‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 69 sur 71 · I.a tourmente révolutionnaire ne fit pas complète · texte numérisé non relu

I.a tourmente révolutionnaire ne fit pas complète

(i) IJHôpUal du Midi et ses origines : recherches sur Vhistoire médicale et sociale de la syphilis à Paris, par le D*" A. PiôNOT (Paris, i885), 49-5i, 71, 78 et- passim.

(2) A Bicêtre, on n'admettait pas que les vénériens. En 1723, un apprenti cordonnier âgé de 19 ans, fut envoyé en correction à Bicôtre, et condamné à être fouetté deux fois par jour jusqu'à iiouvcl ordre, « pour avoir volé du cuivre. » Le fait a été relevé, par Paul Bru, sur les registres d'entrée de l'hôpital (Cf. Intermédiaire, 10 juin 1896, col. 65o).

(3) Registre des délibérations du bureau de l'Hôpital général, année 1G79 (Archives de l'Assistance publique), rapporté par Paul Bru, Histoire de Bicêtre (Paris, 1890), chap. IV ; cf. Ch. Desmazes, Pénalités anciennes, 67.

ment disparaître cet usage d'un châtiment infligé aux avariés. Michelet rapporte, dans son Histoire de la Révolution, que le docteur Cullerier, médecin à Bicètre, avait certifié à un de ses amis que cette coutume n'était pas encore abolie en 1792.

Pour mesurer le chemin parcouru par l'opinion médicale, sinon par l'opinion publique, toujours retardataire, depuis l'époque qui vient d'être rappelée, et même depuis un temps plus rapproché du nôtre, nous nous contenterons de relever, dans une Encyclopédie qui eut son heure de vogue, ce passage... effarant :

Sous Louis seizième, Bicôtre fut destiné à recevoir les hommes et les filles publiques atteintes du mal syphilitique. Avant de les panser dans les deux salles qui leur étaient spécialement consacrées, les chirurgiens les faisaient fustiger, coutume barbare, quoique souvent assez juste envers plusieurs individus croupis dans les vices les plus honteux.

Cette phrase, tombée de la plume d'un médecin de i83o, aurait été, sans nul doute, contresignée par Joseph Prudhomme en personne.

Si de pareilles mesures, prises contre des victimes de la maladie et du sort conjurés, nous surprennent et nous émeuvent, comment ne pas nous indigner de voir ce supplice infamant infligé à des hommes qui n'ont commis d'autre crime que de se révolter contre une discipline trop rigoureuse ?

MOU lîS INIl.MKS DU l> \SSE

Pour les soudards de la Renaissance, (( gens de sac et de corde », la crainte du châtiment est le commencement de la sagesse : des potences élevées dans leurs camps et dans leurs quartiers sont là « pour les engager à se comporter gracieusement ». La peine do mort est, du reste, prononcée pour les délits les plus divers : tirer l'épée contre un officier, déserter devant l'ennemi, insulter une sentinelle, voler ou piller, tricher aux dés, autant de cas qui exposent n (Hre pendu ou passé par les armes (i).

Mais la mort est peu de chose pour qui la brave tous les jours sur les champs de bataille. Certains châtiments sont pires que la mort : tels ceux qui humilient, qui dégradent l'être conscient et fort, comme le chevalet ou cheval de bois, sans tête ni queue ; les ceps et le carcan ; la cage, où Ion enfermait les blasphémateurs et les ivrognes et qui les exposaient aux railleries de la populace ; le morion, qui consistait en coups de crosse de mousquet ou de hampe de hallebarde, et qu'on donnait aux jeunes soldats sur les fesses, dans les corps de garde (2) ; le fer chaud sur la langue ; l'ablation du nez et des oreilles ; et l'un des plus terribles, l'estrapade, qui consistait à laisser tomber de très haut un soldat

(i) Albert Babeau, La Vie militaire sous Vancien régime : les soldats,

(2) Dictionnaire de Fureiière.

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attaché à une corde, de manière à lui disloquer les membres.

