L.V SAIGNÉE DU PIED
(D'après une gravure de 1613.)
Plet (I), « et il faut remarquer, ajoute-t-elle, qu'elles gnee et ne pouvant attendre que le tailleur lui eût
portent jusqu'à neuf ou dix jupes à la fois», de manière que ce n'est pas une médiocre dépense. C'est l'occasion de rappeler que Mme de Pompadour se fit donner, dans une circonstance analogue, 6.000 livres par Louis XV ; ce n'est qu'à ce prix qu'elle consentit à se laisser saigner (i). Mme du Barry devait y mettre moins de façons (2).
Le chirurgien avait grand soin de conserver la bandelette ou quelque mouchoir taché du sang de la belle opérée, et il en tirait un large profit.
Il y avait des amoureux assez fous pour donner la plus grande partie de leur vaisselle d'argent au chirurgien ; et ne croyez pas que ce fût seulement une cuiller, une fourchette ou un couteau ; cela allait à des 10.000 et 12.000 livres; et « c'est une coutume si fort établie parmi eux, qu'un homme aimerait mieux ne manger toute l'année que des raves et des ciboules, que de manquer à faire ce qu'il faut en ces sortes de rencontres » (3).
Nous avons dit que les Espagnols préféraient saigner au pied qu'au bras ; la raison qu'en donne
fait l'habit qu'il voulait lui donner, lui en envoya un qu'on venait d'apporter à la marquise de Liche, qui est extrêmement belle. Il dit, ordinairement, que pour être le plus heureux de tous les hommes, il ne souhaiterait qu'une maîtresse aussi aimable qu'est sa femme. » Voyage d^Espagne, par la comj tesse d'AuLNOY, 4oi.
(i) Chron. Méd., 1901, 762.
(2) Histoire de Madame du Barry, par Gh. Vatel, t. III,
(3) Comtesse d'AuLNov, op. cit., 629 (Edition Pion).
l'auteur du piquant récit que l'on va lire est de celles qu'il faut connaître, car nous ne sachions pas qu'elle soit de notion courante.
Après avoir décrit que les étrangers ont tort de ne tant désirer voir Madrid, que parce que « tout ce qui est beau et de plus aimable est toujours caché » ; et que les rares dames qu'on peut y voir sont « si dangereuses pour la santé, qu'il faut avoir une grande curiosité avec de pareils risques », notre informatrice poursuil^(i) : ^
Malgré cela, le seul plaisir et l'unique occupation des Espagnols, c'est d'avoir un attachement. De jeunes enfants de qualité qui ont de l'argent, commencent dès l'âge de douze à treize ans à prendre une amancebade, c'est-à-dire une maîtresse concubine, pour laquelle ils négligent leurs études et prennent dans la maison paternelle tout ce qu'ils peuvent attraper. Ils ne voient pas longtemps ces créatures sans se trouver en état de se repentir de leur mauvaise conduite.
Ce qui est effroyable, c'est qu'il y a peu de personnes en ce pays, soit de l'un ou l'autre sexe, et même des plus distinguées, qui soient exemptes de cette maligne influence. Les enfants apportent le mal du ventre de leur mère, ou le prennent en tétant leur nourrice. Une vierge en peut être soupçonnée, et à peine veulent-ils se faire guérir, tant ils ont de certitude de retomber dans les mêmes accidents. Mais il faut qu'ils ne soient pas si dangereux en Espagne qu'ailleurs, car ils y conservent de fort beaux cheveux et de fort belles dents.
(1) Voyage en Espagne, auct. cit., 4oo et auiv.
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On s'entretient de cette maladie chez le Roi et parmi les femmes de la première qualité, comme de la fièvre ou de la migraine, et tous prennent leur mal en patience, sans s'en débarrasser un moment. Dans le doute où l'on est que la femme la plus vertueuse ou le petit enfant n'en aient leur part, l'on ne saigne jamais au bras, c'est toujours au pied.
Un enfant de trois semaines sera saigné au pied, et c'est même une coutume si bien établie, que les chirurgiens, qui ne sont pas fort habiles, ne savent point saigner au bras. J'ai été incommodée; il a fallu me servir du valet de chambre de l'ambassadeur de France pour me saigner au bras.
Les phlébotomistes de notre pays avaient au moins un avantage sur ceux d'Espagne ; ils étaient aussi habiles à saigner au pied qu'au bras : tout membre leur était bon, pourvu qu'il fût matière à saigner.
C'est au dix-huitième siècle surtout que le sang va couler, on peut dire, à pleins bords.
