J.-J. ROUSSEAU
l'apôtre de l'allaitement maternel au xvm" siècle.
Los historiens n'ont pas manqué de noter que l'ivrognerie de Caligula et la cruauté de Tibère venaient de leurs nourrices. On était persuadé que le caractère des n(xirrices se communiquait aux nourrissons, qui sucent avec le lait les principes de la vertu, comme aussi des vices et des passions mauvaises. Mais quel lait pouvaient donner des femmes (]ui, ù entendre Plante, (( ont besoin d'avoir une outre de vin vieux toujours pleine, pour boire la nuit et le jour... Il faut du bois, il faut du charbon, ilJfaut de l'huile, de la farine pour l'enfant... Tous les jours il faut quelque chose ». Au lieu de soigner au logis les enfançons qui tettent, les nourrices les apportent au spectacle, au risque de les faire mourir de froid.
Des voix éloquentes s'élevaient, de temps à autre, contre l'usage des nourrices, alors universel ou à peu près dans les classes riches. On cite toujours J.-J. Rousseau, mais combien de précurseurs ne lui découvre-t-on pas, jusque dans l'antiquité !
Aulu-Gelle, qui vivait dans le second siècle de notre ère, a conté son entretien avec le philosophe Favorinus qui, en sa présence, s'éleva avec une rare vigueur contre la coutume de l'allaitement étranger.
La scène se passe <( chez un homme de race sénatoriale, de famille très noble ». Favorinus rencon-
l^-^ MCKURS INTIMES DU PASSli
tre le père du nouveau-né, l'embrasse, le félicile et demande comment l'accouchement s'est passé, s'il a été long et laborieux. On lui répond que la jeune mère est encore fatiguée par les souffrances et les veilles, et qu'elle prend quelque repos. « Je ne doute pas, s'écrie le philosophe, qu'elle ne soit dans l'intention da nourrir son fils de son propre lait ? N'est-ce pas contre la nature, n'est-ce pas remplir imparfaitement et à demi le rôle de mère, que d'éloigner aussitôt l'enfant qu'on vient de mettre au monde ? Croit-on que la nature ait donné aux femmes ces globes gracieux pour orner leur poitrine et non pour nourrir leurs enfants ? Dessécher, tarir ces sources si saintes du corps, « au risque de corrompre le lait, en le détournant », c'est « agir avec cette même démence que ces femmes qui détruisent par une faute criminelle le fruit qu'elles portent dans leur sein, de crainte que leur ventre ne se ride et ne se fatigue par le poids de la gestation. » Peu importe, dira-t-on, qui lui donne la nourriture qui lui est nécessaire, qu'importe le sein dont il reçoit ce bienfait ? Sans doute, si l'on s'est assuré que la nourrice n'est pas <( de mœurs serviles, ce qui arrive le plus souvent » ; qu'elle n'est point méchante, difforme, impudique, adonnée au vin .» : car, la plupart du temps, c'est au hasard que l'on prend la première femme qui a du lait. Souffrirons-nous donc que cet enfant, qui est le nôtre, soit infecté de ce poison con-
LA VIERGE ET l'eNFANT JÉSUS.
(D'apivs Albert Durer, 1320.)
tagieux ? Souffrirons-nous que son corps et son Ime sucent une âme et un corps dépravés ? ... Rien ne contribue plus à former les mœurs que le caractère et le lait de la nourrice ; ce lait qui, participant, lès le principe, des éléments physiques du père, forme aussi cette nature jeune et tendre d'api'ès l'âme et le corps de la mère, son modèle. » Une lutre considération à ne pas négliger, c'est que « les femmes qui délaissent leurs enfants, qui les éloia^nent de leur sein et les livrent à des nourrices étrangères, brisent ou du moins affaiblissent et relâchent ce lien sympathique d'esprit et d'amour par lequel la nature unit les enfants aux parents... Le souvenir de l'enfant abandonné à une nourrice s'efface aussi vite que le souvenir de l'enfant qui n'est plus ; de son côté, l'enfant porte son affection, son amour, toute sa tendresse sur celle qui le nourrit, et sa mère ne lui inspire ni plus de sentiments, li plus de regrets que si elle l'avait exposé. » Ainsi s'exprima Favorinus (i), sans parvenir à convaincre, vraisemblablement, ceux à qui il s'adressait ; mais le philosophe ami d'Aulu-GelIe n'en a pas moms BU le mérite d'avoir exposé des idées parfaitement morales, et dont les mères de notre époque peuvent encore faire leur profit.
