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CHAPITRE DEUXIEME LA LÈPRE

UN MAL QUI n'a PAS DISPARU ; CAGOTS OU CACOUS.

Maladie éteinte ou seulement assoupie ? Les brusques réveils auxquels nous assistons de temps à autre, disent assez que la lèpre ne saurait être classée dans la catégorie des affections disparues ; naguère encore, ne constatait-on pas des cas de lèpre dans le Valais, oii cette affection avait revêtu un caractère quasi endémique ?

Il y a un peu plus de vingt ans (1897), à un Congrès qui tint ses assises à Berlin, des savants de tous les pays dénoncèrent le péril aux pouvoirs publics. On peut dire aujourd'hui que ce mal qui, pendant tant de siècles, a terrorisé les peuples, est répandu à peu près sur toute la surface du globe :

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il en existe des foyers mal éteints en Norvège, en Islande, en Russie dans les provinces baltiques, en Turquie, et surtout dans l'Orient et l'Extrême- Orient ; on compte plus de cent mille lépreux dans le seul Empire du Milieu (i). Dans le Turkestan, en Sibérie, on chasse ces malheureux, qui cherchent un asile dans les forêts, où ils se disputent une maigre subsistance.

(i) D'après le professeur Jeanselme, dont l'autorité est grande en ces matières, la lèpre occuperait d'importants foyers, non seulement dans les pays ci-dessus mentionnés, mais encore en Portugal, en Espagne, en Sicile et en Grèce, u Elle est répandue partout en Afrique, depuis le Maroc jusqu'au Cap, depuis la côte occidentale jusqu'à Madagascar. » Et le maître léprologue ajoute ces constatations impressionnantes : « En Asie, elle étend son vaste empire sur l'Inde anglaise, où les statistiques officielles accusent iio.ooo lépreux ; sur la presqu'île indo-chinoise, qui, d'après mon estimation, contient 25.000 lépreux, dont i5.ooo ressortissent à nos possessions ; sur les Indes néerlandaises et les Philippines ; enfin, sur le Japon, qui compte So.ooo lépreux. Toutes les îles de la Polynésie sont contaminées,' ainsi que l'Amérique latine : les Antilles, les Guyanes, le Venezuela, le Brésil, et surtout la Colombie où, dit-on, les lépreux sont au nombre de So.ooo. Et ces foyers, en pleine activité, sont encore capables d'expansion. Je n'en veux pour preuve que l'épidémie contemporaine des îles Sandwich ou Hawaï, importée par de nombreux immigrants, jaunes ou blancs, provenant de pays entachés de lèpre. Nous avons laissé envahir la Nouvelle-Calédonie ; les Canaques sont décimés par la lèpre, et maintenant les blancs eux-mêmes sont atteints

« Il faut agir sans délai, si l'on veut sauver la seule colonie française où le blanc peut vivre, travailler et se multiplier comme dans la mère patrie. En Indo-Chine, où la maladie fait rage, les précautions les plus élémentaires sont négligées. Les

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Aux Etats-Unis, on les déporte dans un îlot désert. A San-Francisco, on lés relègue dans une prison, loin de toute habitation (i).

Le Japon, la Colombie, ont leurs lépreux. Notre grande colonie de Madagascar en est peuplée. Il y a quelques années, une révolte éclatait dans une léproserie de Tananarive. Les lépreux de Farafangana, furieux de se voir retenus à la léproserie, sans espoir de guérison, pensaient-ils, avaient formé le projet de tuer toutes les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul qui leur donnaient des soins. Un des leurs s'y opposa, en donnant pour raison que le (( fanzakana », c'est-à-dire le gouvernement, tuerait également leurs femmes et leurs enfants, et qu'il valait mieux, dans ces conditions, profaner le cimetière des Européens et en déterrer les morts, afin de se faire chasser. Ils avaient réussi à déterrer le cadavre d'une religieuse, dont ils avaient éparpillé

lépreux du delta du Tonkin, groupés en village avec leurs familles, se répandent, chaque matin, dans les marchés, ou bien ils se louent pour faire les semailles et la moisson. Ces agglomérations, affranchies de toute contrainte, ne sont pas des foyers d'extinction de la lèpre, comme' on l'a dit à tort ; ce sont plutôt des foyers de dissémination. » Conférence faite à la Sorbonne. le i8 janvier 1906, analysée dans la Chronique médicale, du i5 mars de la même année.

