‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 7 sur 71 · I.A LÈPRE l · texte numérisé non relu

I.A LÈPRE l

ors le milieu du xvi' siècle, en i556, la maladrrie de Troyes donnait à chaque lépreux la somme de|uarante sous tournois par mois, cinquante once de pain par jour, trois muids de vin par an [)or un lépreux, et deux muids seulement pour

11 lépreuse ; huit cordes de gros bois, moitié en n; ire, moitié en argent.

.vec les quarante sous mensuels, le lépreux deva payer sa servante, dont les gages étaient d'envi )n 7 ou 8 livres par an ; se fournir d'huile, de chasses, de souliers et -d'habits ; acheter la viande ot lutres menus vivres. Avec l'argent des quatre crdes de bois, il se procurait les fagots, le charbn, les médecines et onguents, les linges-, le su- 01, les amandes, les pruneaux et « autres gracieus<"z nécessaires à telz malades. »

,e lépreux qui vendait ou donnait à autrui Irportion, ou seulement une partie de la portion d bois à brûler que lui avait délivré la léproseri, était puni d'une amende de quarante sous ; en Cr de récidive, il était privé de la portion pendant u an, et à la troisième fois, pour toujours.

La portion fournie à chaque lépreux varia selon \< époques : en l'an i565, chaque malade, en

- - être inquiétée par les pouvoirs publics. Il est vrai que ■ d'Issoiidun recevait, en 1267, du roi de France, plu- ? rs serfs, alors que celle de Bois-Hallebout battait mon- I ', à la môme époque, sur les hommes de la localité. (Bou- Tuc, Actes du Parlement de Paris, I).

l8/i MŒURS INTIMES DU PASSE

était nécessaire durant leur séjour à la maladrerie. On va en juger par le tableau qui suit.

Chaque malade recevait du maître, savoir lo sois tournois par trimestre, soit 4o sols par an ; une émine (un peu plus de quatre hectolitres) de blé ; une émine d'orge, livrable à la Saint-Martin (i).

A la Toussaint, trois aunes de camelin (étoffe assez analogue à notre poil de chèvre actuel), pour son vêtement ; cinq setiers de vin, au temps des vendanges ; et une fouasse blanche (pain à base d'anis), le jour de Noël. Le recteur devait, en outre, leur partager la moitié des langues de bœufs et vaches tués à la boucherie. Il faisait distribuer, enfin, aux quatre grandes fêtes ds l'année (Noël, Pâques, Pentecôte, Toussaint), à ses hôtes, un quartier de « chatron » (mouton), de veau ou de porc, avec un setier de vin, et un quartier de lard, le jour du Mardi gras.

Les lépreux de la Champagne (2) n'étaient pas

moins bien traités que ceux de Dijon.

(i) Op. cit., 21-22.

(2) Autrefois, il se tenait à Reims une foire, dont les bénéfices appartenaient aux lépreux. Elle avait lieu près de leur maison. Guillaume de Champagne, archevêque de Reims, fit donner aux lépreux de son diocèse cent setiers de froment, à prendre sur les deux moulins qui existaient alors dans la capitale de la Champagne. (Les lépreux de Reims, 18/12, XIV et XV.) La léproserie de Reims avait des faveurs particulières, puisqu'elle s'adonnait à l'industrie, et même à l'usure,

LA LÈPRE l85

Vers le milieu du xvi^ siècle, en i556, la maladrerie de Troyes donnait à chaque lépreux la somme de quarante sous tournois par mois, cinquante onces de pain par jour, trois muids de vin par an pour un lépreux, et deux muids seulement pour une lépreuse ; huit cordes de gros bois, moitié en nature, moitié en argent.

Avec les quarante sous mensuels, le lépreux devait payer sa servante, dont les gages étaient d'environ 7 ou 8 livres par an ; se fournir d'huile, de chausses, de souliers etxi'habits ; acheter la viande et autres menus vivres. Avec l'argent des quatre cordes de bois, il se procurait les fagots, le charbon, les médecines et onguents, les linges; le sucre, les amandes, les pruneaux et (( autres gracieusetez nécessaires à telz malades. »

Le lépreux qui vendait ou donnait à autrui la portion, ou seulement une partie de la portion du bois à brûler que lui avait délivré la léproserie, était puni d'une amende de quarante sous ; en cas de récidive, il était privé de la portion pendant un an, et à la troisième fois, pour toujours.

