‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 6 sur 71 · L\ LÈPRE ANTÉRIEURE AUX CROISADES LES SAINTS PROTECTEURS DES LEPREUX · texte numérisé non relu

L\ LÈPRE ANTÉRIEURE AUX CROISADES LES SAINTS PROTECTEURS DES LEPREUX

Il est aujourd'hui démontré que si la lèpre s'est surtout propagée en Europe après les Croisades, elle avait, bien longtemps auparavant, exercé ses ravages et provoqué des règlements de police et des mesures sanitaires (i).

Du temps de Grégoire de Tours, il existait déjà de nombreuses léproseries, qu'on avait soin de bâtir hors des villes. Les Annales ecclésiastiques constatent l'existence de léproseries dès 46o, près de l'abbaye de Saint-Oyan, aujourd'hui Saint-Claude.

(i) Sur ce sujet, on consultera avec fruit le travail de Godefroid Kurth, professeur à l'Université de Liège, sur « La Lèpre en Occident avant les Croisades ». Compte rendu du Congrès scientifique international des Catholiques, tenu à Paris, du i^"" au 6 avril 1891; Paris, Picard, 1891. La thèse de MiCHELET, que la lèpre est « le sale résidu des Croisades », fortifiée par Alf. Rambaud, déclarant que « la lèpre commença avec les premières croisades )>. fst victorieusement combattue par l'auteur de l'opuseule précité, avec des arguments sans réplique.

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En 549, le concile d'Orléans arrêtait que chaque évêque devrait s'occuper des lépreux résidant dans son diocèse ; en 583, il fut interdit à ces derniers de vaguer librement au milieu de la population saine, afin de ne pas semer la contagion autour d'eux ; en 634, on établit une maladrerie dans les dépendances de la basilique de Verdun (i).

En 583, se tint, à Lyon, un concile, dans lequel il fut décidé que, « dans chaque ville, il y aurait un logement séparé pour les lépreux » : voilà bien, conclut le D*" Drivon, la constatation indéniable, dès le \f siècle, de l'existence de la lèpre dans la région lyonnaise.

Les actes de Clotaire (63o). les capitulaires de Pépin (767), et ceux de Charlemagne (789), confirment l'existence de la lèpre et ne sont, en réalité, que les commentaires du concile de Lyon (2).

On fut persuadé, dès les époques les plus reculées, que le mal était au plus haut point contagieux ; et qu'il suffisait, pour en être atteint, de toucher les habits ou les meubles du. malade, de respirer le même air que lui.

Les enfants des lépreux étaient tenus sous les fonts baptismaux, et non au-dessus, parce qu'on craignait

(i) Chevalier, op. cit., i8.

(a) Les anciens hôpitaux de Lyon : Léproserie de la Madeleine, par le D' Drtvon.

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que l'eau baptismale ne transmît la maladie ; au quinzième siècle, la croyance à la contagion de la lèpre était encore vivace (i).

La lèpre était considérée comme « 1 enter sur la terre » ; la religion était la suprême ressource des malheureux que la science délaissait, les déclarant

incurables.

De nombi^uk asiles furent créés et places sous l'invocation de saints : saint Lazare (2), saint Julien l'Hospitalier, sainte Madeleine, saint Thomas martyr furent particulièrement invoqués. La foi des peuples voyait, dans cett^ maladie, quelque chose de sacré et de mystérieux, et dans chacune de ses victimes un représentant du Christ, charge des péchés des hommes.

De pieuses légendes plaçaient le lépreux sous la protection divine, et le rendaient l'objet de

(I) ViGNAT, Les Lépreux et les Chevaliers de Saint-Lazare ^'t)Lcs léproseries étaient placées sous ^« dédicace de samt

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Trprtu., depuis une épidémie qm ^vit sou» le «gne de sam I„„i, Dans le Berry, la moindre appanlion de lubercuies

cSés"?!:!. taxée l' ma, de -^-'f/'-J" ,lf ^Ss "u t rJp^ Exoress popul. en médecine, 234). Sur les « samis ^u Sseurs'de la'lèpre «, cf. la France médicale, xo septembre

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la touchante sollicitude de son entourage. De hauts personnages s'imposaient comme pénitence, « pour être agréables à Dieu », de s'exposer délibérément à la contagion, en prodiguant des soins aux lépreux, en baisant même leurs ulcères. Des rois

Sainte Elisabeth, de Hongrie, distribuant des aumônes aux lépreux (D'après une peinture du Musée de Cologne).

