LES
(D'apn'-s la poii
B. (iRF.UZE.
Elles la cherchaient de forte complexion et d'une humeur enjouée ; mais, en rencontraient-elles à leur convenance, quelles exigences elles avaient à subir I
Bien sait nourrice proposer
Qu'el doit dormir et reposer,
Boire et menger à voulenté,
Affin qu'elle ait lait à planté;
Puis dist qu'on donne à grant randon
Ailleurs à chacusne grand don... (i)
Qu'elle sortît de l'écurie ou qu'elle arrivât de la ferme, o\i misérablement elle avait vécu, la créature savait son prix : nourriture copieuse, mets choisis, cadeaux fréquents, on a une idée de ce qu'elles pouvaient exiger, par ce qu'elles exigent encore.
Qu'on les eût chez soi, ou qu'elles habitassent au loin, échappant à toute surveillance, elles avaient mêmes exigences.
A parcourir les défenses et prescriptions successivement promulguées, tant dans l'intérêt des enfants que de celui des nourrices, il faut reconnaître que, même sous l'ancien régime, on avait imaginé, pour assurer l'allaitement régulier et le bien-être des nourrissons, toutes les précautions recommandées présentement. Il suffira d'en énumérer quelques-unes, telles que la défense aux recommanda-
(i) Doctrinal des nouveaux mariés, in-4 goth.
resses, sous peine d'être attachées au pilori, de louer deux fois dans la même année la même nourrice (i) ; l'interdiction aux nourrices d'élever à la fois deux nourrissons : l'obligation d'avertir les parents si elles deviennent enceintes, ou s'il survient chez elles d'autres circonstances qui puissent empêcher ou rendre nuisible la nourriture des enfants qui leur sont confiés ; l'interdiction à toutes personnes, notamment aux sages-femmes, de s'ingérer dans les fonctions de recommandaresses (a) ; la défense aux nourrices de mettre coucher leur nourrisson à côté d'elles dans le même lit ; le renouvellement de l'ordre donné aux nourrices d'avertir, sous peine du fouet, des circonstances qui peuvent nuire à la nourriture des enfants, surtout des cas de grossesse, qui doivent être déclarés avant le deuxième mois (3) : la créalion d'inspecteurs de tournées, qui doivent se transporter dans tous les lieux où il y a des nourrissons de Paris, à l'effet d'y visiter ces nourrissons et d'exécuter tout ce qui est ordonné par le lieutenant général de police (4) ; la prescription aux meneurs d'avoir des charrettes bien closes et bien garnies de paille, avec défense d'y introduire des ballots, paquets ou marchandises autres que les
(i) Ordonnance du roi Jean du 3o janvier i35o.
(2) Déclaration du Roi, du 29 janvier 1715.
(3) Ordonnance de police du 17 juin 1762.
(4) Déclaration du Roi, du 24 juillet 1769,
Théodore Tronchin, un des promoteurs de l'allaitement maternel au xviu" siècle.
effets des nourrices et les layettes des nourrissons (i), etc.
Malgré toutes ces prescriptions et proscriptions, force est de reconnaître que l'inconvénient subsistait, résultant de la substitution d'un lait étranger à celui de la mère, et qu'aucun règlement n'avait le pouvoir de le faire disparaître. Il ne fallut rien moins que le cri d'alarme de J.-J. Rousseau, ses appels pressants, l'ardent plaidoyer du philosophe, pour décider ses contemporaines à prêter l'oreille à la voix de la nature.
L'antiquité, la Renaissance, par imitation de l'antiquité, avaient soulevé le problème, le dix-huitième siècle ne faisait que le reprendre. Qu'importe que Rousseau ait eu des précurseurs, depuis Plutarque, <( que Jean-Jacques savait par cœur à force de l'avoir lu », en passant par Erasme, Laurent Joubert, Locke, Hecquet, pour arriver à l'abbé Pluche (2), Buffon, Tronchin et Desessartz (3), il n'en reste pas moins que, seul, Rousseau a pu se faire entendre. N'ayait-il pas le droit, au surplus, pour étayer son argumentation, justifier sa conviction, de puiser à toutes les sources ? Donc, il
(i) Ordonnance de police du 19 novembre 1778.
(2) L'abbé Pluche, Le Spectacle de la nature, etc., t. VI (1755) : cf. P. RoussELOT. His. de V éducation des femmes en France, t. II, igi-S.
(3) Chronique médicale, août 191 9.
2/io M()i:i Ks i> iiMKS m: passe
r(\st(" entend u {pie iUnisseau vint après b(;aucoup d'antres (i) ; mais, comme l'écrit un de nos érudits confrères {?.), en pareille matière c'est le succès qui importo : Ronssean le premier parvint à l'obtenir ; seul, il révoliilionna les njœurs de son temps ; à son Kniilc est i riconlestablejnent due la renaissance de l'allaitement maternel.
Ce serait ponrlanl se méprendre que d'exagérer la portée médicale de la campagne de Rousseau ; le réformateur attai lie bien plus de prix aux considérations d'ordre moral qu'aux arguments d'ordre biologique. Il aspiie à régénérer la vie familiale et l'allaitement mateinel lui apparaît comme le premier acie de celle réforme (3).
L'allaitement, en eff(>t, n'est pas la partie la pluimportante des soins d'éducation que le philosophi exige de la mère pour son enfant ; il admet même que celle-ci recoure au sein d'une étrangère, si elle n'a pas la santé nécessaire pour nourrir elle-même ; mais avant tout, proclame-t-il avec force, qu'elle soit mère ; or, « il y a dans la mère deux choses : le lait de la nourrice et l'affection de la mère...