(i) On écrivait de Buenos-Ayres, à la date du 27 novembre 1907 : « Le Congrès de la lèpre a décidé de conseiller au gouvernement de rendre obligatoire la communication aux autorités de tous les cas de lèpre existant dans la République et de rendre ol^ligatoire le traitement sanitaire des lépreux. »

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les restes, cassé le crâne, déchiré la robe et soustrait quelques ossements, quand la police survint.

Sur la côte d'Asie, écrivait naguère le D' NicoLLE (i), dominant le faubourg de Scutari, dont les maisons s'élagent le long de ruelles montueuses, s'étend un jardin merveilleux, le plus beau du Bosphore, d'une étendue de plusieurs kilomètres : c'est le cimetière de Scutari. En un point du cimetière, sur une étendue de quelques centaines de mètres, les tombes ont été abattues et un bâtiment en bois peint en jaune, d'aspect misérable, s'élève. Une porte est au milieu. A l'entour, du linge pend sur une corde, tendue d'un cyprès à une tombe : c'est la léproserie. Au centre du bâtiment est une cour rectangulaire, que bordent des constructions basses, à un seul étage, à peine surélevé, quelque chose comme les cellules d'un cloître : ce sont les habitations des lépreux.

Notre pays est parmi les privilégiés : d'après une statistique récente, il n'y aurait guère plus de /ioo lépreux répartis sur la Côte d'Azur, dans le delta du Rhône et en Bretagne.

En 1807, des cas de lèpre se manifestèrent à Vitrolles, aux Martigues et dans une grande partie de la Provence (2). On retrouva des familles de

(i) Normandie médicale, décembre 1897.

(2) Sur « la répartition de la lèpre en France », v. notre article du Journal de la Santé, du i'"" septembre 1901.

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lépreux, en i83o, dans cette région, notamment à Vitrolles et à Oneille, d'où était originaire le lépreux de la cité d'Aoste (i), célèbre par le récit de Xavier de Maistre.

L'Aquitaine a été de tout temps l'une des provinces les plus éprouvées par la lèpre. Ambroise Paré avait déjà fait cette constatation, qu'on voyait plus de ladres « en notre Languedoc, Provence et Guyenne qu'au reste de la France. »

En même temps que les lépreux, vivait une autre

(i) On a dit que le récit de X. de Maistre était inventé de toutes pièces ; rien n'est plus inexact. Dans ses Souvenirs de France et d'Italie (222-224), M. d'EsxouRMEL rapporte qu'ayant un jour prié M. de Maistre de lui faire connaître, par quelques lignes de sa main, les circonstances vraies d'une histoire qu'on prétendait imaginaire, X. de Maistre lui répondit par la page suivante, transcrite sur un exemplaire que possédait le narrateur : « Le lépreux, comme on le voit dans son histoire, est né dans la principauté d 'Oneille, où il habitait une maison isolée près de la mer. Lorsque l'armée française vint envahir le pays, il crut devoir s'éloigner et vint à Turin Fans passe-port ; on l'arrêta à la porte de la ville et on le conduisit chez le gouverneur, qui le fit placer dans un hôpital, jusqu'à ce que sa demeure de la cité d'Aoste fût préparée ; il y était depuis quelques années, lorsque sa sœur, affectée de la même maladie, vint partager sa solitude ; outre cette sœur, il avait un frère plus jeune que lui, qui se destinait à l'état ecclésiastique et paraissait jouir d'une bonne santé, mais au moment de prendre les ordres, il fut attaqué par la lèpre qui se déclara tout à coup sur une de ses mains. Le malheureux, voyant cet horrible mal augmenter rapidement, mourut de douleur dans un court espace de temps. C'est tout ce qu'a pu recueillir sur ce sujet l'auteur de l'opuscule ci-joint, »

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classe de parias, dont la condition n'était pas beaucoup meilleure.

Dans les grandes villes de l'Ouest et du Midi de la France, dans celles du nord de l'Espagne, ils étaient relégués et comme parqués dans un faubourg, sorte de ghetto, d'où ils ne pouvaient sortir que marqués d'un signe qui les fît reconnaître. Dans les campagnes, ils habitaient des huttes misérables, groupées à l'abri des murailles d'un château seigneurial, ou sous la protection d'une abbaye, en tout cas séparées du village voisin par un cours d'eau ou par un bouquet de bois.

Tout commerce familier avec les autres habitants était défendu aux lépreux par la loi et plus encore par les mœurs.