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cherchèrent à racheter leur péché par ce procédé périlleux.

Le fils de Hugues Capet, Robert P', Henri H, roi d'Angleterre, rendirent toute.? sortes d'offices aux pauvres ladres. Saint Louis est allé jusqu'à leur mettre les aliments dans la bouche et à leur baiser les mains et les pieds, couverts de sanie purulente (i). Le pieux Robert, sentant les approches do la mort, voyagea de maladrerie en maladrerie, depuis Orléans et Bourges jusqu'à Toulouse, consolant les lcpr<îux, leur distribuant des aumônes, les embrassant avec une sympathique commisération (2).

Sainte Elisabeth posait sa tôte sur leurs genoux et coupait elle-même leur chevelure. Elle se prosternait à leurs pieds et pansait leurs ulcères.

Sainte Catherine de Sienne allait chaque jour visiter une lépreuse, que les magistrats avaient reléguée, hors de la ville. Saint Thomas traitait les malades de la léproserie du Mont-aux-Malades, près de Rouen, avec la plus grande compassion. L'impé

(i) D"" PuECH, La léproserie de Nîmes.

(2) Un empereur byzantin, atteint de lèpre, qui régnait entre 3ii et 3i3, aurait reçu le conseil de prendre, pour s'en guérir, un bain de sang de vierge ; un évèquc de Rome le persuada qu'une simple immersion dans les eaux du Jourdain serait tout aussi efficace. (Tribune médicale, 6 novembre 1909: L'assistance publique et la lèpre dans l'ancienne Byzance, par l<i D"" Zambaco-Pacha).

Saint Louis, donnant df^s soins ai;\ i.Ki'i;i:r\ ilt'nprès un tableau de M. Albert .Mai(;xan. (|ui ,i li-ni.' ;ni s.ih.a do 187',)).

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ratrice Mathilde (i) vendit pour eux le matelas du lit sur lequel elle avait couché durant une longue et grave maladie.

Les chanoinesses de la métropole de Rouen, dans la distribution quotidienne de blé, de pain ou de fruits, qu'elles se partageaient entre elles après les offices, réservaient toujours deux pains pour les lépreux du Mont-aux-Malades (2).

C'est une justice à rendre à l'Eglise qu'elle recueillit, avec un zèle charitable, les malheureux que les pouvoirs publics excluaient de la société. Les Conciles d'Orléans (549) et de Lyon (583) avaient prescrit aux évêques de faire une enquête sur le nombre des lépreux de leur diocèse, et de porter secours, sur les revenus de l'Eglise, aux infortunes les plus intéressantes.

Grâce aux libéralités faites à l'occasion de l'an 1000, oii la croyance universelle à la fin du monde semait l'épouvante, on reconstruisit partout des églises, des hospices et des maladrerics. Philippe- Auguste fit, pendant son règne, l^ concessions ou

(i) La comtesse Sibylle de Flandre, la comtesse Richilde de Hainaut et d'autres personnes de haut rang se dévouèrent au service des lépreux; plusieurs furent victimes de leur dévouement. Dans les environs de Paris, il y «ut, à une certaine époque, une maison appelée La Saulsaye, pour les lépreuses de sang royal. (Alex. Monteil, Hist. des divers étais, t. I ; Voltaire, Essai sur les mœurs, II, 88).

(2) Charte de 1287, citée par l'abbé P. Langlois, Hist. du prieuré de Mont-aux-Malades, 116.

donations à des léproseries, mais n'en fonda aucune (i).

Saint Louis fit bâtir à Die un splendide hôpital pour les lépreux. Dans un « Estât des maladreries de France » de cette époque, sur i5o2 établissements mentionnés, 128 sont indiqués comme étant de fondation royale, 262 de fondation seigneuriale, 53o créés par les communes, les autres par les évoques ou par le clergé.