Mais ce qui était le plus sensible aux militaires, c'était de passer, nus jusqu'à la ceinture, entre deux rangs de cinquante ou de cent de leurs cama-

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rudes, qui ;Klmiiiislraient, à tour de rôle, au condamné, un coup de gaule ou de lanière.

Sous Louis XIII, et même sous Louis XIV, on fouettait les soldats « comme on fouettait les enfants, les pages et les laquais ». Ce châtiment, réservé pour les fautes graves ^t), pour la désertion, par

(1) A Notlingham, dans la première moitié du dix-liuiticme siècle, un soldat fut sévèrement châtié, « pour avoir bu à la santé du Prélciidant. ». Les détails de l'affaire ont été

S'] à MŒURS INTIMES DU PASSE

exemple, était celui qu'on appliquait aux filles surprises dans les quartiers, qu'un officier philanthrope s'indignait de voir fouettées, « par les mains de gens à qui elles sont encore chères et qui rougissent du vil employ fait de leurs bras, naguère victorieux » (i).

Les courroies et les verges furent abandonnées en France, dès 1780, dans les régiments de cavalerie : six ans auparavant, une ordonnance avait déjà interdit aux officiers de maltraiter, à coups de canne et de bâton, les soldats des compagnies détachées de l'Hôtel des Invalides ; les cavaliers ne devaient être châtiés autrement qu'avec le sabre.

En Alleniagne, les châlimenls infligés aux militaires leur étaient appliqués avec une brutalité qui n'aurait pas été supportée par nos troupes. Un témoin conte avoir vu, en 17/11, des soldats prussiens passés jusqu'à seize fois par les verges, pour avoir fait un faux mouvement dans une manœuvre; ils avaient été ensuite contraints, le dos ensanglanté, à continuer l'exercice.

publiés, par la Revue hebdomadaire d'Adam, du 20 au 27 juillet de l'année 1787 : « Vendredi dernier, un dragon du régiment de lord Gadogan, à Nottingham, a reçu 3oo coups de fouet, et en recevra 3oo autres à Derby, pour avoir bu à la santé du Prétendant. En outre, la corde au cou, il sera chassé du régiment. » {Les châtiments de jadis ; Paris, Carrington, 1902.)

(i) Mém,oire de l'jQ'j, cité par Alb. Babeau, extrait des Archives de la guerre.

USAGES ET COUTUMES DISPARUS S']b

Chez nous, la répression n'avait pas ce caractère de cruauté froide et méthodique ; nos officiers se servaient, dans un mouvement de vivacité, toujours regrettable, plutôt de la canne que du bâton.

Quand le comte de Saint-Germain, alors ministre la guerre, voulut introduire dans l'armée la bastonnade, par coups de plat de sabre, il faillit provoquer un soulèvement. On cite, à ce propos, la réponse que fit un grenadier, à l'officier qui essayait de lui expliquer la supériorité de ce mode de punition :

— C'est avec un instrument militaire et honoré, disait l'officier au soldat, que l'on va vous frapper, et non avec un bâton ni avec des verges.

— Mon capitaine, répliqua le grenadier, dans mon sabre je ne connais de militaire que la pointe et le tranchant.

Pour subir son châtim'cnt, le récipiendaire était couché sur une planche, de façon que les coups ne portaient jamais que sur les fesses ; on conçoit que, dans cette posture, il éprouvât une véritable humiliation, et que celte peine lui parût plus pénible que le coup de feu reçu en plein cœur.

Les admirateurs de la discipline prussienne citent à tout propos le grand Frédéric,. qui était parvenu à imposer celle-ci à ses armées ; parfois, cependant, des voix s'élevaient contre le traitement inhumain qui leur était infligé. On ne parvenait à les mener

S'yG M()i:UJ5S INTIMES DU PASSi:

qu' (( à coups de bâton et à grand renfort de soufflets. » ,

A voir les précautions qu'on prenait pour les empêcher de déserter, on comprend que les soldats prussiens en soient venus à craindre leurs officiers, plus que l'ennemi. Veut-on avoir un aperçu du régime auquel ils étaient soumis, il n'est que de lire ce que relate un historiographe moderne (i), qui emprunte une bonne part de sa documentation aux Allemands eux-mêmes :

