LA FUSTIGATION A L'ÉCOLE
(Petites Heures à l'usage de Chartres, 1526.)
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planètes, figurées par des astérisques auxquels sont jointes des inscriptions fondées sur des opinions astrologiques, admises par les médecins au moyen âge. Aux quatre angles du sujet central, sont autant de petites figures en pied; elles rappellent les quatre principaux tempéraments : le colérique, le sanguin, le flegmatique et le mélancolique.
Vient ensuite le calendrier proprement dit, décoré
de douze planches, les douze phases de la vie de l'homme. La vignette de février, que nous en détachons, représente l'intérieur d'une école d'enfants : un magister, le paquet de verges dans la main droite, s'apprête à fustiger un malheureux écolier, que ses jeunes camarades maintiennent pendant l'opération. L'inscription : Timor Domini^ initium sapientiœ, tient lieu de légende (p. 125).
■ On trouve d'ordinaire, annexés à ces calendriers, au-dessous des douze tableaux de la vie humaine, un nombre égal de quatrains qui leur correspondent : des préceptes sanitaires, empruntés à l'Ecole de Salerne ; des vers indiquant les principaux travaux agricoles de l'année et les occupations domestiques propres à chaque saison ; enfin, une série de quatrains bizarres, n'offrant aucun sens raisonnable, mais qui servaient de moyens mnémotechniques et aidaient à se rappeler les époques des fêtes fixes de chaque mois : il ne s'agissait, pour cela, que de scander, en comptant sur ses doigts, ces quatrains puérils, dans lesquels on
avait tâché de faire entrer autant de syllabes qu'il y a de jours dans le mois auquel chacun d'eux se rapporte.
Pour ne point lasser la patience de nos lecteurs, nous clorons là cette étude sur les livres d'heures. Nous nous tiendrions pour satisfait, si nous avions réussi à dégager l'esprit de ces productions, dont la singularité pourrait faire porter sur les mœurs de nos pères un jugement sévère, si cette sévérité ne devait être tempérée par les considérations dont nous avons accompagné la relation de faits susceptibles de surprendre au premier abord, mais, à l'analyse, bien adéquats ay. milieu qui les vit éclore.
cft,!)l,iot Hojoff. Ile ol'-'^jJïtfJ- 6"g7§- Ancien F
l'accouchement de la papesse JEANNE.
(D'après une miniature de missel.)
A. — A l'église
Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le sanctuaire.
La Bruyère, (Ch. Des Esprits forts.)
L'homme, par délinition, est un animal raisonnable qui éprouve parfois le besoin de déraisonner.
Qui trop sage est a, quelque jour, la tentation de devenir fol ; comme si l'excès de sagesse n'était pas le plus souvent la pire folie ! La société, la société moderne autant que l'ancienne, est restée sur ce point semblable à l'enfant. Dès leur jeune âge, les enfants s'efforcent d'imiter, de parodier les gestes et les manières de ceux qui sont préposés à leur garde ; les
nations se livrent, de même, à certaines mimiques, s'affublent de travestissements, commettent des extravagances à époques périodiques, pendant lesquelles notre planète parait transformée en un vaste Bedlam.
Chez tous les peuples on retrouve ce besoin de détente, de liberté d'actes et de paroles, qui dégénère vite en licence : de là sont nées les Saturnales à Rome, les Bacchanales à Athènes, les Fêtes des Fous^ de l'Ane, des Innocens, dans l'ancienne France.
C'est du 17 au 23 décembre que les Romains fêtaient Saturne, le dieu de l'âge d'or, « époque heureuse, où les hommes ne connaissaient encore ni les rangs de la hiérarchie, ni le joug de la servitude et de la misère (1) ».
Une semaine durant (2), l'esclave revêtait les insignes de l'homme libre et jouait le rôle du maître, tandis que celui-ci s'affublait de la défroque de son valet et poussait la condescendance jusqu'à recevoir les coups à sa place. C'était comme une réparation des violences, des injustices qui avaient pu être
(1) C. Lénient, la Satire en France au moyen âge.