Que de siècles s'écouleront avant que les conseils de Favorinus soient suivis. Au moyen âge, duchesses
(1) Cf. MÉNAiu), Vie privée des Anciens, t. II, 88 et s.
iq6 mœurs intimes du passe
et châtelaines recourent à une « remplaçante », et l'on cite comme une exception la mère de Godefroy de Bouillon, qui eut à cœur de nourrir son fils de son propre lait. Cette rude chrétienne ne permit pas que son enfant prît le lait d'une nourrice autre qu'elle-même-, s'écriant qu'une telle nourriture le « dénaturerait ». Or, il arriva un jour quelle petit Godefroy s'éveilla en jetant de grands cris et que pour le calmer, une « damoiselle » lui donna le sein. « La mère s'en aperçoit ; elle devient noire comme cendres, le cœur lui chancelle, elle est forcée de s'asseoir. Mais vite elle se relève, elle bondit comm une lionne, se précipite sur son enfant, l'arrache a la nourrice, l 'étend sur une table et lui fait rendre le lait étranger, le lait qu'il vient de prendre. Ce n'est qu'une gorgée sans doute, mais enfin qui n'était pas de sa substance (i). » Le même trait a été attribué à d'autres personnages, notamment à Blanche de Castille, mais la critique moderne a léduit à néant cette légende.
Aux premiers siècles de la monarchie franque, l'allaitement maternel semble pendant quelque temps avoir été remis en honneur, mais on man(iiic à cet égard de renseignements précis. Au quatorzième siècle, un auteur fait le reproche aux femmes de ne pas allaiter leurs enfants, comme a fait la sainte Vierge, u et cela par un attachement mon-
(i) Léon Gautier, La Chevalerie, 1 19-120.
dain à la beauté de leurs seins, ce qui touchait fort peu la mère du Sauveur (i). »
Cent ans s'écoulent sans que les mœurs se soient à cet égard modifiées. Une nourrice à gages donne son lait le plus souvent en rechignant et presque toujours de mauvaise humeur. — ce Oii est votr^enfant ? demande un visiteur à une jeune mère. — Dans la chambre a'^côté. — Dans la cuisine ? — Mauvais plaisant, il est avec sa nourrice. — De jucllc nourrice parlez-vous ; en est-il une autre que ia mère ? — Que voulez-vous ! c'est l'usage. — Mauvaise autorité que vous invoquez-là ! Les libertins, les ivrognes, tous les fous et tous- les pécheurs n'en invoquent pas d'autre. — On a pensé qu'il fallait ménager ma jeunesse encore faible. — Si la nature vous a donné des forces pour mettre au monde un enfant, elle vous en a donné pour le nourrir. » Et le colloque rapporté par Erasme pourrait longtemps se poursuivre. Qu'y faire ? C'était l'usage. Il faut lire, dans les lettres de la reine de Navarre, le récit d'un repas au milieu duquel la baillive de Hainaut se met à donner le sein i un nouveau-né : c'est une stupéfaction générale I On ne lui passe cette « inconvenance » que parce qu'elle est Flamande. En France, le prédicateur
(i) Histoire des trois Maries, composée en vers français par Jean de Venette, en i345, et mise en prose en i5o5, par Jean Droùin, qui y a fait plusieurs additions,
Olivier Maillard a beau tonner en chaire contre les mondaines qui se déchargent du devoir maternel, celles-ci résistent à ses objurgations, et cependant quels arguments pour secouer leur indifférence I « Mesdames, s'écriait-il dans sa langue imagée, si vous étiez de bonnes mères, vous nourririez vos enfants. II est essentiel qu'ils ne reçoivent d'autre lait que le vôtre. Le païen Aristote nous l'affirme : nos ex eisdem sumus et nuirimur. Une chèvre ou une courtisane communiquent à l'enfant quelque chose d'elles-mêmes (i). »
Aux coquettes enragées, qui ne se soustraient à cette obligation que « pour se livrer plus librement au plaisir », pour se jeter plus follement dans le tourbillon des vanités mondaines. Maillard ne se lasse d'opposer un exemple illustre : « La mère d^^ saint Bernard était une comtesse. Elle eut six eii fants, qu'elle nourrit et allaita tous » (2). Et nunc, concluait-il, dominœ burgenses, intelUgite ! Mais les (( dames bourgeoises » ne prêtaient qu'un oreille distraite à ces objurgations....
A la Renaissance, le cri du lait qu'on vend pour l'allaitement artificiel vient s'ajouter chaque malin aux cris divers qui retentissent dans les rues d
(i) Sermones Adv., f° io5, col. i.
(2) Id., f° 108, col. I ; Quadrag., f° 81, col. 3. (Olivier Maillard, sa prédication et son temps^ par l'abbé Alex. Samouillan ; Paris, 1891, 3i8).
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