En i5i5, l'Eveque de Paris avait introduit, dans le Couvent de Saint-Lazare, réservé aux lépreux, « des prêtres, chanoines réguliers de l'ordre de St- Augustin, réformés de St-Victor, et s'était réservé le droit de visiter le Couvent, de se faire rendre compte de l'état et de l'emploi de ses revenus et de son personnel (2). » Quinze années plus tard, un arrêt du Parlement édictait que les lépreux seraient « logés, reçus, nourris et entretenus dans les maladreries de St-Ladre, du Roulle et autres, par ordre de l'aumosnier du Roy... (3) ».

Il semble donc bien que le clergé n'avait pas encore renoncé à ses privilèges de main mise sur les maladreries ; mais on entrevoit déjà un compromis entre l'autorité civile et l'autorité ecclésiastique.

(i) L. Delisle, Cntal. des actes de Philippe-Auguste. Paris, i856.

(2) Marcel Fosseyeux, U Assistance parisienne au milieu du seizième siècle, 42-3.

(3) M. Fosseyeux, loc. cit.

COMMENT VIVAIENT lES TADRES, AU MOYEN AGE

Au moyen âge, chaque bourgade était tenue d'avoir un lazaret. Les administrations communales étaient réprimandées et mêmes punies, lorsqu'elles ne déclaraient pas un lépreux vivant dans le ressort de leur paroisse : c'était la déclaration obligatoire des maladies contagieuses, dont nos mœurs actuelles s'accommodent si mal. Un bâtiment rustique, un amas de cabanes ou de huttes constituaient la maladrerie ; la charité privée et les ressources des malades pourvoyaient au reste.

La plupart des léproseries jouissaient de faibles revenus. Sur 19 léproseries dans le diocèse de Troyes, une seule touchait un produit annuel de 6.000 livres ; le revenu des 18 autres variait de 90 à 600 livres, soit un peu moins de 3oo livres chacune, en moyenne (i). Mais elles reçurent souvent des legs importants : M. Drivon a cité de nom- Ci) Harmand, Notice hist. sur les léproseries de Troyes, 1849, 5.

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breux testaments, dont les lépreux furent les bénéficiaires. Le comte de Champagne, Henri le Libéral, l'ami de saint Bernard, fonda deux maladreries à Provins et deux à Troyes ; entre autres revenus, il affecta à l'une de ces maladreries la dîme sur les profits de l'établissement de bains, et le quart des rognures de la monnaie frappée à Troyes (i).

Dans le plus grand nombre des maladreries, les lépreux étaient forcés d'aller mendier pour leur subsistance. En général, on était charitable envers eux, soit qu'on les regardât comme dignes de pitié, car on y voyait le doigt de Dieu, soit que l'on craignît pour soi pareille affliction (2).

Dès le xjf siècle (3), les léproseries se multiplièrent sur différents points du territoire : on n'en comptait pas moins de 918 en Normandie (4). Il en existait de deux lieues en deux lieues en Picardie. La ville de Lille en possédait trois, dont une réservée aux bourgeois de naissance (5).

(i) L'Etat social de la France au temps des Croisades, par Gaureau; Paris, Pion (1899), /i6o, note i. Cf. Les Maladreries de la cité de Verdun, par Ch. Buvignter, 1862.

(9.) DuMONT, Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar, etc., t. I.

(3) Statuts d'Hôtels-Dieu et de Léproseries, recueil de textes du xii^ au xiv« siècles, publié par L. Le Grand (in-8, Picard et fils). Du même auteur : Le règlement de la léproserie d'Epernay (i325). Epernay, igoS.

(4) LÉCHAUDÉ, Recherches sur les léproseries qui existaient en Normandie.

(5) Dérode, Léproseries et maladreries, Lille, i846.

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Pour être admis à la maladrerie de Béthune, il fallait être également bourgeois de naissance, ou tout au moins, avoir été reçu bourgeois depuis plus de sept ans et avoir épousé une bourgeoise ; sinon, on ne pouvait jouir des privilèges municipaux, et même, dans le second cas, on devait payer une forte somme à la communauté. Les conditions étaient donc encore plus sévères qu'à Lille, où les étrangers étaient admis dans les léproseries moyennant rto sols, quand aucun bourgeois ne demandait concurremment à y entrer (i).

Dans d'autres pays, à Verdun, par exemple, il y avait une léproserie pour les riches, une pour les pauvres. Ailleurs, les nobles avaient leur quartier distinct.

11 existait des léproseries affectées uniquement aux hommes, d'autres aux femmes (2) ; il y en avait de mixtes.