(2) Les Saturnales ne duraient primitivement qu'un jour : •Auguste les autorisa pendant trois jours ; Caligula en ajouta un quatrième; leur durée fut, plus tard, étendue à une semaine.
commises par le plus fort au détriment du plus faible : image symbolique de l'égalité de toutes les créatures humaines, qu'on se hâtait d'oublier dans l'enivrement de la fortune et du pouvoir.
En ces jours de liberté sans limites, le peuple ne respectait rien, n'imposait aucun frein à ses instincts, se complaisait dans leur débordement. Ces jours-là, les grands de ce monde entendaient de dures vérités, sorties de bouches trop longtemps closes et que la peur du châtiment retenait de parler ; mais la Liberté de Décembre était de ces prérogatives populaires auxquelles nul, si puissant fût-il, n'aurait eu l'idée de porter atteinte.
Outre le dieu Saturne, les Romains fêtaient le dieu Bacchus, sa force fécondante, ses victoires remportées sur les Titans, ses expéditions mythologiques aux Indes (1).
■ Les Bacchanales^ venues d'Egypte en Grèce, plus tard de Grèce à Rome, étaient, à l'origine, des mystères religieux. Seuls, les hohimes y pouvaient prendre part. Des bacchanis (prêtres) se déguisaient en Pans, en Silènes, en Satyres ; puis l'élément féminin s'y introduisit, et ce fut le début d'orgies dont le souvenir n'est pas encore perdu. Des bacchantes,
(1) B. Gastineau, le Carnaval ancien el inocltrne.
court vêtues de peaux de tigres et de panthères, couronnées de lierre, portant des thyrses (bâtons entortillés de pampres) couraient, ainsi accoutrées, de tous côtés, lançant dans les airs, le cri carnavalesque de l'antiquité : Evohe ! Evohe ! Bacche !
Après une bruyante promenade à travers la ville, bacchants et bacchantes se rendaient au lieu du sacrifice, et là, toujours pour honorer lo dieu Bacchus, s'encourageaient à l'orgie.
Les bacchants éventraient les outres gonflées de vin ; les bacchantes hurlaient, s'exaltaient jusqu'au délire, et se livraient à de telles folies, que le mot est resté pour caractériser les femmes folles de leur corps.
C'est un chapitre de l'histoire de la folie humaine que nous allons écrire, en faisant la description des mascarades, des farces, des divertissements bizarres ou singuliers dont la source doit être recherchée dans les cultes anciens, mais qui se sont conservés au sein du christianisme presque sans altération, puis sont passés de l'ordre religieux dans la vie mondaine et privée.
On s'est souvent demandé comment les chrétiens ont pu hériter de ces folies du paganisme.
Pour les comprendre, il faut se rappeler le carac*
tère de la révolution qui transforma le monde antique.
Le jour où le culte de la Croix remplace celui des Idoles, les deux sociétés ne se séparent pas brusquement : elles vivent encore longtemps côte à côte, s'assimilent, se pénètrent réciproquement, la plus jeune et la plus forte absorbant l'ancienne, lui empruntant aussi une partie de ses éléments.
Le paganisme, sensuel et poétique, avait su satisfaire, avec une étonnante variété, toutes le§ faiblesses de la chair et de l'imagination. L'Église, appelée à le remplacer, n'affecta pas tout d'abord une austérité inexorable, qui eût pu effrayer ou rebuter les âmes vulgaires. Aux mâles tristesses de la pénitence, aux chastes cantiques des vierges et des martyrs, elle permit qu'on mêlât, en certains jours, les accès de gaieté, les chansons et les satires. Bonne mère, facile et souriante, elle fit la part des joies populaires. L'antique saturnale entra dans le temple, mais rajeunie et transformée.
Ce mélange de bouffon et de profane, de libertinage et d'impiété, qui est le propre des divertissements païens, devait se reproduire dans certains usages et pratiques de l'Eglise chrétienne ; seulement, aux peaux de tigres, aux thyrses, aux tambourins^ on substitua les chapes, les mitres et les étoles.
Les Saturnales romaines ont toujours conservé, caché sous les emportements du plaisir, un sens
l:U MOEURS INTIMES DU PASSE
philosophique profond (1), qu'on aurait peine à percevoir dans les l'êtes moyenâgeuses : celles-ci ont un cachet de grossièreté, de déraison, dont nous aurions quelque embarras à plaider la justification.
