UNE NOURRICE AU XYII» SIÈCLE
exceptionnellement coûteux, puisqu'il faisait ressortir le traitement annuel à pas moins de 3.285 fr. (i). La nourrice de Louis XIII ne recevait que 1.800 livres par an (2).
11 nous reste à dire quelques mots d'une institution du passé qui revit sous une forme quelque peu différente à l'époque présente.
Les premiers bureaux de placement pour nourrices furent des sortes d'hôtelleries, oii les femmes de la campagne en quête de nourrissons trouvaient, ainsi que les servantes à la recherche d'une condition, le vivre et le couvert. On les accueillait gratuitement à l'hôpital Sainte-Catherine, que dirigeaient les Catherinettes ; quant aux établissements non gratuits, ils étaient tenus par des tenancières, dites commandare^ses ou commanderesses , recommandaresses ou recommanderesses^
Les « recommandaresses » eurent bientôt pour pourvoyeurs des « meneurs », qui leur amenaient des nourrices de la province ; après en avoir réuni un certain nombre, ils les entassaient dans une charrette, leur faisaient faire en cet équipage le voyage jusqu'à la capitale, puis les reconduisaient de la même manière dans leur village, après qu'elles avaient trouvé un nourrisson.
'(i) Nous puisons ce renseignement dans l'ouvrage de M. d'AvENEL, Paysans et ouvriers depuis sept cents ans. (2) Bulletin d'Autographes, de Noël Cuaravay, oct. 191 1.
Les (( recommandaresses », ainsi nommées parce qu'elles (( recommrindaient », aux familles qui avaient des nouveau nés à leur confier, les nourrices de province qu'elles faisaient venir à Paris, s'occupaient également du louage des servantes et des chambrières. Une ordonnance du roi Jean, datée de i35o (3o janvier), indique les rémunérations accordées aux recommandaresses et aux nourrices et fixe leurs devoirs respectifs. Trois siècles plus tard (février i6i5), Louis XIII donnait des lettres patentes, confirmant dans tous les droits et privilèges qui leur avaient été accordés, les quatre recommandaresses-j urées des servantes et nourrices de la Ville de Paris et faisaient défense à toute personne de s'entremettre dans leur office et d'en augmenter le nombre.
Ainsi, dans une première période, le louage des nourrices est une industrie ouverte à tous, mais surveillée et réglementée comme toutes les industries de cette époque ; dans utie seconde période, le privilège est restreint à quatre personnes et constitué en titre d'office.
Une ordonnance royale du 29 janvier 17x6, « registrée » au Parlement le i/j février de la même année, édicté la création à Paris de quatre bureaux de nourrices, en même temps que des mesures de police, rendues nécessaires par les abus commis au détriment de la santé des nourrissons.
Lfj Bure;ui de Nourrices de la Rue Sainte-Appoline, ver:, Reproduction d'un dessin inédit d'Oiùlz
I.i: HUKEAU DES NOURRICES DE LA RUE SAINTE-APOLLINE, VERS 182G.
• (D'après un dessin (rOrriz.)
USAGES ET COUTUMES DISPARUS '^.a^
Ces agences sont placées sous l'autorité du lieutenant général de police, avec mission de poursuivre sévèrement toute contravention au nouveau règlement ; les délinquantes, recommanderesses ou nourrices, seront passibles d'amende, voire du fouet dans certains cas ; sages-femmes, aubergistes et autres, sont exposés aux mêmes peines, s'ils contreviennent aux mesures édictées.