On accordait aux seigneurs ou autres personnages, atteints de lèpre, la faveur de rester dans leur chambre, mais avec défense d'en sortir : Raoul et

(i) Notes sur la médecine de Béthune avant 1789, par le D'" Alex. Faidherbe fils. Roubaix, 1891.

(2) La maladrerie de Carouge avait une chapelle dédiée à saint Nicolas. Une partie était pour les hommes, une autre partie, complètement distincte, pour les femmes. Les chambres étaient toutes semblables, munies d'une cheminée et ornées, en dehors, au-dessus de la porte, de l'image d'un saint. {Genève calviniste, par Doumergue, 161).

Renaud, comtes de Soissons, tous deux atteints de ladrerie, ont joui de ce privilège (i). Le clergé veillait à l'entretien des établissements destinés à ses membres.

Le régime intérieur des léproseries variait selon les pays (2).

A la léproserie de Lisieux, les lépreux n'étaient point séquestrés, comme en maint endroit. Il ne leur était permis de sortir qu'avec la permission du prêtre-directeur ; ils devaient alors se revêtir d'un manteau ou de tout autre vêtement (( convenable ». Ils ne pouvaient s'arrêter dans les lieux publics, pour prendre leur nourriture, sans la licence du prêtre. Us n'étaient autorisés à passer la nuit en ville que pour assister un ami à l'article de la mort. S'ils faisaient infraction à ce règlement, ils étaient expulsés pour un temps plus ou moins long.

Chaque lépreux avait sa maison dans l'enceinte de la léproserie. Il pouvait y goûter les douceurs de

(i) BiLLAUDEAU, Lcs Léproseries de Soissons, in Bull, de la Soc. hîst. de Soissons, t. VIII.

(2) Sur le régime intérieur des léproseries, v. Balletin de l'Académie Delphinale, 1897, 4* série, t. XI, 174-287 (art. de A. Prudhomme) ; Tableau d'une léproserie en i336 (Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1900, 469 et suiv.); La léproserie de Reims, du xii® au xvii* siècle, par P. Hildenfinger (thèse de l'Ecole des Chartes, 1899) ; cette monographie occupe en entier le cent-seizième volume des Travaux de V Académie nationale de Reims (Reims, 1906, in-8).

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la vie de famille, s'il en avait une, ou se faire soigner par des serviteurs, s'il en exprimait le désir (i).

La société du moyen âge n'a pas prononcé, en tous lieux, l'anathème implacable qu'on lui attribue généralement. Le tableau des souffrances endurées par les Lépreux a été poussé au noir par des écrivains plus soucieux de la couleur que de la vérité.

Ce qui prouve que le séjour dans les léproseries n'inspirait pas une. si grande terreur, c'est que des personnages de condition aisée n'ont pas hésité à frapper à la porte des maladreries. Parfois, cependant, il se produisit quelques résistances. On vit des bourgeois intenter un procès à la ville qui voulait les contraindre à entrer dans une léproserie. {Revue d'Alsace, 1900, art. de Hanaver).

Les inégalités sociales disparaissaient devant la redoutable affection (2) . On cherchait à pénétrer dans les léproseries à prix d'argent. Si l'on songe que certains de ces établissements étaient richement dotés (3); qu'ils avaient, outre des rentes en

(i) Cil. Vasseur, Recherches sur les léproseries de Sainl- Clair et Saint-Biaise de Lisieux. Caen, 18G2.

(2) Robert Bruce, le libérateur de l'Ecosse, le roi Baudouin IV de Jérusalem, le comte Raoul II de Ycrmandois, étaient lépreux.

(3) La prieure de la léproserie de la Saulsaie avait le droit, qu'elle affermait, de prendre le re te de toutes les bougies et de toutes les torches qui avaient été allumées dans la chambre du roi. Cette léproserie avait aussi tout le vieux linge, toutes

nature, de vastes possessions territoriales, on s'expliquera sans peine cet engouement.

La vie dans l'intérieur des maladrcries était facile et abondante ; les travaux de culture n'exigeaient pas de grands efforts (i).

Celui qui sollicitait son entrée dans la léproserie devait apporter tout un trousseau : un lit, « estoffé de draps et de couvertures )) ; un oreiller ; un godet d'argent ou un hanap ; des écuelles ; plusieurs pots de cuivre et d'étain et une forte portion de linge (2).