C'est bien un vent de folie qui a soufflé à certaines heures de notre histoire nationale (2), et qui a ébranlé les voûtes des vastes cathédrales, où s'engouffrait le flot populaire.
Les hommes qui vont y célébrer l'office, au rebours de rol'fice saint; qui entonnent les hymnes sacrés sur un ton faux (3) et discordant; qui, en guise d'encens,
(1) Il y avait dans les Saturnales, malgré tous les désordres que ce nom évoque, cette pensée que les riches ne doivent pas toujours être au faite des honneurs et du pouvoir et que les pauvres, les êtres faibles, doivent avoir, quelque jour, leur compensation. Dans plusieurs Églises, la fête s'appelait la fête du Déposait, « par allusion, écrit Onésime Leroy {Études sur les Mystères, p. 152), à ces mots du cantique de Marie, Déposait patentes de sede et exaltavit humiles, que les enfants de chœur, que tout le bas clergé, que tout le peuple même, entonnaient avec tant de joie, le jour où les supérieurs, descendus de leurs dignités, leur en abandonnaient les insignes. »
(2) Il ne faudrait pas croire que ces extravagances aient été spéciales à la F'rance. L'Angleterre elle-même agita les grelots de la folie. L'inventaire des ornements de l'église d'York (1530) parle d'une petite mitre et d'un anneau pour Vévèqiie des fous (V. Curiosités de Vlxistoire de France, par le bibliophile Jacob, p. 31). Il faut reconnaître, toutefois, que la France s'est passionnée, plus que toute autre nation, pour ces parodies burlesques.
(3) On a écrit un peu partout qu'on chantait faux ce jour-là; cependant, à en croire M. Aimé Chérest [Bull, de la Soc. des sc.hisl. et nat.de V Yonne, 1853), on aurait mal interprété les mots
brûlent le cuir de leurs savates, boivent et jouenl sur la nappe des autels, parodiant tout ce qui commande le respect, ce devant quoi ils s'inclineront le lendemain tout pénétrés de foi, ces grotesques, s'intitulent des fous et jamais appellation ne fut mieux appliquée.
Il serait injuste de prétendre que ces fêtes aient été tolérées par un clergé ignorant et superstitieux, afin de se concilier la faveur d'un peuple ami des spectacles. En réalité, des esprits sérieux (1) témoignèrent, en maintes circonstances, leur aversion pour ces pratiques absurdes autant qu'obscènes.
L'Eglise à maintes reprises s'en alarma (2); seul,
in falso : c'est chanter en faux-bourdon qu'il faudrait traduire le texte primitif. Ce qui semblerait prouver que cette musique de la fête des Fous n'était pas si discordante qu'on l'a prétendu, c'est qu'on l'a fait revivre de nos jours, au cours d'une cérémonie solennelle : le 3 novembre 1869, la magistrature française recevait l'investiture dans la Sainte-Chapelle, nouvellement restaurée; de nombreux musiciens se pressaient autour de l'autel; une voix s'éleva parmi eux, la voix d'un de nos plus célèbi'es artistes et ce qu'il chantait, c'était précisément la strophe du Missel des Fous, Ilœc est clara dies, etc. Dans celte même cérémonie, on exécuta deux autres chants empruntés à la Prose de l'Ane {Orienlis parlibus, etc.), et tout cela lit un très grand effet obtint un très vif succès.
(1) Saint Augustin se plaignait déjà des excès qui se commettaient de son temps (V. Sermo 215, De lemporeet Homél. De kalendis januarii).
(2) La Fôte des Fous avait été abolie ou tout au moins réglementée par le pouvoir ecclésiastique dès le commencement du douzième siècle. Pierre, cardinal-diacre de Sainte-Marie in via lala, légat du Saint-Siège, « considérant que la Fêle des Fous
La Ronde des Fot
lUEGiiiiL le Vieux, islampes.)
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peut-être, le bas clergé, dont les membres sortaient, pour la plupart, du peuple, encouragea ces bouffonneries sacrilèges. A quoi lui aurait-il servi de lutter contre des coutumes entrées si profondément dans les mœurs que, pendant une longue série de siècles, elles ont subsisté presque sans modifications (1) ?