L'accès des églises ne leur était point interdit, mais ils y occupaient une place à part, derrière les fidèles, dont ils étaient séparés par une balustrade. En quelques endroits,' ils devaient entendre l'office de la porte.

Un bénitier particulier leur était affecté ; le bedeau leur présentait l'eau bénite au bout d'un bâton, comme s'ils avaient pu souiller l'eau lustrale des autres chrétiens ; de même, le pain bénit leur était jeté, et non pas offert dans la corbeille. A l'offrande, on ne refusait pas leur obole, mais on leur donnait à baiser autre chose que la patène. Enfin, à toutes les cérémonies de l'église ils pre-

naient part après les autres, quand ils n'en étaient point exclus. Irréconciliés jusque dans la mort, leur dépouille était enfouie dans un cimetière privé, ou dans un coin du cimetière commun. Ces parias, que les autorités ecclésiastiques trai-

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Le Bénitier des Cagots, à l'Église de Dognen [Basses-Pyrénées).

talent si cruellement, n'étaient pas plus ménagés par les pouvoirs civils.

Défense leur était faite d'entrer au moulin pour moudre le grain : le meunier les recevait à la porte.

Défense d'aller laver aux fontaines ou lavoirs ; défense de danser et de jouer avec les personnes

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saines, d'avoir des bestiaux, de faire du labourage : on les autorisait seulement à demander l'aumône et à vivre de leur métier de bûcheron ou de charpentier (i).

Quels étaient ces infortunés, tenus de vivre ainsi en marge de la société ; ces tâcherons, à qui restait l'unique privilège de faire des cercueils, ou de construire des potences pour l'exécution des criminels ? Pour quel crime subissaient-ils cette dure expiation ? C'étaient ce qu'on appelait les Cagots (2)

(i) Ils avaient le monopole des grande? constructions. Ainsi les cagots étaient chargés de l'entretien du château de Pau, que leurs ancêtres avaient bâti. La Chambre des comptes payait les réparations du Jxmc où les cagots travaillent à la cour Custellane du châte<iu. Les cagots, méprisés, rejetés hors de la société, n'étaient pas aussi humbles qu'on peut le croire, et si leurs travaux n'étaient pas bien payés, ils osaient faire des procès au roi (G.-R. de Lagrèze, Henri IV, vie privée, détails inédits.)

(2) De nombreux travaux ont été consacrés aux cagots ; nous citerons, entre autres : T.op lacos m:iii(lilos de Bretagne {Société d'EjnuMion des Côtcs-,hi-\nr<l . t. XI, -y.o-) : Les cagots (Revue de Gascogne, t. Xl\. iSyS. 3o.G : Bulletin polymathique de Bordeaux, i8i5, i3i : BuIIlIIii Irimestriel de la Société Ramond, à" année, 1869, 2/i) ; Les cagolfe à Biarritz (Bulletin mensuel de Biarritz Association... Société des Sciences, Lettres et Arts, 9« année, igo/i, So-S? et 54-59) ; Origine des cagots (Congrès scientifique de Dax, mai 1882, 227) ; Cagots, gaffas et cassos (Bulletin de la Société d'histoire de la médecine, 1905, 69-109) ; les Chrestiaas (M, 1905, 208-229) ; les Cagots, quelques mots sur leur origine (/Esculape, septembre 191 05 Lépreux et cagots du Sud-Ouest (Revue scientifique, 27 août 1910) ; Les cagots au xvii® siècle (Revue de Gascogne, 1896, 576) ; Particularités sur les cagots des Landes (Congrès archéologique de France, 55« session, 282 et s.) ; Une variété de cagots

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OU Chrestiaas, sorte de serfs de la glèbe, ou plutôt <( ni au-dessus ni au-dessous des serfs » (i) ; soumis à toute espèce d'obligations ou de règlements hu-

dcs Pyrénées, par le D"" E. Magitot (Ext. du Bulletin de VAcadémie de médecine, des 25 et 3i octobre 1892) ; les Cagneux devant le sénéchal de Quimper en 1667 (ext. du Bulletin de la Société archéologique du Finistère, i884) par M. Trévédy; les Caquins de Bretagne, arrêt du Parlement (20 mars 1681; Vannes 1904); La séparation des lépreux et leur conditiori, notamment en Bretagne; la Lèpre à l'époque actuelle, par le même (Saint-Brieuc, 1904). Nous devons tout particulièrement signaler la très attachante monographie du D' H. M. Fay, sur les « Lépreux et Cagots du Sud-Ouest », parue chez Champion, en 1910. Il est juste d'ajouter qu'avant cet ouvrage, avaient paru d'autres travaux importants sur cette question : en i843, V Histoire des races maudites de la France et de l'Espagne, par Francisque Michel, 2 vol. in-8 ; l'œuvre très estimable de DE Rochas, que nous avons citée plus haut; enfin, les diverses communications de Zambaco-Pacha, insérées dans le Bulletin de VAcadémie de médecine, en 1892 et iSgS, et réunies plus tard, avec de nombreuses additions, dans le volume paru chez Masson, en 1914, sous le titre de : La lèpre à travers les siècles et les contrées.