La portion fournie à chaque lépreux varia selon les époques : en l'an i565, chaque malade, en

sans être inquiétée par les pouvoirs publics. Il est vrai que celle d'Issoudun recevait, en 1267, du roi de France, plusieurs serfs, alors que celle de Bois-Hallebout battait monnnic, à la même époque, sur les hommes de la localité. (Bou- TARic, Actes du Parlement de Paris, I).

l86 MŒURS INTIMES DU PASSÉ

plus de sa pension augmentée de lo sous par mois, reçut encore cent sous, à cause de la cherté des vivres. Les lépreux étrangers à la ville ne touchèrent que la moitié de la subvention, soi,t cinquante sous. Dix ans plus tard, la pension fut portée à quatre livres par mois.

Il s'en faut que les règlements qui régissaient les lépreux dans l'intérieur de certaines léproseries fussent aussi mitigés que ceux que nous avons produits. Celui de la maladrerie de Saint-Ladre, d'Amiens, délibéré en i3o5, un des plus anciens et des plus remarquables qui soient, peut être cité « comme exemple de la prévoyance et de l'habilelé administratives des corps municipaux du moyen âge ». Tout ce qui, dans un hospice de ce genre, devait constituer le bon ordre a été prévu et prescrit avec beaucoup de sagesse : mesures de discipline, précautions sanitaires, règles d'hygiène, soins de propreté : rien n'est oublié.

Le règlement s'applique au maintien de la paix intérieure, aux bonnes mœurs, voire même aux devoirs religieux. Il statue -sur la conduite de tous les habitants de la maison, clercs ou laïques, hommes ou femmes, sains ou malades ; et son exécution est assurée par des peines disciplinaires, appropriées à la situation spéciale des délinquants.

Le premier devoir imposé aux frères ou aux

LA LÈPBE 187

sœurs, sains ou malades, est une soumission entière au maître ou directeur de l'établissement ; et une conduite honnête et exemplaire en tout lieu, aussi bien que dans la maison.

La communication des personnes saines avec les malades est interdite par des dispositions rigoureuses ; il est défendu à tous les frères ladres d'approcher du four, de la cuisine, du cellier, et en général, de tous les lieux où se préparent et se conservent les aliments et - les provisions destinés aux frères sains. Le port ou la possession d'une arme quelconque, le jeu de dé et tout jeu pour de l'argent ou un autre gain sont prohibés.

Les frères sont exclusivement justiciables du maître, assisté d'un certain nombre de frères, non seulement pour les délits ou infractions qu'ils pourraient commettre, mais encore pour la décision des différends qui surviendraient entre eux.

Il est défendu, sous punition, à tous ceux qui ont quelque plainte à porter, d'en saisir d'autres juges.

L'exclusion de l'hospice, pour toujours ou pour un temps déterminé, et des pénitences plus ou moins longues, sont les seules peines que prononce le règlement (i).

Si nous observons ce qui se passait, vers la

(i) Recueil des monuments inédits de Vhistoire du Tiers Etat, par Augustin Thierry, I, 822.

l88 MOEURS INTIMES DU PASSÉ

même époque, chez nos voisins de Suisse, nous ne trouverons à noter, dans le règlement intérieur de leurs léproseries, que de légères variantes.

Les lépreux de la (( maladrerie » de Genève formaient une communauté {communitas leprosorum) , une sorte de chapitre, présidé par le curé de Saint-Léger, et ils se rassemblaient pour délibérer dans la chapelle. Les jours de fête, et même les autres jours, les lépreux allaient entendre la messe à Saint- Léger. Jls y trouvaient de l'eau, bénite à part et, à l'extrémité de l'église, un lieu clos et garni de fenêtres grillées.

Une des chambres* était fermée par une porte très solide et une bonne ferrure ; sans fenêtre, ni lit, mais seulement avec un peu de paille. On y enfermait les délinquants, les-y tenant au pain et à l'eau. Le curé avait seul la clef de ce réduit, en sa qualité de directeur de la maladrerie. L'admi-. nistrateur était un économe, appelé guidon (quitonus), assisté de son épouse (i).