Les fêtes du moyen âge n'ont été qu'une imitation adoucie des Saturnales romaines.
donnait lieu à tant d'indignités et d'infamies, que la sainte habitation de la Vierge y était souillée non seulement par des paroles obscènes, mais d'ordinaire encore par l'etTusion du sang, enjoignit à l'évêque, au doyen et autres dignitaires de l'église, de réformer l'office de cette fête et d'en retrancher tout ce qui blessait la dignité ecclésiastique et le respect de la religion ». Conformément à cette injonction, l'évéque Eudes de Sully et le chapitre réglèrent, en 1198, les détails de l'office et proscrivirent les chansons, les représentations, les personnages, etc. (Cf. Cartulaire de l'Église de Notre-Dame de Paris, publié par Guébabd;' Paris, 1850, t. I, Préface, pp. CLXXVI et suiv.)
(1) Il y a quelques années à peine, les enfants de chœur, dans le diocèse de Sens, reproduisaient dans leurs jeux quelques-unes des cérémonies qui faisaient la joie de leurs devanciers du moyen âge. Le jour des Saints-Innocens, grâce à une somme que leur allouait le chapitre, les enfants de chœur se livraient à u.ie sorte de répétition des fêtes de jadis; de même que les enfants de troupe jouent au colonel et à la bataille, les enfants de chœur jouaient à l'archevêque et à la messe. Seulement ils choisissaient pour archevêque le plus lourdaud d'entre eux ; un autre faisait le préchantre, etc. La chasublière de la cathédrale leur fabriquait, à titre gracieux, les ornements pour la circonstance. Ces curieux détails ont été donnés àM.Chérest par l'abbé Carlier. (Cf. Soc. se. h. et n. de V Yonne, ann. cit.)
Les Saturnales^ telles qu'on les célébrait à Rome, au temps où elles ont pu s'introduire parmi les chrétiens et donner naissance au premier carnaval, n'étaient qu'un composé de toutes les fêtes analogues transmises par les Grecs aux Romains : le carnaval appartiendrait également à toutes ces fêtes, quoiqu'il paraisse dériver immédiatement du culte de Saturne (1).
L'époque de l'ouverture du carnaval s'accorde parfaitement, d'ailleurs, avec la célébration des dernières Saturnales.
A en juger par ce qui se pratique actuellement en France, cette époque semble fixée au 2 février, mais la différence est purement locale et ne tient qu'à des changements modernes.
Dans les premiers siècles, le carnaval s'oUvrait le 25 décembre, et les fêtes de Noël donnaient le signal des réjouissances, qui devaient se continuer pendant plusieurs semaines; de même, les Saturnales, d'abord d'une durée déterminée, se prolongèrent par différentes solennités, qui venaient s'ajouter les unes aux autres.
Les anciennes superstitions furent régénérées avec l'empreinte des croyances nouvelles ; on s'imaginait avoir modifié l'esprit de pratiques licencieuses, on n'en avait changé que le nom.
(1) C. Leder, Collection des meilleures disserlationa, etc., t. II, 2"^ livraison.
UO MœURS INTIMIîS 1)1' PASSi:
Nous n'en donnerons qu'un exemple.
On sait ce qu'au temps des païens, on entendait par Inpercales. Les lupercales, instituées par le roi Evandre, se célébraient au mois de lévrier : elles tiraient leur nom des luperces, prêtres du dieu Pan, qui couraient les rues, tout nus, frappant les femmes avec une peau de chèvre, dans Finteution de les rendre fécondes, ou de les faire accoucher plus heureusement. Seuls, les hommes faits pouvaient prendre part à ces fêtes ; les jeunes gens « sans barbe.» et les enfants en étaient soigneusement exclus.
Au seizième siècle, on constate une reviviscence des lupercales chez les Franconiens, avec cette aggravation que jeunes filles et garçons participaient au désordre : des groupes, comv;osés de clercs et de gens de toutes conditions, hommes, femmes, enfants, vieillards, s'assemblaient dans les églises, dansaient en cercle autour de l'autel, où était exposé le simulacre d'un enfant nouveau-né, et reproduisaient, dans les cris qu'ils poussaient en dansant, le spectacle tumultueux des corybanthes, s'agitant et hurlant sur le mont Ida, autour du berceau de Jupiter (1).