Le costume des frères convers, c'est-à-dire des frères sains, chargés de donner des soins aux malades, était presque élégant : une cotte ronde sans fente ; un manteau, non d'une seule pièce, mais fendu « à deux », bordé de lisières de drap, avec deux ou trois boutons, orné d'un collet, et pourvu de manches ouvertes et pendantes.

Les costume des sœurs converses n'était pas moins gracieux. Il se composait d'un manteau fourré de peaux d'agneaux, avec un chaperon pareil au manteau, et orné d'un « coquillon » en manière

les vieilles malles de la cour, ainsi que tous les chevaux réformés. Elle avait encore, à la mort du roi, les sceaux d'or ou d'argent qui lui avaient servi. (Antiquités de Paris, par Du Breul, livre IV, chap. Prieuré de la Saulsaye, cité par Alex. MoNTEiL, Hist. des Français des divers états, t. I, xiv* siècle), (i) Lefranc, Un Règlement intérieur de Léproserie au xni* siècle.

(2) ffulletin de la Société archéologique de Laon : Maladrerle de la Neuville, par Rouit ; i853.

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de cornette. Les frères pouvaient, aussi, porter, s'il leur plaisait, « une fourrure d'agneau ».

Les léproseries renfermaient einq classes de personnes : 1° le chanoine, qui avait la direction administrative de l'établissement et chantait aux offices ; 2° les lépreux, relégués dans des huttes isolées'et qui accédaient à l'église par une galerie couverte. A leur entrée dans la maison, les lépreux faisaient, entre les mains du prieur, les trois vœux de religion : obéissance, pauvreté et chasteté ; 3" les lépreuses, qui étaient tenues aux mêmes obligations que les lépreux ; 4° les frères convers ou sains, qui se dévouaient au service dix monastère ; 5° les sœurs converses ou saines, servantes des femmes atteintes de lèpre, et se consacrant, comme les frères, aux travaux manuels : parfois de riches bourgeois remplissaient cet office (i).

Le concile de Rouen de 121/i exigea des convers attachés aux léproseries les vœux de continence, d'obéissance et de pauvreté, et leur prescrivit le port de l'habit religieux, précaution indispensable pour éloigner de ces établissements les gens mariés, qui « y menaient une vie plus mondaine et plus délicate qu'auparavant et ne s'y réfugiaient que pour échapper à la juridiction de leurs seigneurs » (2).

(i) L'abbé Langlois, Hist. du Mont-aux-Malades , 329.« (2) h)., ibid.

L'enceinte du monastère, que la seule présence des lépreux vivants et les tombes des lépreux morts eussent rendue sacrée au moyen âge, était regardée par tous comme un asile inviolable. Plusieurs malheureux poursuivis par la justice y gagnèrent franchise (i). Ajoutons, pour compléter la description intérieure d'une maladrerie, que le four, le jardin, la dépense étaient interdits aux lépreux ; une fontaine leur était attribuée ; la privation de vin était la principale punition infligée aux indisciplinés. Si un faux malade (2) s'était introduit par fraude, il devait être expulsé et payer tous les frais qu'il avait faits pendant son séjour. Le jeu des dés et les autres jeux étaient formellement interdits.

On imagine que les lépreux quittaient le plus souvent sans regret, pour un asile paisible, oij du moins ils vivaient dans une indépendance relative, une société dont ils étaient l'effroi et qui les accablait d'humiliations. Si leur expulsion était considérée par eux comme un châtiment sévère, ils sollicitaient leur admission comme une faveur, ou la

(i) Floquet, Hist. du Privilège, II, 376.

2) Cet abus était fréquent et l'on dut édicter contre les simulateurs des peines sévères. (V. Delaunay, Not. hist.^ des divers hospices de la ville de Tournai ; Tournai, 1880, in-8, 82 et suivantes ; cf. M. Fosseyeux, V assistance parisienne ou milieu du XVI^ siècle, k-i et s.

requéraient, au besoin, comme un droit, d'autant qu'ils payaient leur entrée dans la léproserie à beaux deniers comptants.