Chaque année, le chapitre des lépreux élisait ou

(i) Les soins que la femme du guidon pouvait donner comme infirmière, semblent avoir été les seuls soins médicaux qu'eussent à espérer les lépreux, une fois enfermés dans la maladière. Le médecin n'intervient qu'avant, pour décider si la maladie existe. « La notion de l'incurabilité de la lèpre était si bien admise comme un article de foi, qu'il semblait superflu de faire de la thérapeutique avec les lépreux. » Dou- MERGUE, op. cit. Pour plus de détails sur les fonctions du guidon et de sa femme, on consultera avec fruit l'excellent

confirmait le guidon, et tout semble indiquer que les lépreuses votaient comme les lépreux.

^Groupe de^l.épieux.^datislle Triomphe de la Mort, U'Oucagna {Campo-Santo, de Pise).

Ces deux progrès encore contestés, le vote des femmes et le vote par procuration, étaient donc ré-

ouvrage du D"" Léon Gautier, La médecine à Genève jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, au chapitre III, notamment ; et du même : Les lépreux à Genève au moyen âge et au xvi" siècle (extrait de la Revue médicale de la Suisse romande, décembre 1900) ; D'' J.-J. Chaponnièbe, Des léproseries de Genève au xv* siècle.

Les hommes vivaient comme des cler., • i femmes comme des religieuses • )Z '

-™b,ait à une entrée en'reïjon (0 '""■°" "'"

.er'::.rf;:r S-r- ^^- ^^ ^- - ^■^'>-

cérémonia. ,ui pr cTJ ,a '"" ''"""^ ""

funt f2) vJ ""' *=" ''='■'■« d'un dé-

"' '-''>■ ^O'C'. entre autres villes ce n„i sait à Dijon. ^'" ^^ P^'s-

gisÏÏs'a,!' Tk" """'''"« ^PP^«"^"" aux ma-

iST-— ^^^^^^^^^^^

ë'ens jures pour s'assurer du fait «■ i

malade présentait les signes de V , . '

que, les experts le déclaralnt , "'"■

hoc (.3). La mairie „f '!"' '^""^ "" ■""PPort arf

ma,r,e prononçait alors sa séquestration

W V. ] examen médical A'„^ i, .440 dans ,e ,„„e XXXI l"?a TO ":• -"T' "■= '^P^' " ''ic.ui.'mie de Nîmes (ijoS) *<!to)to de

et en avertissait le curé de la paroisse, qui le dénonçait au prône.

Au jour fixé pour sa « mise hors du siècle », le curé envoyait au malade, après l'avoir bénie, la triste livrée grise qui devait être désormais son

Sainte Adêlaïue, priant pour les lépreux (D'après une gravure de Hans Burgkmaiek, reproduite par P Richer).

partage ; il gardait seulement le manteau, le chaperon, les gants, la cliquette, la ceinture et le couteau.

Bientôt les prêtres l'amenaient en procession à l'église (i), avec son cortège de parents, d'amis, de voisins, convoqués comme pour un convoi. .

On célébrait l'office des morts, que le patient, isolé des siens, entendait le visage couvert, comme un mort dans son cercueil. L'office terminé, le curé après lui avoir remis le manteau, le chaperon, ainsi que les autres objets, le conduisait au cimetière. Là, prenant trois fois de la terre et la lui mettant sur la tête : « Mon ami, lui disait-il, tu es mort au .monde. » Puis, lui montrant le ciel, il l'exhortait à la résignation.

La procession se remettait en marche pour gagner la maladrerie, à la porte de laquelle se trou-^ vaient le procureur-syndic de la ville et le recteur. Le cortège arrêté, le syndic interpellait le pauvre méseau, lui demandait quelles étaient ses intentions en se présentant ainsi : sur sa réponse, que, reconnu ladre, il réclamait, comme habitant de la ville, son entrée à la maladrerie, pour y jouir

(i) En entrant dans l'église, le lépreux voyait sous le porche le bauley, c'est-à-dire le brancard de cordes qui devait le porter au cimetière. Au-dessus de l'abside, était déployé le drap mortuaire et à ses pieds, pour compléter le tableau, les tombes des lépreux qui l'avaient précédé. (Gabnier, loc. cit., 19).

Page 1