(i) M. P. Rayrpond a découvert, dans les archives des Basses-Pyrénées, dont il était chargé, trois actes établissant qu'il y eut des cagots médecins (medges), c'est-à-dire médecins officiels des communes. Ces actes, reçus par des notaires de Pardies, de Navarrenx et d'Oloron, remontant respectivement aux années 1874, i384 et i434, donnent à ces mèges le titre de Crestiaas et démontrent qu'ils soignaient et guérissaient les plaies, témoignaient en justice et touchaient des honoraires. D'autre part, le D*" Duhourcau (de Cautcrets), a découvert, dans ces mêmes archives du Trésor de Pau, que la première et peut-être la seule famille de cagots qui ait séjourné à Cautcrets, était celle d'un de ces médecins. (Cf. Les Cagots aux bains de Cauterets, par le D"" E. Duhourcau; mémoire lu au Congrès de l'Association pyrénéenne ; Bordeaux, mai 1891 ; tirage à part chez Ed. Privât ; Toulouse, 1892.)

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miliants ; vivant dans un quartier isolé, « en une sorte de communauté censitaire de l'église et sous

sa tutelle. »

En réalité, les cagois, qu'en Bretagne on nommait cacous, sont des descendants de lépreux, quand ils ne sont pas eux-mêmes .des lépreux. Les dictionnaires bretons sont d'accord sur le sens à donner au mot cacous : les cacous sont ou de véritables lépreux, ou des sujets suspects de ladrerie.

De même que les cagots, les cacous ne pouvaient exercer que certains métiers, réputés infamants : celui de fossoyeur, de dépeceur de bêtes mortes, de cordier. Dans maints endroits de la Bretagne, on> rencontre des corderi^s, mais les cacous les ont pour la plupart désertées, pour se mêler au reste de la population civile.

A chaque instant, le voyageur, dans les départements du Finistère et surtout du Morbihan, se trouve en face d'une ancienne léproserie, ou corderie, ou madeleine, ou bien d'un « cimetière de pourris », d'un pont de lépreux, d'un trou de lépreux, d'une lande.de lépreux (i).

Les cacous, qu'on a parfois appelés caqueux, devaient vivre séparés des gens sains et ne pouvaient se livrer à d'autre commerce que celui du fil ou du

(i) Ballelin de V Académie de médecine, 1892 (Zambaco-pacha).

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chanvre, ni exercer un autre métier que le métier de cordier : il se fait, on le sait, une consommation^ considérable de cordes sur le littoral, soit pour l'ornement des bateaux, soit pour la confection des filets de pêche.

Les asiles de caqueux sont expressément désignés, dans les ordonnances officielles, sous le nom de maladreries. Si tous les hôtes de ces maladreries n'étaient pas entachés de lèpre, tous étaient suspects, et leur contact passait pour dangereux : c'est ce qui explique pourquoi les cordiers passèrent longtemps pour lépreux, sinon "confirmés, du moins en puissance de la maladie, en raison de leur descendance des vrais cacous. Aussi, les cordiers de Pontivy n'ont-ils été autorisés que peu avant 178g, à mettre leur banc dans l'église paroissiale, près de la porte ; jusque-là, ils devaient payer un prêtre, pour faire le service religieux dans leur chapelle privée. Le préjugé dure toujours dans certainescampagnes bretonnes.

Je n'ai jamais vu un caquin se marier, qui ne fût le parent de sa future, écrivait, en i8/jo, le chanoine Gaudin à Francisque Michel. Aussi les dispenses de parents qui ne s'accordent jamais sans raisoa canonique, leur sont-elles accordées sans le moindre motif, si ce n est qu'ils sont tous deux cordiers ou caquins.

Ce que nous en avons dit suffit à préciser ce

qu'étaient,, ces parias, victimes de préjugés séculaires, que justifiaient, il faut bien le dire, une douteuse généalogie et aussi quelques symptômes frustes d'un mal qui avait frappé leurs ascendants avec toute sa rigueur.