Quant aux Bureaux, ils avaient été installés : le premier, au Crucifix Saint-Jacques, c'est-à-dire Saint- Jacques-de-la-Boucherie, dans le quartier Saint-Merri (la rue du Petit-Crucifix a disparu lors du percement de l'avenue Victoria). Le deuxième bureau fut établi rue de l'Echelle ou Sainct-Louys, en commémoration du roi fondateur de l'hospice des Quinze- Vingts, primitivement fondé dans la région : cette rue occupait alors une partie de l'emplacement de la rue actuelle du même nom, dans le quartier des Tuileries. Le troisième bureau était situé dans le quartier de la Monnaie, la rue des Mauvais- Garçons, au fauxbourg Saint-Germain : cette rue des Mauvais-Garçons, c'est aujourd'hui la rue Grégoire-de-Tours, Quant au quatrième bureau de placement des nourrices, on l'avait édifié dans les parages de la place Maubert, qui a subi depuis d'importantes modifications, imposées à la suite du percement du boulevard Saint-Germain,
Cette organisation de 171.5 ne dura que quatorze
aaS "MOtURS intimes du passé
ans ; les quatre bureaux de nourrices furent suppri mes en 1729 et remplacés par quatre agences de placement, lesquelles furent réunies à leur tour en une seule quarante années plus tard. Deux bureaux se partageaient l'administration de l'agence, dont l'un, celui de la direction, servait d'intermédiaire entre les parents et les nourrices (i) : il envoyait à ceux-là des nouvelles de leurs enfants ; à celles-ci, de l'argent sur la somme qui leur était due (2).
Ces nourrices étaient, en général, mal rétribuées et celles qui emportaient un nourrisson n'obtenaient pas sans peine le paiement de leurs gages.
Le Parlement dut ordonner, par arrêt du ig juin 17.37, que les condamnations prononcées pour nonpaiement de gages de nourriture d'enfants, seraient
(i) Aux approches de la Révolution, un particulier reprit le projet d'établir un Bureau de nourrices, sans doute parce que ceux qui existaient ne fonctionnaient plus ou fonctionnaient mal. Ce particulier n'était pas le premier venu : VElat actuel de Paris pour 1789 (Quartier du Temple) indique, rue VieiUe-du-Temple, hôtel de Hollande, où le créateur de Figaro avait gardé des bureaux, un.» Projet des mères nourrices, par M. Caron de Beaumarchais et son épouse... (a) ». La Comédie-Française voulut bien consentir à consacrer le produit de la 5o* représentation de Mariage de Figaro à cette oeuvre de bienfaisance ; néanmoins, il ne semble pas que le projet si généreux de Beaumarchais ait abouti. (Cf. Journal de Paris, i5 août 1783 : Ch. Sellier, Anciens Hôtels de Paris, gS-iSo ; L. de LoMÉNiE, Beaumarchais et son temps, etc.).
(2) Les Nourrices et leurs bureaux de placement parisiens (1184-1792) ; la Déclaration du Roy de 1715, par Emile Rivière (Paris, 1916).
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L'aLLAITEMKNT maternel au XVIIl"' SIÈCLE.
(Dessin de E. Gois pi"'re ; gravé par C. Normand.)
2 3o MŒURS INTIMES DU PASSE
exécutoires, par la capture des débiteurs faite dans leur propre maison. Il y avait, chaque année, 5 à 600 prisonniers de ce genre, mais des associations charitables se fondèrent, pour venir au secours des délinquants ; en outre, lors des grandes fêtes religieuses et dans toutes les circonstances solennelles, telles que mariages de prince, naissances de dauphin, etc., la municipalité libérait un certain nombre de « prisonniers pour mois de nourrice » (i).
Nous avons montré un côté de la médaille, en voici le revers : les parents ne recevaient que de rares ou de fausses nouvelles de leur enfant ; fréquemment, il était mort depuis plusieurs mois, quand ils apprenaient son décès. D'autre part, les nourrices, durant leur séjour à Paris, ne trouvaient, dans les bureaux de recommandaresses, ni soins, ni propreté, ni surveillance ; mal logées, mal couchées, elleè se répandaient par les villes, au détriment de leur moralité et de leur santé (2).
En dépit de tous ces désagréments, les dames de qualité, qui désiraient conserver leur taille dans toute sa souplesse et leur gorge dans toute sa blancheur — car l'usage fut, longtemps, de se décolleter assez bas — prenaient une nourrice pour leur enfant.
(i) En 1792, le 25 août, un décret de l'Assemblée législative supprima toute contrainte par corps pour les dettes de mois de nourrices.
(2) Carnet his. et littéraire, août 1901.