ALTRE MISSEL DU W" SIECLE
(Bibliothèque de Rouen.)
de la Vierge^ dont ollo animait un des pompeux encadrements ?
Mais il y a mieux, ou pire.
En parcourant, dans un tout autre dessein, les Anecdotes historiques sur la médecine (l), nous y avons cueilli un passage, qui, dans une certaine mesure, vengerait notre amour-propre national. Quand on songe que le fait se passe dans le pays du cani, la revanche est particulièrement savoureuse (2).
Parmi les choses rares qui se conservent dans la bibliothèque du palais de Lambeth, construit sur la Tamise, vis-à-vis de Westminster, résidence ordinaire des archevêques de Cantorbéry, on montre un missel, qui porte la date de l/jlô, et dont les marges sont ornées d'arabesques et de grotesques des plus singuliers. La plus remarquable de toutes ces figures, soit par l'idée qu'elle représente, soit par la place qu'elle occupe, est celle de deux fesses d'un homme perchées sur deux jambes et surmontées d'une tête. Cette bizarre et indécente représentation est placée
(1) Tome I, p. 84.
(2) On pourrait croire que les faits cités s'étant presque tous passés en France, les autr.es pays ont été à l'abri de ces gravelures. On aura la démonstration du contraire, en lisant l'ouvrage de A. de Martonne : la Piété du moyen âge (Paris, 1855), p. 168.
au bas du canon, c'est-à-dire dans Tendroit, précisément, où s'ouvrait le missel, lorsqu'on le portait à baiser, suivant la liturgie romaine.
Ces indécences sont, à la vérité, exceptionnelles. Ce qu'on rencontre, dans beaucoup d'Heures manuscrites, ce sont des portraits de personnages des deux sexes : les originaux, propriétaires des volumes, s'y sont fait peindre, dans T action de la prière, agenouillés devant le Christ, la Vierge ou les Saints, leurs patrons.
Mais il est de ces manuscrits dans lesquels sont représentées les dames de leurs pensées, « celles que les maistres desdits livres gouvernoient, ou celles qu'ils désiroient gouverner », afin que leurs amants aient constamment sous les yeux, pendant l'office, les portraits de leurs belles, « de peur de les y oublier. »
Henry Estienne (1), qui nous fait connaître ce plaisant détail, dit avoir possédé des livres en parchemin, « contenans matines, vespres, complies et les autres pièces de tel service, esquels, en certains endroits, sont peintes des jeunes dames, qui ont un maintien si lascif, qu'on en pourroit bien dire ces mots du poète Properce :
Docla vel Hippolylum Veneri mollire neganlem.
Sans doute, l'auteur de cette allégation peut-il être
(1) Apologie pour Hérodote, in-12 (1007), p. 484.
suspecté de partialité, en raison de sa haine contre le catholicisme ; mais d'autres informations confirmant ses dires , force est bien d'en admettre la vraisemblance.
A l'époque d'Henry Estienne, la peinture n'est pas seule à profaner les livres de piété par de scandaleux appendices : des galants, des poètes de cour, ne se gênent guère, pour accoler, aux minisîtures de certaines Heures, des vers amoureux, allusifs aux images les plus révérées. Le dévergondage qui régnait à la cour des Valois autorisait ces étranges saillies d'amour.
Le poète Mellin de Saint-Gelais a composé plusieurs quatrains de ce genre, pour de « très honnestes » dames, dans le sens où l'entendait Brantôme, notamment pour Mlle de Saint-Léger, Mlle de Rohan et, chuchote-t-on, pour les reines Catherine • de Médicis et Marie Stuart.
De ces quatrains, il en est un assez joliment troussé, bien que, d'ordinaire, le rimailleur soit assez pauvre d'inspiration et de rythme. Saint-Gelais Fa déposé dans les Heures d'une dame, à l'endroit du Kalendrier :
S'il vous plaisoii marquer en leste Un jour ordonné pour m'aimer, Je Vaurois pour une grand' fesle, Mais point ne la voudrois chômer.
Qu'on n'oublie pas que le livre d'Heures n'est pas alors, comme de nos jours, un simple livre de prières.
Les livres d'église, outre qu'ils étaient assez souvent accompagnés des armes, des devises ou des chiffres des personnages à qui ils appartenaient, ces livres étaient un véritable trésor domestique, ce que seront plus tard les livres de raison, sur les gardes desquels le père de famille inscrira tous les actes notables de la vie, les noms des êtres dont il a béni l'entrée dans ce monde, ou dont il a pleuré le départ de cette vallée de larmes.
Dans une Notice sur les anciens livres d'Heures{i), se trouve rapportée une inscription, d'une bonhomie qui en fait pardonner le réalisme :
« Le dix-septième jour de mars mil quatre cents et quatre-vingt-sept, Mme Jehanne du Rosel, mon épouse et famé, est accouchée à viron neuf heures de la sérée, dans la chambre au tref-verd, de mon lllz ainsné, Jehan, dont Dieu omnipotent voille nous bailler joie en son aage. »
Passe pour cette mention d'un épisode de la vie courante. Mais on se permettait parfois de consigner, sur les livres de piété, des réflexions qui y détonnaient bien autrement. Leber cite un missel, dans
(1) L'auteur en est F. Pluquet (de Bayeux) ; la notice forme un opuscule de 29 pages, tiré à 50 exemplaires seulement.
lequel on avait introduit, au chapitre de l'office du mariage, une phrase bien extraordinaire et pour le moins déplacée en un tel endroit : Gaudebiî sponsus super sponsam, ei in medio ejus eril. Alléluia \...
D'autres particularités non moins scabreuses ont été relevées dans des missels du seizième siècle. Dans le missel de Gharljres, de 1552, et dans celui du Mans, de 1559, on lit au mois d'août : « Raro dormilel, seslum coïlum quoque vitet » ; et au mois de novembre : « Balnea cum Venere lune nulli prosil habere. »
Dans le missel de l'ordre de Fontevrault, de 1606, en regard du mois d'avril : « A Ivum solvas^ minuasque cruorem (1). » Ceci était, au moins, de la bonne prophylaxie hygiénique.
Faut-il une autre preuve que les anciennes Heures gothiques présentent de l'intérêt, même pour le médecin ? .
Ordinairement, après le frontispice, qui se compose du monogramme ou de la marque de l'imprimeur ou du libraire, une gravure, précédant le calendrier, représente un squelette ou une figure d'homme, debout, les bras pendants, les jambes écartées, et l'estomac ouvert, ainsi que l'abdomen, de manière à laisser les viscères à découvert. Cette figure, occupant le centre de la planche, est environnée de sept
(1) Curios. théolog., p. 173.
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