Enseigne de Léproserie, en fer forgé (w siècle) Dessm de G. Payr.vud).

l'antiquité de la lèpre

Si la lèpre n'existe plus que sporadique, disséminée, grâce aux améliorations hygiéniques, ou simplement parce que sa virulence s'est atténuée avec le temps, il n'en était pas de même au temps jadis. De tous les fléaux qui ont accablé l'humanité, aucun peut-être n'a laissé dans la mémoire des hommes une si horrifique vision. Le lépreux a été, durant des siècles, un sujet d'épouvante. L'anathème que lançait ccmtre ces réprouvés un poète hindou, traduit l'impression de l'antiquité tout entière.

Qu'il se cache et vive à l'écart sur une litière de fumier avec les chiens galeux et les animaux immondes, celui dont le corps se couvre de pustules semblables aux bulles d'air infect qui s'élèvent des marécages et crèvent à la surface I Car il outrage la lumière. Qu'on le chasse des villages à coups de pierre et qu'on le couvre d'ordures, lui, vivante ordure ! Que les fleuves divins vomissent son cadavre I

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Ce cri de malédiction a été proféré 2./ioo ans avant Jésus-Christ ; c'est dire que le fléau est aussi ancien que les premières annales "de l'humanité (i).

Moïse en parle dans un des chapitres du Lévitlque (2), sous la dénomination de « lèpre ». Disons tout de suite que les livres bibliques comprennent plusieurs affections qui diffèrent nettement les unes des autres : la lèpre des Hébreux embrasse une (partie de la dermatologie et son sens médical est au moins aussi vague tjue celui de (( dartre j>, par exemple.

Moïse admettait diverses variétés de lèpre ; aussi a-t-on pu identifier la lèpre des Hébreux successivement avec la leucé, maladie fréquente en Phénicie ; Véléphantiasis des Arabes ; le psoriasis ou lèpre blanche. Dans le Lévitique, Moïse parle de la lèpre qui envahit le cuir chevelu et la barbe, et il prescrit de raser les parties malades : pour le D' Hamonic (vS), il s'agirait, en l'espèce, de l'herpès

(i) D'après Brugscii (in Hmscn, Hlstor.-géograph. Pathologie, 2«- édition, i883), la lèpre aurait sévi en Egypte l'an 2^00 av. J.-C, affii-mation contestée par Engel (Mitteilungen der Leprakonferenz, Berlin, 1897). Certains font remonter la lèpre au delà même de la période historique, à la période paléolithique de la pierre taillée. (Cf. D'' G. Barbézteux, Contribution à l'étude de l'Histoire de la Lèpre, in Janus, 191A).

(2) Cap. XIII, vers 2-/i6 et cap. XIV; Livre des Rois, 1. IV, c. V.

(3) D'" P. Hamonic, Des maladies vénériennes chez les Hébreux à Vépoque bibliqae, Paris, 1887. Les docteurs W. Du-

tonsiirans ou du sycosis. D'autres passages du saint livre se rapporteraient plutôt à l'herpès circulé (i).

Quoi qu'il en soit, on jugeait déjà la lèpre contagieuse (2), et Moïse avait observé qu'elle était l^ansmissible par les vêtements, les meubles et les poussières des habitations : c'est pourquoi il s'était efforcé d'établir le diagnostic entre les diverses variétés de lèpre, afin de ne pas isoler de la société un homme atteint d'une affection cutanée autre que la véritable lèpre.

Les lépreux, séparés du reste du peuple par mesure hygiénique, ne semblent point, aux époques bibliques, avoir été soumis à un traitement particu-

BRELiLu et A. Bargues arrivent à des conclusions à peu près semblables. Pour ces dermatologues, la lèpre dont parle la Bible, en hébreu Zaraath, désigne plusieurs maladies cutanées et sans doute contagieuses, puisque le Lévitique a dû prescrire des règles hygiéniques à l'égard de ceux qui en étaient atteints; plus tard, le mot zaraath n'a plus désigné, au figuré, que des tares morales. (Cf. Annales de dermatologie et de syphiligraphie, t. V, 1914-1915, n° 12, déc. 1916, 625-687 '. anal, dans la Presse médicale, du i3 juillet 1916). Le professeur Jean- SELME reconnaît, de son côté, que « les livres védiques et même la Bible, contrairement à l'opinion courante, ne mentionnent pas la lèpre en termes clairs. » Chronique médicale, i5 mars 1906, 180.