A Marguerittes, en Provence, un lépreux étranger était admis moyennant 7 florins (5 livres, 5 sous) et l'apport de son matelas. A Alais, le droit d'entrée pour les étrangers était de îi livres au maximum. Il était de i5 livres, environ 226 fr. de notre monnaie, à Nîmes, Les étrangers payaient dans cette même ville 25 liv. (875 fr.) ; et cependant, les lépreux nîmois ont tout juste ce qu'ils ont apporté (i), et s'ils ne se sont pas munis au préalable d'un matelas de chanvre ou de bourre, ils ne sauraient s'en procurer (2).

Passe encore s'ils eussent couché sur une paillasse ; mais comme il n'y avait pas un seul bois de lit, c'est sur le sol recouvert de paille qu'ils essayaient de goûter quelque repos. Aussi voit-on les ladres de Nîmes fuir leur léproserie : une femme, reconnue lépreuse par les médecins, se sauve à toutes jambes de la maison conjugale, déclarant qu'elle

(i) Le mobilier des petites maladreries était des plus rudimentaires, ainsi qu'en témoigne un inventaire de la maladrerie de Saint-Cyrice, de l'an i355, découvert et publié par H. Affre (Lettres sur VHistoire de Rodez, 187A), reproduit par notre distingué confrère, Paul Hamonic, dans sa Revue clinique d'andrologie et de gynécologie (i3 mai 1917).

(2) Voir le règlement de la léproserie de Nîmes dans l'ouvrage du D"" PuECH, précité, 3o-33.

l8o MŒURS INTIMES DU PASSÉ

va à Saint-Jacques-de-Compostelle demander sa

guérison (i).

Ce n'est qu'au xvi* siècle que les lépreux du Languedoc auront une existence légale, jouiront de leurs droits civils, et acquerront le privilège d'avoir les biens de leur maison exempts des tailles royales et des dîmes ecclésiastiques.

Il n'en allait pas de même dans le Vivarais, à Voley, où, depuis les temps les plus lointains, les lépreux exerçaient sans contrainte tous leurs droits. Ils étaient libres d'acheter, vendre ou donner ; de se marier, tester, poursuivie en justice ; en un mot. de faire tous les actes de la vie civile (2).

La maladrerie de Voley était une sorte de république, se gouvernant elle-même, ayant ses statuts et ses usages, auxquels nul ne devait déroger. Les lépreux y vivaient sous l'autorité des seigneurs, mais avec une certaine liberté dans la gestion de leurs intérêts communs. L'admission d'un lépreux à la maladrerie n'étant pas temporaire, comme l'admission à l'hôpital, il était naturel que celui-ci apportât, dans son nouvel asile, tout ou partie de son patrimoine.

Les admissions à titre gratuit étaient relativement rares. Suivant leurs ressources, les entrants

(i) D' PuECH, La Léproserie de Nîmes (1888), 87.

(2) Chevalier, Not. hist. sur la maladrerie de Voley, 87.

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payaient, sous le nom d'introges, une somme variant de 3o à loo florins. Outre cela, ils apportaient douze livres de vaisselle d'étain, un lit, une couverture, quatre linceuls, une besace, une bouteille et un fer ; et ce qu'ils pouvaient fournir en vin, bois, volailles, œufs ou foin. Ils bénéficiaient, en plus, des donations charitables et du produit des aumônes qu'ils recueillaient des passants, dont ils attiraient l'attention par le bruit sinistre de leurs cliquettes (i).

Le service des maladreries était généralement, nous l'avons dit, confié à des frères et sœurs qui ne vivaient pas sous une règle commune, mais faisaient des vœux. Ces frères et sœurs convers s'enfermaient avec les lépreux pour les servir. Vers le milieu du xiv^ siècle, frères et sœurs convers disparurent et les malades aisés se firent servir, à leurs frais, par des chambrières d'âge canonique, dont la vertu et la réputation étaient à l'abri de tout soupçon.

Tout ce que les lépreux laissaient après leur mort revenait à la maladrerie. On en dressait un inventaire, en présence des malades. Le règlement défendait au chapelain ou à l'administrateur de payer

(i) « Les lépreux ne pouvant sortir sans une clique ou cliquette et faisant bande à part, furent désignés sous le nom de clique. » De Coston, Origines étyrnol. et signif. des noms propres et des armoiries; Paris, 1867, 92.

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