On prétend que Chirac, médecin du Régent, s'écria un jour : <( Petite vérole, tu as beau faire, je t'accoutumerai à la saignée I » Un Allemand (i), qui voyageait en France sous la Régence, ne manque pas de mettre en garde ses compatriotes
(i) De NEMBrrz, Séjour à Paris, c*est-à-dire Instructions fdèles pour les voyageurs de condition, comment ils doivent r? se conduire s^ils veulent faire un bon usage de leur temps argent durant leur séjour ô Paris.
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coHtre cette rage sanguinaire. « Dès que quelqu'un se dit malade, note-t-il, le médecin ou le chirurgien, sans en demander davantage, ordonne une saignée (i). « Quelques années auparavant, le Sicilien Marana, visitant Paris, écrivait de son côté : « Quand j'ai voulu assurer que jamais on ne m'avait ouvert la veine, les chirurgiens de France n'ont pu me croire, sans auparavant me voir nud. »
La saignée constituait à elle seule presque toute la chirurgie de cette époque. (( C'était tput un art, écrit un de nos confrères (2), que de savoir tenir la lancette avec élégance et soutenir le bras du patient avec grâce et délicatesse. Le grand point d'honneur de l'opérateur était de ne pas manquer la veine. La saignée blanche était comme un déshonneur. Cette attention méticuleuse à l'endroit des détails insignifiants est bien caractéristique des tendoîi de cette époque frivole, oii tout visait à une préciosité qu'on croyait être de l'art ou du bon goût ».
On ne se souciait aucunement de la. propreté. Les chirurgiens n'avaient que mépris pour cette vertu. « Des lancettes rouillées (3), à peine essuyées, repo-
(i) En 1759, Boyer publiait les Abus de la saignée ; le titre seul est caractéristique.
(2) Le Dr Hamonic, dans un curieux article sur la saignée au dix-huitième siècle. (Revue clinique d'Andrologie et de Gynécologie, avril 1898.)
(3) En 1784, les lancettes sont si défectueuses que la saignée en est rendue assez douloureuse. (V. le Journal de Mme Cradock,
^2 MOEURS INTIMES DU PASfeÉ
saient dans des étuis somptueux », qui font aujourd'hui la joie des collectionneurs ; le Tf Hamonic en possède un en galuchat, contenant six lancettes d'une fabrication merveilleuse. <( Lames d'acier résistant et souple, d'une minceur extraordinaire : articulations d'argent ; valves de corne plus transparentes que l'écaillé ; forme générale des plus élégantes, tout est fait pour séduire et donner une sensation artistique » (i).
Que dire des plats à saigner ? Il en existe de toute forme et de toute matière. En voici un, en faïence espagnole, que le confrère érudit dont nous venons de citer le nom, a acquis dans une vente, il y a quelques années, et dont il a bien voulu nous communiquer le cliché, en y joignant une description très suffisamment explicite (2).
à la date du 22 septembre 1784 ; cité par Alf. Franklin, Variétés Chirurgicales.)
(i) Le cliché que nous reproduisons, et qui nous a été obligeamment communiqué par le D"" Hamonic, permet de se rendre compte de la multiplicité de formes des lancettes en usage : lames à grain d'orge, à grain d'avoine, en langue de serpent ; en or, en argent, en acier ; avec manches de corne, d'écaillé, de nacre. En bas et à droite du cliché, un lancettier en peau de serpent, du xvii* siècle ; les autres étuis, en galuchat ou en argent, sont du xviii®. Le lancettier plat n'apparaîtra que vers la fin du Premier Empire. Les lancettes automatiques, à déclanchement, n'ont paru sur le marché que beaucoup plus tard ; elles ont joui d'une certaine vogue,
(2) « Le marli est bordé d'une guirlande de fleurs et de fruits polychromes, et le fond est décoré d'une marine très finement dessinée, au-dessus de laquelle se déroule, soutenue
USAGES ET COUTUMES DISPARUS "jb
Le D' Hamonic possède, en outre, dans son musée, un groupe charmant, en porcelaine ancienne de Nàples, représentant l'opération de la saignée, dans ses moindres détails. Il fallait que la saignée fût bien à la mode, pour avoir tenté l'imagination d'un céramiste. Le sujet est admirablement et très gracieusement rendu (V. p. 8i).
Une jeune femme à demi nue est étendue sur un large fauteuil Louis XVI, son bras gauche supporté par un Amour chirurgien, qui le maintient dans une des positions exigées par le manuel opératoire. L'Amour tient de sa main droite la lancette avec laquelle il va piquer la veine médiane céphalique, qu'il immobilise avec le pouce de la main gauche. La bande classique est nouée autour du bras de la patiente à une certaine distance de l'articulation. La jeune femme roule dans sa main gauche le lancettier, suivant l'usage, aCn de favoriser l'écoulement du sang. Un petit Amour infirmier tient le plat à saigner.
Du côté opposé, un grand bassin contenant l'eau froide et la serviette, destinées à rappeler le malade à la vie en cas de syncope, et un chien, complément obligé d'une scène de cette époque, terminent le groupe.
