrême tant à l'endroit de la piquûre que de tout le bras. Pour le premier et plus ])rompt remède j'ijppliquai une petite emplâtre de basilicon de peur que la jjlaie ne s'agglutinât, et par dessus lout le bras des compresses imbues en oxycrat, avec une ligature expulsivc, commençant au carpe et finissant près rtqiaule, pour faire renvoi du sang et esprits au centre du corps, de peur que les muscles ne reçussent trop grande fluxion, inflammation et autres accidens. Cela fait, nous nous retirâmes à part pour aviser et conclure quels médicamens on y devoit appliquer pour appaiser la douleur ri obvier aux accidens qui viennent ordinairement aux piquùres des nerfs. Je mis sur le bureau qu'on devoit mettre dans la i)iquùrc de l'iiuile de térébenthine assez chaude avec un peu d'eait-de-vie rectifiée, et sur tout le bras une emplâtre de diachalciteos dissout avec du vinaigre et l'huile rosat, en continuant la susdite ligature expulsive. Mes raisons étoient que la susdite huile et eau-de-vic ont puissance de pénétrer jusqu'au fond de la piquûre et de sécher l'humidité qui sortoit de la substance du nerf, et par leur chaleur, tant actuelle que potentielle, calmer la douleur; et ladite emplâtre de diachalcitheos a pareillement vertu de résoudre l'humeur jà courue au bras, < l empêche la descente d'autres humeurs. Quant à la ligature, elle sert à roborer et restraindre les muscles, exprimer et renvoyer aux parties supérieures l'humeur jà descendue, et empêcher nouvelle fluxion, ce que lesdits médecins accordèrent et conclurent tels remèdes y être utiles et nécessaires. Par ainsi la douleur cessa, et pour davantage résoudre, étant l'humeur contenue en la partie, on

VJll :^B

USAGES ET COUTUMES DISPARUS (il

usa puis après les remèdes résolutifs et dessicatifs comme de celui-ci : farine d'orge et d'orobe deux onces de chaque, il. de camomille et de mélilot deux pincées de chaque, beurre frais une once et demie, lessive de barbier suffisamment pour un cataplasme.

Le Roi demeura trois mois et plus sans pouvoir bien lléchir et étendre le bras, néanmoins, grâces à Dieu, il fut parfaitement bien guéri, sans que l'action fut demeurée aucunement vitiéo.

\oilà un exemple de ce que les chirurgieiiB modernes ont appelé la contracture d'amont. On. comprend l'étonnement d'un chirurgien du seizième siècle en présence d'un phénomène aussi nouveau pour lui ; et cependant. Paré a entrevu, très incomplètement sans doute, le syndrome sensitif, qui devait être mis en évidence plus de trois siècles après lui (i). Paré incrimine positivement la blessure du nerf, et non celle du tendon, dans le cas de Charles IX (^).

Dans une autre observation du même chirurgien, il semblerait qu'il y ait eu piqûre du tendon, bien (}ue la relation manque un peu de précision. Il s'agit de « Mademoiselle la Baillive de Gourtin,

VI ; Cf. Gazelle hebdomadaire des Sciences médicales de Bordeaux, 3 octobre igiS (Le Syndrome du grand nerf occipital, par Maurice Ducosté).

(a) Cf. Clinique chirurgicale des plaies par armes à feu, par A.-O. LoMBMti), 170-2.

qui, pour avoir été mal saignée du brus, il lui tomba en gangrène et totale mortification faute d'avoir été, remarque Paré, ainsi secourue. » Si le nerf eût été intéressé, on aurait observé, comme dans le cas précédent, de la raideur, de l'insensibilité, et même de la paralysie, mais non une mort prompte. On ne peut se prononcer faute d'une information suffisante.

Le plus souvent, des accidents de la nature de ceux que nous venons de rapporter, survenaient du fait d'un opérateur maladroit, un ignorant barbier, nullement soucieux des lois de l'anatomie. Les véritables chirurgiens, qui avaient suivi l'enseignement des maîtres, se gardaient de ces errements dangereux. Ils savaient que la saignée du bras, a toujours révulsive à l'égard des parties inférieures qui reçoivent le sang du tronc de l'aorte descendante, convient dans des dispositions inflammatoires de ces parties ; et, par la même raison, la saignée du pied (i), tou-

(i) Cette saignée n'était pas toujours sans danger, si nous en croyons le récit de la baronne du Montet {Souvenirs, 287) :