(i) Nous aurions pu ajouter aux noms cités, ceux de Chakho.n. BoDL\, le cardinal Sadolet, Marnix de Sainte-Aldegonde .• et rencontre plus inattendue, le poète d'Eléonore, le Tasse ! (Dialogues du Tasse, traduction J.-V. Périès, 1825, i5q et s.).
(2) Julien RosHEM, Rousseau et Vhygiène de la première, enfance (Revue bleue, avant 1914).
(3) J.-J, Rousseau et Desessartz, par Prosper Merklen, (Journal de Médecine interne, 10 cet. 1911).
M.VDAMK HdLAM»,
IB
rallaitement n'est que le moindre côté du devoir maternel. Il y a beaucoup de femmes qui sont bonnes nourrices et médiocres mères ; elles ont les mamelles pleines et le cœur sec. Il y a, par contre, beaucoup de femmes qui sont mauvaises nourrices et très bonnes mères, c'est-à-dire qui aiment le berceau de leur enfant, ses premiers pas, ses premiers ris, ses premiers bégaiements, qui ne cèdent à la nourrice que l'allaitement et qui gardent les autres soins... Et c'est par l'accomplissement de ce devoir que la famille se régénère et se réforme ; c'est par là qu'auprès d'une femme qui sait être mère, le mari apprend aussi à être père (i). »
La grande erreur fut de prendre les maximes de Rousseau trop au pied de la lettre ; il devint de bon ton d'être nourrice, mais on oublia d'être mère. Concilier le monde et la mode parut un sacrifice, une concession suffisante aux idées du nouvel apôtre.
Les belles dames voulaient bien consentir à nourrir leurs enfants (a), mais à la condition de ne rien sacrifier de leurs distractions et plaisirs mondains. Dans un roman qui prétend à imiter et à réfuter VEmile, un illustre bas-bleu de l'avant-dernier siècle (o), a fait un tableau des plus piquants de ces femmes de la haute société, « qui allaient aux bals et qui y dan-
(i) Saint-Mabc-Gtrabdin, J.-J. Rousseau, t. ii, 122.
(2) Mme Roland, en bonne disciple de J.-J. -Rousseau qu'elle était, tint à allaiter elle-même sa fîllc.
(3) Mme de Genlis, Adèle et Théodore.
244 MœURS INTIMES DU PASSE
saient, qu'on rencontrait sans cesse aux spectacles ou faisant des visites, bien parées, avec des paniers et des corps... Croyez- vous, s'écrie-t-elle, non sans raison, que les enfants de ces élégantes nourrices n'eussent pas été beaucoup plus heureux dans le fond d'une chaumière, avec une bonne paysanne assidue à son ménage h.. » Et elle rappelle que, pendant un hiver, elle dînait souvent dans une maison où elle rencontrait toujours une jeune femme qui nourrissait son enfant. « Elle arrivait coiffée en cheveux, mise à peindre et à peine était-elle assise qu'elle avait déjà trouvé le secret de parler deux ou trois fojs de son enfant. Nous entendions, ajoute la narratrice, les cris aigus d'un petit au maillot, qu'on apportait dans une bercelonnette bien ornée, et sa mère, devant sept ou huit hommes^ lui donnait à téter. Je voyais ces hommes rire entre eux et parler bas, et tout cela ne me paraissait qu'indécent et importun. » Ce qui arriva pouvait se prévoir : comme toutes les modes, celle-ci fut de courte durée ; peu d'années suffirent pour la rendre vieillotte et désuète ; déjà en l'an VII, une réaction se manifestait, et peu à peu on revenait aux errements anciens.
Un journal de l'époque du Directoire, le Journal des Damea et des Modes, en fait mélancoliquement la constatation : <( L'usage de nourrir est loin de se généraliser chez nos belles, on est très économe sur les plaisirs de la maternité. Je ne sais quelle en peut être
jp^j ijj. 1. 1, ju j 1 ii. a
■M i^'.ir.-l.-r M^
L'allaitement maternel au xviii» siècle.
(D'après un dessin de Gravelot, gravé par L. di Launay.)
la cause, mais j'ai observé que nos dames d'un certain genre ne sont rien moins que fécondes. Apparemment qu'il n'est pas de bon ton de faire des enfants. Puis une grossesse est quelque chose de si désagréable ! Si du moins on pouvait, en payant, se décharger de ce fardeau sur une autre. Mais, pas possible ! Il faut le porter neuf mois, et neuf mois en personne. Aussi ne devient-on mère que par mégardo. Il y a tant de femmes, au reste, qui, privées d'attraits, ne paraissent propres qu'à cela, qu'on peut bien épargner ce soin à colles dont les charmes font tout le mérite. Il en est de certaines belles ainsi que des roses. Comme chacun s'empresse d'en cueillir la ileur, il est très difficile d'en obtenir de la graine (i). »
Il ne faudra pas arriver à l'Empire pour voir se produire un revirement complet : pour des motifs différents, les bourgeoises comme les reines se déchargèrent des soins de la maternité sur une salariée.
En dépit de Rousseau, de son Emile et de la mode, la maternité n'avait été qu'un jeu, dont les femmes s'étaient tôt lassées, et s'il se présenta quelque exception, on a pu dire que ce fut « par affectation, simulation et littérature (2). )> L'enfant fut de nouveau « confié aux meneurs, pour être mis en nourrice à la
(i) Journal des Dames et des Modes, 5 prairial an VII, i38 (Revue des Curiosités révolutionnaires, n" i3, nov. 191 1, 29). (2) Fr. Masson, Napoléon et son fils, 192.
campagne, ce qui fut au moins un but de promenade d'été, pour les Parisiens en quête de villégiature.
Kn (|ii('l(|(io inanirro, il y avait cependant pro-