<( Tout ce que nous savons sur les effets de la saignée, écrivait un auteur à la fin du dix-huitième siècle (i), c'est qu'elle diminue la masse générale
par un oiseau et un mascaron, une banderole où est inscrit le nom du propriétaire : Soy del don Josef Palos : J'appartiens à doû Joseph Palos. » V. la reproduction p. 77.
(1) BOYER DE PbEYBANDIER, lOC. cit.
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du sang^. ». On ne pouvait dire en termes plus clairs que la saignée était le plus souvent une médication intempestive.
Déjà, à cette époque, des esprits pondérés, comme Louis, le savant secrétaire de l'Académie de chirurgie, se montrent partisans très prudents de la saignée, en notant avec soin les indications et contre-indications ; celui-ci a même le courage d'ajouter qu'on ne doit avoir égard (( ni aux phases de la lune ni au cours du soleil. »
Mais bientôt allait venir le Réformateur, le grand Saigneur Broussais, qui rendra pour longtemps aux émissions sanguines la faveur qu'elles avaient un instant perdue.
Broussais, obsédé de l'idée d'irritation, ne voit qu'un moyen de calmer celle-ci, c'est de faire des saignées (i), mais des saignées locales ; et il revient à l'usage des sangsues. Dans telles maladies, comme la gastro-entérite, il applique ko, 80, 100, jusqu'à 200 sangsues. Il n'est point jusqu'au dia-
(i) Broussais s'attira parfois des épigrammes, dans le genre de celle-ci :
A M. Broussais qui saigne un peu trop un de mes amis.
Assez, docteur, d'ouvrir la veine.
Tout est bien pour le temps que nous devons aller.
Et Dieu dans la machine humaine N'a pas mis plus de sang qu'il ne doit en couler.
(19 juin i8a6.) (Ch. Maurice, Hist. anecd, du Théâtre et de la Littérature, t. I, 373).
bète, jusqu'à la rage déclarée (i), dans lesquels Broussais ne trouve un motif d'intervenir par les sangsues ou la lancette — car celle-ci n'est pas complètement délaissée : on a noté que, dans les hôpitaux de Paris et de la province, il s'était consommé, dans une année, pour environ 700.000 francs de sangsues 1
Suivant le professeur Fée {Souvenirs de la guerre d'Espagne), en i83A on estimait approximativement, en France, à 80 millions de sangsues le chiffre de la consommation de ces annélides. « Broussais, dit cet ami du célèbre sectateur de la saignée, était inexorable dans l'application de sa méthode ; les sangsues succédaient aux sangsues, les débilitants aux débilitants, et quand la maladie était vaincue, malgré le traitement et par les ressources supérieures de la nature, la langueur persistait et constituait une véritable maladie ; les convalescences étaient d'une longueur désespérante. »
Le général Mongardet, qui, au dire de quelqu'un qui semble l'avoir approché (2), était un homme d'esprit et un fin gourmet, évita une mort certaine, en trompant Broussais : (( Convalescent, il réclamait en vain avec énergie un peu d'alimentation ; Broussais avait mis, à côté du patient, une garde-malade pour le surveiller ; le général, furieux, l'ayant éloignée,
(i) Delattre, op. cit., 102.
(2) D"" FoissAC, Uart de prolonger la vie, 455
cherchait de tous côtés des aliments, et, n'en trouvant pas, il avala spontanément la pâtée d'un chat qui était près de sa porte. Il croyait périr d'indigestion, il s'endormit paisiblement ; à dater de ce moment, il sut tromper Broussais, mangea à sa guise et se rétablit. »
Le doctrinaire était loin, paraît-il, de se conformer, dans l'habitude de la vie, aux préceptes qu'il savait imposer aux autres : il disait plaisamment qu'il fallait suivre sa doctrine au lit du malade et celle de Brown à table : on sait que Brown prescrivait surtout les stimulants.
Au temps de Broussais, on saignait pour les névroses, pour la chloro-anémie, pour l'apoplexie. Cela ne réussissait pas toujours dans ce dernier cas : le fameux avocat Paillet qui, avec Lachaud, fut le défenseur de Mme Lafarge, frappé d'apoplexie au cours d'une plaidoirie, succomba le jour même, en dépit de deux saignées consécutives.
On a pareillement préconisé la saignée pour les crachements de sang. Le temps n'est pas éloigné où les praticiens conseillaient de saigner jusqu'au blanc dans l'hémoptysie. On n'a pas attendu notre époque pour constater les inconvénients de cette pratique.
L'illustre Grétry, qui était sujet aux crachements de sang, a laissé d'excellents conseils à cet égard :
Ne vous faites jamais saigner pendant l'hémorrhagie,