Quelque scandaleuses que fussent ces cérémonies, elles subsistèrent au sein même du christianisme, en dépit des arrêts des Conciles, des homélies des
(1) Disserlalion sur les Saturnales françaises (Leder, loc. cil.).
Pères, des objurgations des prédicnteurs. Ni prières publiques, ni jeûnes prolongés, ni processions ne vinrent à bout de ces désordres.
Sans doute, faut-il montrer quelque indulgence pour ces folles pratiques, et ne pas juger avec trop de sévérité l'esprit et la portée de nos anciens usages. Nos pères n'étaient ni impies, ni sacrilèges dans Fintenlion, s'ils l'étaient dans le fait ; seulement, ignorants et crédules, ils poussaient la dévotion jusqu'à la superstition, mal dirigés qu'ils étaient par un clergé non moins ignare et non moins fanatisé que ses ouailles.
Mais, trêve de considérations et venons au récit des faits.
Un écrivain ecclésiastique (1), qui vivait sur la fin du douzième siècle, rapporte que le jour de Noël, après vêpres, les diacres dansaient dans l'église en chantant une antienne en l'honneur de saint Etienne.
Les prêtres en faisaient autant le jour de ce saint, en l'honneur de saint Jean l'Evangéliste ; les enfants de chœur et les petits clercs, le jour de sajnt Jean l'Evangéliste, en l'honneur des Innocens ; les sousdiacres, le jour de la Circoncision ou de l'Epiphanie.
(1) BELETus,Li6r. de Divin, offic, c. 72 et 120, cité par Du Gange, GioHsar., v" Kalcndœ.
Dans les égfises, évoques et archevêques jouaient aux dés, à la paume, à la boule et autres jeux, dansaient et sautaient avec leur clergé dans les menas tères, dans les maisons épiscopales. De même que, dans les Saturnales, les valets prenaient la place des maîtres et en faisaient les fonctions ; de même, les jeunes clercs, les diacres, les sous-diacres officiaient publiquement et solennellement. Gettecoutume s'observait notamment dans l'archevêché de Reims.
Ce n'étaient que simples amusettes en regard de ce qui se passait ailleurs.
Dans certaines cathédrales, on élisait un évêque ou un archevêque des P'ous ; après quoi, on le faisait officier pontificalement, jusqu'à donner la bénédiction publique au peuple. Gomme les véritables prélats, il portait la mitre, la crosse et même la croix archiépiscopale.
Dans les églises qui relevaient plus immédiatement du Saint-Siège, on élisait un Pape des Foiis^ à qui on faisait porter les ornements de la papauté et qui officiait tout comme le Saint-Père.
Clercs et prêtres n'assistaient, ces jours-là, aux offices qu'en costume de mascarade et de comédie : les uns, la figure recouverte de masques grimaçants ou lugubres ; les autres, travestis en personnes d'un autre sexe ou en mimes ; tous dansant dans le chœur en y pénétrant, tous chantant des chansons obscènes.
Les diacres et sous-diacres apportaient de la charcuterie, qu'ils mangeaient jusque sur l'autel, transr formé en table de festin, au nez du prêtre célébrant, qui en prenait sa part.
Après la messe, — ici nous citons textuellement, — « chacun courait, sautait et dansait par l'église avec tant dimpudence, que quelques-uns n'avaient pas honte de se porter à toutes sortes d'indécences et de se dépouiller entièrement ; ensuite, ils se faisaient traîner par les rues dans des tombereaux pleins d'ordures ; ou ils prenaient plaisird'en jeter à la populace qui s'assemblait autour d'eux. Ils s'arrêtaient et faisaient de leurs corps des mouvements et des postures lascives, qu'ils accompagnaient de paroles impudiques. Les plus libertins d'entre les séculiers se mêlaient parmi le clergé, pour faire aussi quelques personnages de Fous en habits ecclésiastiques, déracines et de religieuses. Enfin, dit un auteur informé (1), c'était l'abomination de la désolation dans le lieu saint et dans les personnes de l'état le plus saint (2). »
C'était principalement aux calendes de janvier qu'il se commettait le plus de désordres. Ce jour
(1) Deslyons, Traités singuliers et nouveaux contre te paganisme du Boy-hoil (1670, in-12).
