ET A LA RENAISSANCE
Dans une de ces harangues que le maître Landouzy se plaisait à prononcer devant une assemblée de savants (i), le regretté doyen émettait cet aphorisme, que les médecins de la génération nouvelle doivent, avant tout, être « des empêcheurs de maladies, plutôt que des guérisseurs de malades ». On ne s'exprimait pas d'une autre façon, bien qu'en un langage moins disert, il y a six cents ans : « Le cors en santé garder et les maladies eskiver », recommandait déjà Aldebrandin de Sienne, natif de Toscane, mais Champenois d'adoption, qui mourut dans la capitale de la Champagne,
(i) L'Evolution de la Médecine et son rôle social au temps présent, par L. Landouzy. (Association française pour l'avancement des sciences ; Lille, août 1909 : Revue Scientifique, 7 août 1909.)
après avoir été archiàtre du bon roi Louis, neuvième du nom. Pour qui veut connaître l'état de l'hygiène à cette époque de pré-Renaissance qu'est le xuf siècle, il n'est source meilleure que le traité d'Aldebrandin (i).
(( Garder le corps en santé », c'est la devise, mais c'est aussi la morale de l'auteur du premier livre de médecine écrit en français. Celui-ci ne nous renseigne pas seulement sur les moyens destinés à maintenir l'équilibre physiologique, ce que nous appellerions l'hygiène générale ; nous y voyons, en outre, indiqués les soins à donner à chacun de nos organes en particulier. Il y est énuméré les différentes qualités et propriétés des aliments, des œufs, des laitages, des légumes et des fruits ; l'accommodement et l'assaisonnement qui leur conviennent décèlent maintes habitudes culinaires du temps oii fut composé ce compendium de diététique.
Notre ancêtre connaissait le parti qu'ctn pouvait tirer de l'hydrothérapie ; et il ne manque pas de nous signaler les bienfaits de médications préservatrices ou curatives, aujourd'hui peu ou prou délaissées, mais qui jouissaient alors d'une grande
(i) Le régime du corps de- maître Aldebrandin de Sienne, texte français du xni" siècle, publié par les D''» L. Landouzy et R. Pépin ; chez Champion, Paris, 5, quai Malaquais.
vogue : telles que la saignée, la purgation, les ventouses et les sangsues. L'hygiène, pour tout dire, est envisagée, dans cet antique traité, sous ses multiples aspects : l'hygiène vestimentaire, comme l'hygiène saisonnière ; l'hygiène du vieillard, comme celle de l'enfant.
Ainsi que l'a fait observer Landouzy (i), dans l'étude consacrée à l'ouvrage qu'il a eu l'heureuse inspiration d'exhumer, le régime particulier de la femme enceinte, les soins que réclament les nouveau-nés, leur allaitement et le choix de la nourrice, la puériculture, comme on dirait à l'heure actuelle, sont, de la part d'Aldebrandin, l'objet d'un développement détaillé et de minutieuses descriptions.
Dans la pratique, on se guidait, à véritablement parler, plutôt d'après des superstitions : les dires des commères étaient plus en faveur que les prescriptions plus ou moins scientifiques.
Veut-on connaître les usages courants, c'est dans VEvangile des Quenouilles qu'il les faut puiser. <( On y trouve de tout, écrit un érudit archéologue (2), même des procédés pour avoir un fils ; les signes qui décèlent le sexe de l'enfant à venir (on
(i) Pourquoi j'ai édité le Régime du corps, par le professeur Landouzy (/Esculape, juillet 191 1, i45).
(2) A. Gascard, La Naissance au moyen âge (Paris, Em. Leroux, 1916).
(y) MŒURS INTIMES DU PASSE
tient que les femmes grosses d'un fils maigrissent sur la fin de la grossesse) ; et surtout, les précautions, alimentaires et autres, dont l'oubli entraînerait pour l'innocent les plus fâcheuses conséquences. »
Que la femme enceinte se garde de manger de la tête de lièvre, sans quoi l'enfant naîtra les lèvres fendues (bec-de-lièvre) ; pas davantage de la tête de poisson : il viendrait au monde « avec la bouche plus relevée et plus aiguë qu'à l'ordinaire » ; et, pour bien marquer l'influence de l'imagination de la parturiente sur le produit de la conception, on ne manque pas de faire observer qu'à lui refuser ce dont elle aura le désir, on s'expose à voir l'enfant en porter l'empreinte sur quelque partie de son corps.
Aussi, que de soins empressés, de la part de l'infortuné mari, toujours assailli de tribulations ! (( Il court et trote partout pour trouver à la dame ce qui lui plaist, et s'il chiet à la dame une espille (épingle), il l'amassera, car elle se pourroit affoler ou blecer; et encore sera-ce aventure s'il lui apporte viande qui lui plaise, combien qu'il ait mis grant paine à la trouver et avoir... (i). La dame ne fait rien que mignoter et soy plaindre, et le pouvre homme porte toute la charge de la maison, de coucher tart et le-
(i) Quinze joyes du mariage, éd. P. Jannet (1867), 21-a.
c'est un fils !
(D'après la gravure de Moreau le Jeune, XF///e siècle.)
tJSÀGES ET COUTUMES DISPARUS ^5
ver matin, et penser de son mesnage, selon Testât dont il est ».
Femme grosse a loy de tout dire, on doit fournir à tous ses appétits ; et il est tel règlement de police, édicté au début du quinzième siècle, qui l'autorise à « prendre pour son état du fruit plein ses mains ou le manger là-même » (i).
Mais il s'agit d'avoir une délivrance heureuse ; combien meurent en couches, qui auraient peutêtre échappé à cette issue funeste, si elles avaient pris les précautions d'usage, c'est-à-dire si elles avaient invoqué les saints et les saintes réputés pour procurer un accouchement favorable. Certes, toutes n'ont pas le moyen de se faire apporter à domicile la ceinture de sainte Marguerite, ou de se rendre en pèlerinage aux sanctuaires réputés : aussi la plupart se contentent-elles d'appliquer sur leur poitrine ou de se faire lire le récit de la vie de la sainte, et la foi aidant, le résultat est pareil. D'autres s'entourent le ventre d'une peau de serpent ou lient à leur cuisse gauche une pierre d'aigle : avec de telles amulettes, que craindre de fâcheux?
Les soucis commençaient avec la venue au monde du petit être ; on peut même dire que les
(i) Bulletin du, Comité de la langue, de Vhiitoire et des arts, t. III (1855-56), 4o.
96 MOEURS INTIMÉS DU PASSlÉ
inquiétudes ne quittaient pas la mère durant la grossesse.
On connaît la délicieuse vignette de Moreau le jeune, représentant la jeune femme un peu pâlie, assise entre sa mère et le médecin de la famille :
— Docteur, serait-ce cela ?
Un hochement significatif accompagne la réponse :
— C'est bien cela, madame I
— Tu entends, ma fille, dit l'époux plein d'attentions ; soyons raisonnables maintenant.
Dès lors commence, pour la mère, le luxe de précautions que commande son état. N'en serait-elle pas sûre, d'ailleurs, que les idées fantasques qui passent par la cervelle de la jeune femme, dissiperaient tout doute.
Une fois veult piez de mouton; ■'^ Or veult manger cendre ou charbon;
Or veult fromaige, or veult letue; Or veult que son mari 11 tue Un pourcel pour manger la rate; Or veult de l'oison une paie, Or veult vinaigre; or veult du lait; Or convient autrefois qu'elle ait De la purée de chardons....
Les mets les plus étranges, voire les plus exquis, sa fantaisie les exige, et sans retard :