(i) Nouvelles conjectures sur la maladie de Job, par Rollet. Paris, 1867.

(2) On sait que cette notion de contagion est combattue aujourd'hui, du moins par certains léprologues. (Cf. BarbéziEux, loc. cit.).

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lier. Les prêtres jugeaient des atteintes de la maladie ; ks médecins n'intervenaient pas (i).

Les Grecs et les Romains connurent la lèpre, qui aurait été importée en Italie par les soldats de Pompée, à leur retour en Syrie.

L'antiquité grecque, qui éleva des temples à la lèpre, donna à certaines villes le nom de Lepreon ou Leprea. Ces temples étaient des léproseries, où les malades ne séjournaient pas, mais oii ils allaient consulter des prêtres-médecins, qui formaient une corporation, régie par des statuts et des règlements, dont on n'a malheureusement pas retrouvé le texte.

Les Latins ont bien connu les diverses variétés de lèpre, niais la classification que nous en ont laissée Galien et surtout Celse, est vague et confuse. ' Celse parle, en même temps que de la lèpre tuberculeuse, qu'il ne nomme pas et dont il expose seulement les symptômes, de trois variétés de viti- Ugo, entre autres de celle que le professeur Hebra a baptisée du nom de lèpre maculeuse.

Plusieurs auteurs ont mis leur esprit à la torture, pour déterminer comment la lèpre avait pu pénétrer en Occident. Dom Calmet, le patient bénédictin, se garde de conclure si l'apparition de

(i) Lévit., XIII et XIV; Evang. secund. Luc, XVII, i5 (cités par L. Lallemand, Histoire de la Charité, t. I, 27, note 85).

La Charité dk saint Martin {D'après le tableau attribué à Conrad Witz,

au Musée de Bâle). ^

[saint Martin donne un coin de son manteau à un lépreux cul-de-jatte].

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la lèpre en Europe est due aux nombreux Juifs qui l'habitaient, ou aux Croisades qui avaient ramené de Syrie des Européens infectés (i).

Des historiens de la médecine ont attribué aux Sarrasins l'importation de la maladie en Espagne et de là en France (2). Le D' Zambaco-Pacha, qui a fait de ces questions une étude approfondie, serait plutôt disposé à croire que la lèpre a une origine phénicienne (3). Les Phéniciens naviguaient le long de notre littoral, pour se rendre aux îles Cassitérides (îles Sorlingues), où se faisait un grand commerce d'étain; et aussi, pour aller dans les pays du nord de l'Europe, où certains archéologues croient reconnaître les vestiges de leur industrie. Pourquoi ne pas admettre, plus simplement, que toutes ces maladies, une fois entrées en Italie, ont pénétré, avec les colons et les soldats romains, dans le reste de l'Europe soumis à leurs armes P

Il y a cependant une autre version, dont nous ne contesterons pas la vraisemblance. Au viii' siè- .cle, dans le nord de l'Italie, la lèpre passait pour avoir été importée par les Lombards. Or, ces Lombards venaient du nord de la Germanie,

(i) Labourt, Origine des Lwireries et Léproseries. Paris,

(2) OzANAM, Maladies épidémiques,^lY, i32.

(3) Bull. Ac. de Médecine, 1892, 353.

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région maritime bien voisine de la presqu'île Scandinave, où sévit encore cruellement la lèpre.

C'est, d'ailleurs, dans le nord de l'Italie, dans la Lombardie, la Ligurie, les Alpes-Maritimes que plusieurs auteurs ont signalé, à diverses époques, l'existence de lépreux..

Ce qui est certain, c'est que les expéditions armées et surtout les invasions des hordes barbares (i) contribuèrent à donner à la lèpre une recrudescence et une intensité particulières. En dehors de ces irruptions de flots humains, il s'établit, durant tout le moyen âge, des communications incessantes entre l'Europe et l'Asie ; on allait en pèlerinage à la Terre- Sainte pour gagner le ciel ; et parfois, fait qui n'est pas sans causer quelque surprise, pour se guérir de la lèpre. Grégoire de Tours parle, quelque part, d'un certain Naaman, qui se plongea dans les eaux du Jourdain, persuadé qu'il trouverait la guérison au fond de la sainte piscine.

(i) Notre pays fut successivement ravagé par les Lombards eu 670, les Sarrusins en 729,' les Normands en 8C0, les Hongrois en gS/j.

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