« Le comte Jean O'Donnell me conta un soir, que s'ctant fait saigner au pied, il se coucha et s'endormit. La nuit suivante, la bande se détacha, la veine se rouvrit et le sang se mit à couler à grands flots, inondant le lit et le parquet. Il dormait toujours et d'autant mieux qu'il s'affaiblissait de plus en plus ; ce sommeil devait bientôt devenir mortel; ses gémissements réveillèrent son valet de chambre : effrayé de l'état où il trouvait son maître, après avoir inutilement cherché à arrêter le sang, il courut chercher le chirurgien ; mais au moment où il ouvrait la porte de l'hôtel où demeurait ce

jours révulsive à l'égard des parties supérieures, convient toujours quand ces parties sont affectées ou menacées d'inflammation » : c'est à la saignée du pied que le célèbre Silva avait le plus souvent recours (i), c'est celle qu'il recommandait de préférence, dans les fièvres continues, dans les fièvres malignes, dans la vai'iole.

chirurgien, il fut vivement poussé par un homme qui en sortait précipitamment : c'était le chirurgien qui avait rêvé que le comte O'Donnell se mourait et qui n'avait pu résister à son inquiétude et accourait à son secours. »

(i) On a conté à la suite de quelles circonstances Silva avait été converti à la saignée des parties basses du corps. Le jeune. Louis XV était malade (en 1721) ; Dodart, médecin ordinaire du Roi, Boudin et Helvétius, son survivancier, Thevet, médecin de Madame, et Falconet le père avaient décidé de faire saigner le roi dans l'après-midi. Maréchal obéit ; la fièvre persiste. Le soir, les doctem-s se réunissent de nouveau, admettant Maréchal et La Peybonie à leur délibération. Helvétius, seul de son avis, demande qu'on fasse la saignée au pied. Maréchal déclare qu'il brisera sa lancette, plutôt que de se soumettre à l'avis d 'Helvétius. On parvient néanmoins à vaincre son obstination, et on le décide à pratiquer cette saignée du pied. L'opération réussit à merveille et, peu après, le roi était complètement rétabli. Silva se fit, dès ce moment, le coryphée de la saignée du pied. C'est une saignée du pied que Chirac avait proposée au Régent. Le chirurgien s'étant présenté pour l'exécuter, le prince lui dit : « Que veux-tu faire ? Va te faire f... avec les médecins, je ne le veux pas, moi ! » (Journal manuscrit de la Réagence, 2^ mars 1722.) Chirac fut obligé de le suivre pendant des huit jours, la lancette à la main, avant de se voir écouter {Les Maîtresses du Régent, par M. de Lescure, 201).

A l'heure actuelle, la saignée du pied n'est pas complètement abandonnée : le professeur Bacelli, de Rome, l'a préconisée en ces dernières années, comme traitement de la néphrite aiguë \V. le Courrier médical, 7 juillet 10^7).

6/| Ma:i us iMJ.MKs i)i; passé

Tous lie parlageaicnl pas l'opinion de Silva. Hecquet principalement, celui que Le Sage a immortalisé sous les trails du docleiir Sangracio, prétendait (jue la~ saignée du pied, favorable au delà des Pyrénées, était nuisible aux Français, et il appuyait celle théorie par des considérations du dernier ridicule sur le tempérament des Espagnols (i),

A la vérité, l'usage de la saignée était fort répandu en Espagne, beaucoup plus que chez nous (2). « Ils se font faire la saignée hors du lit, conte ur^ voyageur du dix-septième siècle, tant que leurs forces le leur permettent ; el lorsqu'ils en usent par précaution, ils se font tirer du sang deux jours de suite du bras droit et du bras gauche, disant qu'il faut égaliser le sang. » Mme d'Aulnoy (3) assure que, de son temps, on saignait plus "souvent au pied qu'au

..(i) Observations siii- la saifinée du pied (Paris, 1727).

(2) Cependant, au xvni® siècle, il sévit en France une véritable manie de saigner. Mlle Aïssé rapporte, non sans s'indigner, que le duc d'Epernon, s 'étant pris de fantaisie pour la chirurgie, s'était mis à trépaner et à saigner tous ceux qu'il rencontrait et qui voulaient bien y consentir. Il rencontra, on s'en doute, quelques résistances : c'est ainsi qu'ayant voulu saigner le mari d'une jeune femme, que le duc de Gesvres avait dotée, la nuit même de leurs noces, le pauvre misérable se refusait à se prêter à ce caprice ; il ne consentit à ^1; laisser piquer la veine que lorsqu'il eût reçu cent écus. (V. m

Bled, La Société française du xvi® au xix^ siècle : xviii® sicclf . les Médecins, 58).

(3) Voyage d Espagne, passim.

Quand les dames se faisaient tirer du sang, on leur donnait à cette occasion, un habillement com

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