(2) Mémoires pour servir àl'fiistnire de la fête des Foux, qui se faisait autrefois dans plusieurs églises, par M. Du Tilliot, gentilhomme ordinaire de S. A. R. Monseigneur le duc de Berry. Lausanne et Genève, M.DCC.LI.
fut nommé, en France, la fête des sous-diacres ; id est, ad lilteram, satiiri diaconi: à la lettre, la fête des diacres saouls^ (1).
Fou tenant sa marotte sous le bras.
(Miniature d'un manuscrit
du XV« siècle.)
Fou jouant de la cornemuse.
(D'après V Allas- des monuments de'
b rance, par Alex. Le noir.)
Cette fête des Fous, des sous-diacres et des Innocens, est bien la particularité la plus étrange et la plus incroyable de notre histoire ecclésiastique; et
(1) Du Gange, Glossaire, t. II, part. 2, p. 204.
ce qui est plus étrange encore, c'est qu'elle ait pu durer plusieurs siècles, sans soulever des protestations capables d'en amener l'abolition.
Les relations qui nous en ont été conservées ne seraient point dignes de créance, si nous n'avions des évoques, des théologiens pour témoins, écrivant que c'étaient « d'horribles abominations, des actions honteuses et criminelles, mêlées par une infinité de îolâtreries et d'insolences ».
Dans son histoire de la métropole de Reims, dom Marlot, un auteur des plus recommandables, parle fort au long de cette fête des Fous. Il dit qu'il s'était glissé dans presque toutes les cathédrales, le jour des Innocens, une coutume louable, qui n'avait pas tardé à dégénérer en une parade sacrilège. On amenait dans le chœur de l'église un enfant, avec la mitre, la chape, les gants, la crosse et les autres ornements épiscopaux, qui donnait la bénédiction au peuple. De l'église on le conduisait par la ville, avec des jeux et des bouffonneries indécentes.
C'est à l'église Saint-Rémi de Reims qu'avait lieu la cérémonie dont nous a été laissée la description qui va suivre.
Le mercredi saint, tout le clergé se rendait à Saint- Rémi, pour y faire une station. Les chanoines, pré-
140 MœURS INTIMES DU PASSE
cédés de la croix, étaient rangés sur deux files, et tous traînaient derrière eux un hareng, qu'ils tenaient attaché par un ruban; chacun d'eux n'était occupé que du soin de marcher sur le hareng qui le précédait, et de sauver le sien des surprises de la personne qui le suivait (1). Les ecclésiastiques trouvaient dans ce divertissement un mystère si respectable, qu'il fallut interdire la procession, pour les faire renoncer à leur steeple-chase de harengs.
A Noyon, c'était un usage très ancien, que tout l'office du jour des saints Innocens fût chanté par les enfants du chœur, à qui les dignitaires ecclésiastiques cédaient, ce jour-là, leur place. Les chanoines remplaçaient les enfants du chœur dans toutes leurs fonctions.
A Sens (2), c'était un animal, d'ordinaire voué au ridicule, que l'on honorait d'un culte particulier : l'àne
(1) Anquetil, Histoire de Reims.
(2) A Sens, existait une coutume singulière : le chanoine, dernier admis, devait recevoir sur le corps plusieurs seaux d'eau. Dans le registre capitulaire de Sens est indiquée la défense de jeter plus de' trois seaux d'eau sur le préchantre des Fous. A la fête de l'Ane, qui se célébrait dans cette métropole, on versait plusieurs seaux d'eau, aux matines, sur quelques hommes nus, indépendamment de ceux que recevait le préchantre des Fous; plus tard, on limita à trois le nombre des seaux que recevait ce dernier, et on défendit de conduire des hommes nus dans léglise le lendemain de Noël ; on devait seulement les mener au puits du cloître et ne jeter sur eux qu'un seau d'eau. Cette douche avait-elle une signification symbolique ; s'en est-on souvenu plus tard dans le traitement de l'aliénation ? Le problème est encore à résoudre.