On avait soin, vn les disposant dans les chaniLiccs, de les faire surveiller les uns par les autres, en mêlant les bons et les mauvais. Aucun d'eux ne sortait de la ville sans une permission signée de son capitaine. Des sentinelles étaient postées à cinquante pas d'intervalle, doublées dans les endroits propices à l'évasion, et obligées la nuit, à tous les demi-quarts d'heure, de crier : Qui vive? Si l'une d'elles désertait, elles passaient toutes par les verges, le sergent qui commandait le poste était cassé, et l'officier enfermé pour six mois dans une forteresse. Dès qu'un homme manquait à l'appel, on tirait un coup de canon, et, à ce signal, un officier, désigné d'avance, enfourchait un clieval qu'il tenait sellé jour et nuit, les patrouilles se répandaient dans la cami)agiM', les paysans se rendaient à des postes fixe*, les chasseurs battaient le pays avec des chiens dressés à cette espèce de traque ; celui qui s'emparait du déserteur recevait 5o écus. Presque toujours on découvrait le fugitif (deux

(i)" Arthur Chuquet, La première invasion prussienne, 92 et s.

sur cent échappaienl). S'il était cantoniste, on le condamnait à passer en trois jours trente-six fois au milieu de 200 de ses camarades, qui. lui fouettaient les épaules. On le pendait à la seconde tentative d'évasion. S'il était étranger, il passait, à la première désertion, deux tours de verges ; à la deuxième, vingt-quatre ; à la troisième, trente-six. Aussi comptait-on beaucoup de .suicides dans l'armée prussienne ; le soldat que le métier dégoûtait n'avait guère d'autre moyen de mettre fin à ses misères.

Le fouet n'a pas été qu'un instrument de correction dans l'armée, comme dans la vie civile ; il a également servi à des vengeances privées. A une époque où l'on passait aux actrices leurs moindres caprices, il en cuisait parfois de les tourner en ridicule.

Lorsque Favart fit représenter sa Chercheuse d'esprit au théâtre de la foire Saint-Germain, ce fut un engouement généraL II y avait surtout une série de treize couplets, chantés par tous les personnages, qui souleva un véritable enthousiasme ; seul, un jeune rival de l'acteur-auteur trouva .spirituel de p^i— rodier les couplets, en les retoiinianl conlrc les pomé- (I ici mes.

Afin de venger rolïensc faite au curp>, celles-ci se réunirent en une assemblée secrète, pour délibérer sur le châtiment à infliger au coupable. Le lendemain, quand il se présenta au théâtre, fier de son exploit, une des conjurées vint s'asseoir à côté de

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lui, et, engageant la conversation, le combla de politesses, lui prodiguant mille compliments.

— Certes, vous ne m'avez pas ménagée, lui ditelle, mais je suis une bonne fille, et j'entends la plaisanterie, surtout quand elle est dite avec esprit. Fi de mes compagnes, qui ne sont que des bégueules ! Si vous voulez même ajouter quelques couplets à vos épigrammes, j'en serai, quant à moi, charmée, et je vous invite, pour cela faire, à venir dans ma loge.

Donnant dans le piège, notre homme suit la sirène sans méfiance ; mais à peine est-il entré que, telles des furies, les amies de l'actrice, armées de verges, lui en administrent une série de coups, et elles l'auraient, dans leur délire, achevé, si l'officier de police, accouru aux cris, n'eût arraché le patient à leurs griffes. Trois jours après, celui-ci, plus mortifié encore que meurtri, s'embarquait pour les îles, d'oii plus jamais il ne revint (i).

Ne quittons pas les coulisses du théâtre, sans conter l'histoire dont la veuve de Molière fut l'héroïne, et qui rappelle, par quelques côtés, l'aventure de la' fille d'Oliva, dans la fameuse Affaire du Collier.

Un Président à mortier d'un Parlement de province, grand amateur de spectacle, était venu à Paris, s'était épris de Mlle Molière, et voulait lui faire agréer ses hom-

(i) Desboulmiers, Hist. de VOpéra-Comiqne, t. II ; Lemazu- RiEK, Galerie, des acteurs du Théâtre-Français , t. II.

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