SCÈNE DE FUSTIGATION
(Miséricorde d'une stalle de leglise de Sherborne, Angleterre.)
Aux époques primitives, le fouet n'est que l'attrii6ut de la force brutale. Le père, ayant toute autorité sur son enfant, délègue cette autorité au pédagogue, qui l'exerce avec plus ou moins de rigueur, selon son tempérament ou son humeur.
Les peuples les plus policés n'ont pas cru devoir se passer de cet instrument de règne. Si l'éducation était particulièrement sévère à Sparte oii, de bonne heure, Tenfant était soumis aux exercices les plus pénibles, elle n'était guère plus douce à Athènes, si nous en jugeons par cette description des mœurs grecques.
A peine rciifant a-t-il échappe à la tyrannie de .sa nourrice, qu'il tombe entre les mains du pédagogue, du grammatisle, du musicien cl ceux-là le fouettent à tour de rôle, pour lui apprendre leur art. Avance-t-il en âge, surviennent l'arithmclicien, le géomètre, Téouyer. Sous tous ces maîtres, il est fouette, se lève de bonne heure, n'a pas un moment de repos. Devenu éplièbe, il lui faut craindre le tacticien, le gymnasiarque. Sous ces nouveaux maîtres, il est fouetté, torturé...
Et philosophes d'applaudir, et poètes de se féliciter des heureux résultats qu'obtiennent les partisans de cette brutale méthode.
Une voix s'élève, cependant, contre ce système.
LA FLAGELLATION DU ChrIST.
(D'après Albert Durer.)
USAGES ET COUTUMES DISPARUS af) I
celle d'un philosophe, qui estime que l'on doit (c amener les enfants à faire leur devoir, par bonnes paroles et douces remontrances, non par coups de verges, ny par les battre, pour ce qu'il semble que ceste voye-là convient plus tost à. des esclaves, que non pas à des personnes libres, pour ce qu'ils s'endurcissent aux coups, et deviennent comme hébétez, et ont le travail de l'estude après en horreur, partie pour la douleur des coups et partie pour la honte » ; et Plutarque conclut sagement, que « les louanges et les blasmes sont plus utiles aux enfants nez en liberté, que toutes verges et coups de fouet ».
Cette manière de traiter les esclaves, Rome l'avait empruntée à la Grèce. A l'entrée de certaines maisons se lisait l'inscription, rappelée par Pétrone : « Les esclaves qui sortiront de cette maison sans la permission de leurs maîtres, recevront cent coups de fouet. »
La moindre impatience de la maîtresse, la moindre faute de l'esclave suffisaient pour faire suspendre cette dernière par les cheveux, et la déchirer à coups de fouf^t. Le tableau que nous a laissé Juvénal (i) de ces scènes de violence est simplement révoltant. Cette pratique était si répandue que, dans son A rt craimer, Ovide recommande aux femmes de ne pas céder à un mouvement de colère, en présence de l'amant qui assiste à leur toilette. Plusieurs d'en- (1) Satire VI.
Ire elles avaient; en effet, l'habitude, plutôt fâcheuse, de choisir ce moment pour battre leurs esclaves, pour les mordre, ou pour leur enfoncer dans le sein leurs aiguilles de tête : n'oublions pas que ces aiguilles, dont il a été retrouvé des spéciraens, avaient jusqu'à sept ou huit pouces de long (i). Le fouet devait paraître bien doux à côté d'un tel martyre (2) ; et nous ne nous étonnons plus que le satirique Horace rende presque grâces à son précepteur Orbilius, de l'avoir fouetté d'importance, quand il était sur les bancs de l'école : peut-être lui exprimait-il sa gratitude de lui avoir donné de bonne heure le goût de la poésie (3).
Ce n'étaient pas toujours les élèves qui tendaient leur... dos à la discipline : le tour vint un jour des maîtres. Tite-Live rapporte qu'un maître d'école fut condamné à subir le fouet, pour avoir commis
(i) Plusieurs sont très simples et n'ont qu'une ouverture par le haut, probablement pour passer les bandelettes ; d'autres se font remarquer par la beauté et la richesse des ciselures qui ornent leur tète. Winckelmann, dans ses Lettres sur les découvertes d'Hercnlanum, parle avec détails de quatre aiguilles trouvées dans les ruines de cette ville.
(2) En général, les hommes et les femmes, à Rome, avaient si peu de pitié pour les esclaves, et les martyrisaient de tant de manières (V. Plavte, Asin., III, 2) que, plus d'une- fois, les empereurs crurent devoir interposer leur autorité. Adrien relégua pour cinq ans une dame romaine, nommée Umbricia, pour avoir traité trop durement ses femmes esclaves.
(3) « Je me souviens, écrit Horace, qu'étant petit garçon, Orbilius, qui aimait fort à battre, me dictait les vers de Livius Andronicûs. » Lib. II, Ep. I, v. -70.
le crime de trahison. Après qu'on l'eut dépouillé de tons ses vêtements, et qu'on lui eut lié les mains derrière le dos, il fut livré aux enfants, qui le fustigèrent à grands coups de verges. C'était le renversement des rôles.
Des esprits sensés s'élevaient cependant de temps à autre contre ces méthodes d'éducation, bien que l'usage en fût partout reçu et ne recueillît qu'approbation ; il y avait d'autant plus de mérite à protester, quand on était à peu près seul de son avis.
Les raisons que fait valoir Quintilion, pour abolir ce mode de répression, n'avaient que le tort de s'adresser à des barbares, dont les cerveaux n'étaient pas préparés à les comprendre.
Je ne voudrais pas, disait l'auteur des Institutions oratoires (i), qu'on battît les écoliers... premièrement, parce que cela est infâme et qu'on traite ainsi les esclaves; ce serait même une injure qui demanderait réparation, si les disciples étaient moins jeunes.
En deuxième lieu, parce que, si un enfant se trouve d'un naturel si opiniâtre que les réprimandes ne le corrigent point, il y a grande apparence qu'il s'endurcisse aux coups, de même que les plus méchants esclaves ; enfin, parce que le châtiment serait inutile, si le précepteur s'acquittait bien de son devoir-.
Mais aujourd'hui, les maîtres sont si peu exacts dans leurs corrections, qu'au lieu d'obliger les écoliers à faire ce qu'ils doivent, ils se contentent de les punir, lorsqu'ils ne l'ont pas fait.
(i) Liv. I, III.
D'ailleurs, si vous contraignez un petit garçon à coups de verges, de quelle manière traiterez-vous un jeune homme qu'on ne peut pas menacer du fouet, et à qui on doit alléguer de plus nobles motifs pour l'encourager à l'étude ? Ajoutez à cela qu'il arrive plusieurs accidents à ceux qui sont battus, que la bienséance ne permet pas de dire, et qui s-ont causés par la crainte ou par la douleur ; la honte même qu'ils en ont leur gâte et abat l'esprit jusqu'à un tel point, qu'ils fuient la lumière du jour et sont accablés d'ennui, de sorte que si on n'a pas eu le soin de choisir des maîtres sages et habiles, on ne saurait dire jusqu'à quel excès de cruauté ces méchants hommes abusent du pouvoir qu'ils ont de battre, ni jusqu'où va la terreur qu'ils inspirent à leurs écoliers ; mais je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur cet article, on n'en sait déjà que trop.
Quintilien parlait 'dans le désert. Il dépensait ses efforts en pure perte, pour déraciner un préjugé qui devait durer plus que lui.