était le héros de la fête, en souvenir de l'ânesse de Balaam . On l'introduisait dans le chœur , le dos couvert d'une magnifique chape ; l'archevêque des Fous le recevait avec la gravité de circonstance et commençait ensuite l'Office des Fous (1).
Cet office avait ceci de particulier que V Alléluia qui se disait après Deus in adjuiorium était coupé par vingt-deux mots ainsi disposés :
Aile résonant omnes Ecclesia?, Cum dulci melo symphoniae, FiUum Mariœ Genitricis piœ, • Ut nos septiformis gratia*, Repleat donis et gloriœ, Unde Deo dicamus luia.
(1) La cathédrale de Sens possédait autrefois un diptyque (ou double plaque), en ivoire sculpté, représentant le Triomphe de Bacchus Ilélios, que nous reproduisons plus loin (pages 151 à ir>4). Ce morceau de sculpture antique servait de couverture au Missel de la Fête des Fous ou de VAne, composé, au commencement du treizième siècle, par l'archevêque Pierre de Corbeil.
Ce diptyque offre un échantillon des représentations mythologiques des Gallo-Romains; les personnages sont grossiers et on y sent un ciseau rude et négligé, selon l'expression de celui qui l'a le premier décrit (Millin, Recueil des monumenls inédits, t. II; et, du même. Voyage dans les Départements du Midi de la France, t. I (1807) Le manuscrit, connu sous le nom de Missel des Fous, est un in-folio de 0 m. 345 de longueur sur 0 m. 16 de largeur. Les lignes du texte sont tracées à la mine de plomb. Les barres de musique, les rubriques et les lettres capitales de chaque morceau sont rouges. La physionomie de ce manuscrit ne laisse aucun doute sur son âge. L'allure générale accuse le commencement du treizième siècle. (Cf. Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles de l'Yonne, t. VII (185.^), pp. 15 ft suiv.).
148 MOFUBS INTIMES DU PASSK
Cet Alléluia était suivi d'une seconde antienne de la Fête, par quatre ou cinq chantres à grosse voix, postés derrière l'autel. Là, ils devaient chanter les deux vers :
Haec est clara dies clararum clara dierum, Hsec est feéta dies festarum festa dierum.
On imagine quelle cacophonie effroyable devait en résulter, et l'on présume que tous ces chants, peu liturgiques, s'accompagnaient de moult beuveries.
Le rafraîchissement des gosiers n'était, du reste, pas oublié dans le rituel, car il y a,vait un article entier intitulé: Conduclus ad poculiim^ titre significatif.
Au milieu de l'office, les Fous entouraient l'âne et lui chantaient la fameuse prose :
Orientis partibus Adventavit asinus, etc.
. Le refrain, commun à toutes les strophes, était :
Hé. sire âne, car chantez ;
Belle bouche rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l'avoine à plantez (à foison).
La Fête des Apôtres, qui se célébrait dans la même
église de Sens, était une variante de la précédente.
On choisissait douze artisans, qui représentaient les douze apôtres, portant chacun les instruments (le leur martyre. On faisait monter sur un âne une jeune fille, qu'on habillait le plus proprement' qu'il était possible, et qui représentait la sainte Vierge.
Les apôtres parcouraient en procession les prin- . cipales rues de la ville, chantant des cantiques appropriés et recevant les offrandes des fidèles. Après la procession, les douze figurants allaient souper et danser en compagnie de la Vierge et de son cortège de suivantes. ~-
Cette fête durait encore en i63û, lorsqu'un fâcheux incident vint y mettre brusquement fin.
La jeune Vierge fut prise, tout à coup, d'un besoin si pressant, que les apôtres furent obligés de la descendre en toute hâte, et de la dissimuler derrière un puits, qui se trouvait opportunément en cet endroit. Elle fut tellement huée qu'elle n'osait pas remonter sur son âne; elle finit, cependant, par céder aux vives instances des apôtres Pierre et Paul. Pour comble de malheur, saiîit Jean, ayant trop caressé la dive bouteille, en rentrant chez lui, battit sa femme comme plâtre. C'en était trop et plus jamais on ne revit à Sens la Fête des Apôtres.
Quant à la Fête de l'Ane, elle fut longtemps célébrée par plusieurs chapitres, notamment à Rouen, à Autun, etc.
A Paris, la Fêle du Renard fit les délices des con- 'temporains de Philippe le Bel. Si Ton s'en rapporte à un historien de la capitale (1), on voyait figurer, au milieu du clergé, un renard, couvert d'une espèce de surplis fait à sa tailla, ayant la mitre et la tiare sur la tête. Par un raffinement barbare, on mettait de la volaille à sa portée : cet animal, très vorace de son naturel, se jetait sur les poules, qu'il dévorait sans souci de la multitude qui l'entourait et qui se réjouissait bruyamment à ce spectacle.
Le roi prenait^ grand plaisir à ce divertissement, prétendant que le renard était l'image du pape, dont l'avidité était égale, disait-il, à celle de cet animal.
Quant au clergé, il se prétait à cette parodie, sans en soupçonner la malice. Peut-être aussi, le bas clergé ne voyait-il pas ces farces grossières d'un trop mauvais œil, à en juger par leur persistance un peu partout.
- Au Nord comme au Midi, à l'Est comme à l'Ouest, se célébraient ces fêtes singulières, avec l'agrément tacite de l'Eglise . Parfois , ses membres y contribuaient de leurs deniers : par acte du 5 décembre 1533, le chapitre de la cathédrale d'Amiens permet de célébrer la fête des Innocens, mais à condition qu'on ne soj
(1} Sauval, Antiquités de Paris.
Grâce à l'obligeance du D' René Moheau, nous pouvons donner ici la photographie du diptyque qui recouvre le manuscritde l'Oflice delaCirconcision, autrement dit Missel des Fous.
Ce manuscrit occupe, dans une des vitrines du Musée municipal de Sens, une place d'honneur, bien qu'il appartienne toujours à la Bibliothèque publi- (jue de la ville. Par un hasard (jue nous pourrions qualifier de providentiel, le conservateur du Musée de Sens se trouve être un de nos plus aimables confrères.
La première plaque du diptyque, lequel remonte vraisemblablement au IV" siècle, représente Bacclius Hélios, debout dans un char, traîné par un centaure et une cenlauresse et sortant de l'Océan. Près du dieu, Ampèlos portant un pedum (?l ; au-dessous, des divinités marines.
Au-dessus, un cavalier, vêtu d'une chlamyde, représente l'Aurore, que conduit un triton.
Un homme porte des paniers ; deux autres mettent le raisin dans des corbeilles ; un villageois conduit la vendange dans la cuve, où elle est foulée par trois enfants ; le vin s'écoule dans un large vase, puis est emporté sur un chariot, traîné par deux taureaux.
Sur 1 autre plaque, Diane, debout dans un char, traîné par deux taureaux, lient de ses deux mains un flambeau allumé. Au-dessous, on voit, dans les flots, la déesse Thalassa et divers animaux marins.
MISSEL i
(D'après une photographie, coi
Au dessus, un personnage guide les taureaux et tient un
buccin dans la main droite; Flore porte une corbeille ; un génie est dans l'angle de droite ; deux nymphes chasseresses jouent avec un chien ; et, dans l'angle de gauche, Vénus occupe le centre d'une coquille.
Au revers de chacune de ces plaques, sont gravées neuf rosaces, rappelant la roue du char de Bacchus ; leurs bords portent des traces d'entailles, ayant servi à trois charnières en cuivre, dont les rivets encore existants traversent l'ivoire. Ces plaques ont été appliquées sur des ais de bois, entourés d'une bordure d'argent.
Cette couverture, qui date du xnr siècle, renferme le célèbre office de la Circoncision, appelé à tort Missel de la Fête des Fous ou de l'Ane, et composé par Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, de 1199 à 1221. Le manuscrit est sur parchemin et comprend 33 feuillets; la plaque d'ivoire a une hauteur de 0,316, une largeur de 0,124; la couverture mesure 0,355 de haut et 0,160 de large.
Il a paru, en 1907, une monogi-aphie sur l'Office de Pierre de Corbeil (1) ; elle fournira à qui les y recherchera de plus amples renseignements.
(1) Office de Pierre de Corbe// (office de la Circoncision), texte et chaflt avec Introduction et Notes, par l'abbé Henri Villetard. Paris, Picard, 1907.